De par les figures, les couleurs et les dimensions, l’univers graphique de Margaux Salmi nous entraîne dans une abîme. A la fois poétiques, déments, grouillants (et parfois animés), les dessins et tableaux imposent leur présence. Les yeux, grands protagonistes chez Margaux Salmi, peuvent même fixer le spectateur. Certains y verraient une bravade. Nous, on perçoit des passerelles. Car oui, Margaux Salmi, peintre, dessinatrice, modèle et chanteuse, a fait le choix du dialogue artistique.

Entretien avec Margaux Salmi

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Vous écrivez, vous chantez, vous composez, vous dessinez, vous peignez, vous êtes modèle,… La vie d’artiste était-elle une évidence ?

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Chien de garde, acrylique sur papier, A1, 2024 © Margaux Salmi

Mon rêve dans la vie a toujours été de vivre de ce que j’aime… Et créer des choses, sous n’importe quelles formes, a toujours été ma première passion. Je dessine depuis l’enfance. Ma mère aime souvent me rappeler que j’avais toujours un crayon à la main. D’ailleurs, dans les magasins, j’étais plutôt du genre à réclamer des crayons, des carnets plutôt que des jouets. J’aime tout cela car c’est ça qui m’amuse. J’ai commencé à exposer vers l’âge de 14 ans car je voulais rencontrer des gens qui avaient la même passion que moi, me sentant parfois un peu décalée par rapport à mes camarades de classe et à ma famille. Un peu plus tard, j’ai commencé à jouer du ukulélé puis de la guitare, à faire des montages sonores… Puis j’ai rencontré Marc Di Malta, avec qui nous avons formé mon premier groupe de musique, HaiZi BeiZi. C’était pour moi une bonne manière de faire vivre mes textes qui restaient au fond de mes carnets. Puis, pour l’activité de modèle, c’est venu par une rencontre avec un photographe qui m’a proposé de poser quand j’avais 17 ans… Plus tard, j’ai continué aussi par amusement et parce que je trouve que ça nourrit également ma façon de dessiner. Je ne fais aucune hiérarchie entre les médiums et les supports créatifs, tout s’alimente ensemble et sert à l’inspiration.
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Le Cantal et l’Isère sont-ils source d’inspiration ?

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J’ai grandi dans des petites villes de campagne autour d’Aurillac, souvent à côté de forets. Cette enfance dans la nature reste une de mes principales sources d’inspirations. Nous avons toujours eu beaucoup d’animaux, des chiens, lapins, cochons d’inde, rats, hamster, poissons… En plus, de ceux qui sont dans les près, les vaches, les chevaux, les moutons, les ânes… C’est pourquoi, il y a souvent beaucoup d’animaux et d’arbres dans mes tableaux.

Je suis arrivée à Grenoble plus tard, un peu avant 18 ans mais l’Isère n’est pas si différente que le Cantal. D’ailleurs, je pensais avoir au moins changé de région au début mais c’est maintenant la même qui s’appelle Auvergne Rhône-Alpes.

Je dessine, pour l’instant (on ne sait jamais!), rarement des villes. Aussi parce que je n’ai jamais aimé vraiment la perspective… Mes tableaux évoluent souvent dans des espaces irréels sans perspective.
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Le travail en groupe fait-il à présent partie de votre identité artistique ?
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Ma façon de travailler est en général assez solitaire, sans voir personne avec mon casque et ma musique sur les oreilles… Mais j’aime aussi beaucoup parfois collaborer avec des ami(e)s artistes… Il est primordial qu’on s’entende bien, c’est aussi toujours un prétexte pour passer du bon temps ensemble.

Pour toujours la même raison, car je trouve cela amusant, mais également enrichissant. Je suis très curieuse de voir comment les autres travaillent, leurs univers différents et le mélange de deux manières de faire ensemble. J’ai fait beaucoup de dessins avec Gaspard Pitiot, Martes Bathori, Mélès, etc. De la musique avec Marc Di Malta, Daniel Gwizdek, David Litavicki, Céline Barrandon…

Collaborer avec des photographes, lorsque je pose, est aussi une façon de rentrer dans d’autres mondes.

C’est pour moi comme des vacances de mon propre univers parfois un brin oppressant.

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Mauvaise Herbe, encre sur papier, 65 x 50 cm, 2021, PETIT © Margaux Salmi

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L’autoportrait est-il une expression indispensable ?

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Mon travail est introspectif la plupart du temps. Je m’utilise moi-même en tant que modèle pour traduire des situations de la vie qui m’ont touchée. Le fait d’être son propre modèle est bien pratique, car ça ne blesse personne. C’est parfois aussi assez caricatural, avec de temps en temps un aspect comique qui me dépasse un peu. C’est grâce à cela aussi que j’apprends à mieux me connaître et à comprendre un peu le monde qui m’entoure. Je pense que même sans faire d’autoportraits, ce qui est touchant pour les autres sort du plus profond des tripes et donc de son propre intérieur. Faire des autoportraits n’est pas indispensable sûrement, mais partir de l’intérieur pour toucher l’extérieur l’est.

Aussi, j’ai toujours été fasciné par les artistes qui s’utilisent comme un personnage. Je trouve que c’est attachant.

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Le corps est-il le personnage principal de votre art ?

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J’adore dessiner des corps nus, surtout des femmes, très probablement parce que j’en suis moi-même une.

Dans toute l’histoire de l’art, le corps des femmes a toujours été représenté de mille manières, souvent par des hommes. Je trouve cela bien de s’approprier le sujet en tant que femme et modèle.

Aussi, dès l’adolescence, je dessinais très souvent de manière un peu obsessionnelle des femmes nues toujours dans des positions alambiquées. C’est comme ça aussi que j’ai appris à dessiner et à forger un peu mon style. J’aime également représenter la nature et les animaux, mais c’est vrai que faire un paysage vide d’êtres vivants ne m’intéresse pas vraiment pour l’instant. Ce qui me plaît avant tout, ce sont les expressions chez les humains ou les animaux, dans les visages ou dans les corps.
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Trois soeurs, encre et crayon sur papier, A3, 2025 © Margaux Salmi

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Quel est le rôle de vos couleurs ?

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J’ai toujours adoré jouer avec les couleurs, mais aussi mélanger les techniques comme, par exemple, l’encre et les crayons de couleurs, l’acrylique, l’huile aussi parfois, faire des collages des fois…

Quand j’étais ado, mes parents me disaient toujours que ce que je faisais était glauque et sombre. J’avais beau mettre mille couleurs, ils trouvaient toujours cela sombre. Aujourd’hui, ça me fait rire un peu. J’aime quand le maximum de couleurs se mélange, quand il y a parfois trop d’informations, que ça peut faire « mal aux yeux », j’aime bien. Mais je fais aussi souvent des dessins juste en noir et blanc à l’encre de Chine ou en rouge et noir, souvent en rapport avec mon projet de musique Rouge Renarde.
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Comment est né Rouge Renarde ?

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Rouge Renarde est née en 2014 après notre projet HaiZi BeiZi avec Marc Di Malta qui a duré 10 ans.

Portrait Margaux Salmi © Alex Le Mouroux

Nous composions toutes les chansons ensemble et j’écrivais tous les textes… Étant une fille et beaucoup plus jeune que Marc, il m’est arrivé plusieurs fois de devoir justifier mon travail, car on voulait souvent me voir comme la jeune jolie fille chanteuse qui ne participait pas aux créations, ce qui me rendait un peu chèvre !

J’avais également besoin d’expérimenter un projet de musique seule et plus personnel encore, c’est comme ça que j’ai créé Rouge Renarde. Je précise que la fin d’HaiZi BeiZi n’est pas du tout liée à une dispute de groupe : nous sommes restés très amis et nous avons également continué de collaborer pour nos projets personnels après. C’est une évolution qui s’est faite aussi avec le temps qui passe et le fait de grandir. Ce n’est pas exclu qu’un jour je fasse d’autres projets de musique ou même plus aucun.

J’avais aussi envie de lier davantage mon travail graphique et ma musique, d’essayer de faire des liens entre les médiums. Je ne me sens pas vraiment musicienne, mais plus comme une bricoleuse multi supports autodidacte. J’aime également beaucoup faire des clips, je m’intéresse à l’animation et au montage vidéo, c’est pourquoi j’ai fait plusieurs clips un peu expérimentaux pour Rouge Renarde.
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L’art a-t-il influencé vos tenues ?

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Au quotidien, je vis quand même un peu dans un monde parallèle dans ma tête depuis longtemps.

Je dessine effectivement certains vêtements que j’ai, d’autres que je voudrais avoir, et quand j’achète parfois des vêtements, ils ressemblent souvent à ceux qui pourraient être dans mes dessins. C’est comme un cercle vicieux sympathique : Mes créations inspirent ma vie et la vie inspire mes créations.
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Publierez-vous tôt ou tard de la bande dessinée ?

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Arbre intérieur, technique mixte sur papier, 65 x 50 cm, 2023 © Margaux Salmi

J’ai publié récemment pour la première fois quelques planches de BD en collaboration avec Martes Bathori dans la dernière revue n° 10 Soldes Almanach. Nous avons illustré en huit planches de bande dessinée des passages du livre « L’ivrogne dans la brousse » (1952) d’Amos Tutuola. J’ai beaucoup aimé faire ça.

Sinon, je ne suis pas vraiment une lectrice de bande dessinée, mais il est vrai que le médium m’intéresse car il permet de nouvelles possibilités et de nouveaux défis. Les codes sont tout de même stricts. En bande dessinée, vous devez vous plier aux bulles ou aux cases. J’ai au contraire un esprit très libre et désorganisé… Mais on ne sait jamais, peut-être qu’un jour j’arriverai à en terminer une !
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L’animation serait-elle une suite logique pour vous ?

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J’ai déjà réalisé un clip en animations pour Rouge Renarde. Ce fut une longue expérience manuelle très intéressante. J’aime parfois m’amuser à faire de simples animations dessinées à l’ancienne, image par image. L’intelligence artificielle est une curiosité pour moi. Avec ce seul outil et en peu de temps, vous pouvez réaliser des surprenantes animations. Je ne suis pas hostile à l’intelligence artificielle et je m’amuse parfois avec pour faire bouger mes dessins et leur donner une autre dimension.

Peu importe la façon de faire, l’animation m’intéresse aussi comme un moyen de créer. Pour l’instant, je fais des courtes boucles que je collectionne, ou des clips. Je verrai après, si je continue, ce que je peux en faire.
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Quels sont vos projets ?

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En ce moment, et jusqu’au 29 mars 2026, nos dessins originaux de notre livre en sérigraphie « Le Château », en collaboration avec Martes Bathori, sont exposés à la friche belle de mai à Marseille dans l’exposition collective M.A.D. (Model Autophagy Disorder) des éditions le Dernier cri.

Au mois d’avril, je vais participer aux côtés de Dominique Sapel, de Sarah Tablo et de Martes Bathori à une résidence et à une exposition sur le thème de la guerre à l’Orbise Museum dans les Cévennes, à Pont d’Hérault. Le vernissage sera le samedi 18 avril 2026.

Au mois de mai, nous exposerons encore ensemble avec Martes Bathori à la galerie Seven Eyes de Montpellier. Le vernissage sera le vendredi 8 mai et l’exposition durera à peu près un mois.

Je participe aussi au projet « Cool City 3000 », un grand projet collectif d’une ville imaginaire constituée de maquettes en tous genres… L’exposition sera à Liège en septembre 2026.

Puis je vais probablement finir par terminer le troisième album de Rouge Renarde et faire des nouveaux clips… Évidemment, des nouveaux dessins, des nouvelles peintures et des photographies…

Et puis il y aura aussi tout ce que je ne peux pas prévoir !

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Troisième spectacle, encre et crayon sur papier, 25 x 25 cm, 2025 © Margaux Salmi

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Image de couverture : Eclosion animale, technique mixte sur papier, A1, 2023 © Margaux Salmi

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