Issue du monde de l’animation, Sixtine Dano signe en 2025 son premier roman graphique, « Sibylline – Chroniques d’une escort girl » (Editions Glénat). Le récit en noir & blanc est celui de Raphaëlle, jeune étudiante, qui tombe dans la prostitution. Autrice méthodique, Sixtine Dano enrichit son histoire pendant plusieurs années de témoignages bouleversants de réelles « escort girls » et « sugar babies » rencontrées à Paris. « Sibylline – Chroniques d’une escort girl » est également une bande dessinée à l’esthétisme impeccable et qui entraîne le lecteur au plus près des protagonistes.

Jusqu’au 31 janvier 2026, vous pouvez admirer et vous offrir les planches du roman graphique à la Galerie Michel Lagarde (13 rue Bouchardon – Paris)

Entretien avec Sixtine Dano, artiste engagée.
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Animatrice 2D, scénariste, dessinatrice, militante de la désobéissance civile climatique. Êtes-vous quelqu’un de multiple ?
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Tout fait sens pour moi. Il n’y a donc pas de multiplicité. Je suis quelqu’un de révolté et j’aime travailler sur des projets qui ont du sens, mêler l’art et l’engagement. Quand je travaille en tant qu’animatrice sur des projets comme des trailers pour des jeux vidéos ou des pubs animées, même si cela me plait, c’est plutôt là où je me sens divisée.

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7% des étudiants se sont déjà prostitués. 90% sont sous le seuil de pauvreté. La part des moins de 25 ans qui se prostitue est passée de 8% à 24% entre 2019 et 2021. Est-ce la résultante d’un mal être progressif ?
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C’est surtout selon moi une résultante de choix politiques et structurels. Les gouvernements successifs ont retiré des droits pour les étudiants. L’accès aux APL (Aides Personnelles au Logement) devient de plus en plus difficile. Les coûts des formations sont de plus en plus aberrants et seulement 9% des logements étudiants promis par Macron en 2016 ont été construits. Ce mal être progressif est la résultante d’une gestion capitaliste des études.

Tout cela cumulé à des injonctions constantes à la féminité, à la minceur, à la beauté et à la jeunesse peuvent pousser les jeunes filles vers des pratiques telles que la prostitution. Le sujet est évidemment plus complexe mais l’absence de formation à la vie sexuelle et affective dans les écoles pour des générations d’élèves n’aide pas, en banalisant les violences sexistes et sexuelles et en ne formant pas correctement au consentement.
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© Glénat

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« Sibylline » a-t-il été un travail d’investigation ?

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L’écriture du scénario s’est faite sur 10 ans. J’ai fait de nombreuses rencontres. Certaines n’étaient pas prévues et pourtant ont pu enrichir le récit. J’ai notamment interrogé des jeunes filles qui s’étaient prostituées mais également un client. J’ai pu ainsi mieux comprendre le sujet et en faire une fiction élaborée.

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Comment avez-vous imaginé le visage de Raphaëlle ?

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Je souhaitais un personnage beau mais pas une femme fatale. Son visage est enfantin mais également dans l’air du temps. Raphaëlle est une fille que l’on peut aisément rencontrer n’importe où. Elle vient de quitter le domicile familial et vit donc de nouvelles expériences telles que l’autonomie et l’amour.

Concernant le nom Sibylline, il est venu à mon esprit pendant la réalisation du projet. Le mot sybillin veut dire mystérieux et sombre et sonnait bien avec ce que vivait Raphaëlle.
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© Glénat

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« Sibylline » a-t-il été aussi un plaisir graphique à réaliser ? Le noir & blanc était-il une évidence ?

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J’ai constitué un scénario solide avant d’imaginer le visuel de « Sibylline. Au tout début du projet, j’étais encore assez jeune et peu expérimentée dans le dessin. J’avais besoin de temps.

La bande dessinée « L’Entrevue » (2013) de Manuele Fior m’a beaucoup inspiré graphiquement. C’est un superbe noir & blanc et l’héroïne, Dora, est un personnage énigmatique. Ce choix graphique était pour moi un gain de temps important – je n’avais pas besoin de réfléchir au choix des couleurs et me concentrais uniquement sur les atmosphères et les lumières.
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« Sibylline » présente des hommes eux aussi désorientés. Avez-vous voulu éviter tout aspect manichéen ?
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J’ai toujours eu le soin de comprendre l’autre. Expliquer n’est pas pardonner. Dans « Sibylline », j’ai représenté une palette variée de masculinités. Tous les hommes ne sont pas des clients. Il y a le père de Raphaëlle, son ami Gabriel, son professeur d’architecture. Le manichéisme dans le thème de la prostitution a déjà été trop utilisé, c’est la nuance, la subtilité et la complexité qui m’intéressait.

Je ne pense pas que les hommes soient plus désorientés que les femmes, mais ils peinent plus à exprimer leurs émotions. C’est souvent la conjointe qui va prendre ce rôle du « care ». Pour certains hommes aller voir une psy est plus honteux qu’aller voir une travailleuse du sexe. On se retrouve alors dans des situations où une jeune fille de 19 ans doit répondre à des besoins sexuels et émotionnels d’hommes souvent plus âgés.
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Il y a peu de scènes explicites. « Sibylline» révèle-t-elle surtout une violence psychologique ?

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L’entrée de Raphaëlle dans la sexualité se passe à travers un viol. La scène semble anodine mais il s’agit d’une fille mineure qui est confrontée à un étudiant plus âgé qui insiste. La violence peut être analysée sous plein d’aspect. Pas besoin de voir une jeune fille se faire tabasser. Des billets froissés et jetés par terre par un client c’est une humiliation symbolique des violences que peuvent subir ces jeunes filles.
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La bande annonce avec la chanson « Rêves en papier » de La Nuit américaine a-t-elle été une évidence à réaliser ?
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Dès le départ, je souhaitais réaliser un trailer animé. Etudiante, j’avais été marquée par celui réalisé pour la bande dessinée « Kairos » d’Ulysse Malassagne. C’était une vraie prouesse animée qui a connu un joli succès.

J’ai fait part de mon envie aux éditions Glénat. Ils étaient réticents au départ car cela nécessitait un budget conséquent. J’ai proposé au studio d’animation Les Monstres de me suivre. L’équipe a été assez folle pour m’accompagner. Nous avons travaillé en petit comité. Les Monstres a financé en grande partie cette animation 2D d’une minute. Le trailer a ensuite été diffusé sur les réseaux sociaux.

Je pense que ce travail a contribué au succès de la bande dessinée et aussi à l’idée de réaliser une adaptation animée de « Sibylline ». Je l’écris actuellement avec une co-scénariste. Ce long métrage sera graphiquement différent et probablement en couleurs.
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Les expositions à Saint-Malo et à Paris à la Galerie Michel Lagarde donnent-elles un dialogue plus large avec le public ?
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J’ai eu la chance d’avoir carte blanche sur les panneaux de l’exposition à Saint-Malo. Je me suis impliquée dans le projet dès le début avec le scénographe Fred Zanzim. J’ai voulu accompagner les planches originales de « Sibylline » avec des textes pédagogiques sur la prostitution des étudiants. L’exposition était l’occasion de clarifier mes positions sur le sujet. Le public semble avoir été touché.

L’exposition à la Galerie Michel Lagarde met avant tout en lumière le travail sur la bande dessinée. J’y présente également de nouveaux dessins réalisés pour une édition collector en collaboration avec la librairie Momie.    
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« Sibylline » vous a-t-elle changée ?

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Je pense avoir beaucoup mûri à travers les témoignages que j’ai pu rassembler. Notre époque a également beaucoup changé. La parole des victimes s’est libérée à travers le mouvement #metoo et le mouvement des collages féminicides dans la rue. Le regard sur le monde de la prostitution a également évolué.
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Que souhaitez-vous explorer à présent ?

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« Sibylline » aurait pu être une série animée tant les sujets étaient nombreux. J’évoque à peine les troubles alimentaires et la honte sociale.

A présent, je souhaiterais développer un projet sur l’écologie. Comme pour « Sibylline», je voudrais utiliser un angle intime et emphatique sur le parcours d’activistes climat. J’ai été en procès pour désobéissance civile récemment, je connais bien le sujet et il mérite d’être au centre du paysage médiatique et culturel. La fiction permet de traiter d’enjeux sociétaux avec un regard intime et tendre.
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Image de couverture : © Glénat

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