Il y a des duos (artistiques) qui font mouche. En écoutant, en regardant et surtout en lisant le dessinateur Floc’h et le scénariste Jean-Luc Fromental, on remarque chez eux une alchimie, une concordance des idées.
« Memento Mori » (2026 – Editions Le Dilettante) est un manuel de savoir-vivre et mourir. Puisque, la mort est inévitable, Floc’h et Fromental s’en amuse avec toute une panoplie de personnalités décédées ou toujours survivantes. Le dessin et le texte s’accompagnent avec malice. « Memento Mori » n’est pas prêt d’être mis de côté.
Entretien à la Galerie Collin avec Floc’h et Jean-Luc Fromental, éternels « Partners in crime ».
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Après Life, High Life, Ma Vie, Jamais deux sans trois, Inventaire, L’Art de la guerre,… vous retravaillez ensemble pour Memento Mori. Y a-t-il une touche Floc’h/Fromental ?
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Floc’h : Il m’arrive de travailler seul comme il m’arrive de réaliser des livres avec un scénariste. Je peux dire que celui qui, depuis plus de 40 ans, me comprend le mieux c’est Fromental. Bien avant de travailler ensemble, nous étions déjà amis.
Lors de la réalisation de Ma vie, je lui avais envoyé toute ma série de dessins afin qu’il puisse écrire les textes d’accompagnement. Il y avait notamment une illustration qui s’appelait « Stabile et mobile ». Son texte m’avait fait beaucoup de bien. Jean-Luc est un stabile et moi un mobile. Jeune, je souffrais de ma condition. Pourtant, Jean-Luc a écrit que la mobilité était le meilleur moyen de trouver sa propre stabilité.
Dans Memento Mori, nous nous sommes encore très bien entendus. Pour la page d’Ernest Hemingway, j’ai proposé à Jean-Luc d’ajouter la légende « Papa [surnom de l’auteur américain]’s got a brand new… » [Référence à la chanson de James Brown – ‘Papa’s got a brand new bag’]. Je n’avais pas fini ma phrase qu’il a tout de suite compris mon idée. Jean-Luc a terminé la phrase en disant : « Gun ».
Depuis toujours, nous sommes complémentaires.
Jean-Luc Fromental : La jeunesse c’est aussi le temps de l’échange des fluides. J’étais un garçon qui avait les deux pieds sur Terre. Cela a offert à Floc’h le modèle d’un certain ancrage. À l’inverse, il m’a enseigné la légèreté avec cette simple phrase : « Le secret de la création, c’est de toujours suivre la pente de sa paresse ». De sa part, c’était extraordinaire. Cela ciblait mon point de faiblesse.
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Pour Memento Mori, le texte a-t-il précédé l’illustration ou l’inverse ?
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Jean-Luc Fromental : Je suis passionné par le dessin. Principalement parce que je ne dessine pas, que j’ignore comment fonctionne un artiste graphique. Le dessinateur ou la dessinatrice, pour moi, c’est l’Autre absolu. Par conséquent, je n’ai aucune difficulté à me mettre au service d’un trait ou d’un style. Memento Mori a été écrit à partir des dessins de Floc’h. C’est à dire en inversant le sens traditionnel scénariste vers dessinateur. Mes mots fonctionnent comme un dessin s’élabore sur des écrits. Floc’h a été mon scénariste et j’ai été son dessinateur. J’aime beaucoup cette méthode d’écriture. Elle vous rend libre.
Floc’h : C’est la meilleure des manières. Lorsque je réalisais les affiches des films d’Alain Resnais, j’avais carte blanche. Une telle liberté créative surprenait beaucoup de monde.
Jean-Luc Fromental : La liberté de Floc’h me donne la mienne. Le dessin apporte ce qui se voit et le texte apporte la voix. Dessinateur et écrivain échangent.
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Memento Mori a-t-il une part d’autobiographie ?
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Jean-Luc Fromental : Comme pour Life et After Life, le projet Memento Mori est venu de Floc’h. Avant l’été 2025, il m’a appelé pour me convaincre de compléter cette série d’images que nous avions entreprise dans les années 1980 avec Life et High Life, deux petits volumes contenant chacun quinze fausses couvertures du magazine Life, sur lesquelles Floc’h présentait un choix de personnages des arts et des lettres qui l’avaient influencé. Ces deux objets ont paru à l’époque chez un petit éditeur lyonnais, d’une façon plutôt confidentielle. Je m’étais contenté d’en écrire les préfaces. High Life était plus spécifiquement consacré à des addicts fameux, de grands utilisateurs de psychotropes et d’opiacés, ce qui était bien dans l’air du temps. Quand Floc’h m’a appelé l’année dernière, il avait trouvé le titre et le sujet du volume qui, quarante ans après, conclurait notre trilogie : Life After Life. Je lui ai dit : « Les morts, vaste sujet. » Il m’a répondu « Mais non, pas les morts, les suicidés. » J’ai dit banco tout de suite.

Les quarante-cinq personnages qui peuplent Memento Mori, titre sous lequel nous avons regroupé les trois livres, ne font pas tous partie de notre Panthéon. Mais tous portent en eux quelque chose qui résonne en nous. Nous avons par exemple préféré Billie Holliday à Charlie Parker ou Miles Davies. J’écoute les trois, les trois se sont perdus dans la drogue, mais à nos yeux, la première incarne à la perfection une forme de malheur qui se transforme en beauté pure. J’ai pris un plaisir immense à écrire les quarante-cinq esquisses biographiques qui illustrent les dessins en cherchant toujours un écho de nos vies dans les leurs.
Floc’h : Toute œuvre porte une part d’autobiographie. Dans Memento Mori, j’ai inclus Ernest Hemingway ou Stefan Zweig. J’ai pourtant une passion dominante pour la littérature britannique. Nous n’avons jamais cherché l’exhaustivité. Je voulais un livre qui aille plus loin qu’une suite d’illustrations. Pour Life et After Life, jeunes, nous devions aller très vite. Pour Memento Mori, il était nécessaire que Fromental puisse prendre le temps d’écrire sur ces grands personnages.
De plus, je voulais un livre de petit format, facile à emporter avec soi, à la portée de tous. Les grands bouquins finissent bien souvent sur une étagère de votre bibliothèque, vous les regardez une fois et vous ne les ressortez plus. Je souhaite que Memento Mori reste sur les tables. Les textes prolongent la durée de vie du livre. Les dessins donnent beaucoup de plaisir aux lecteurs, mais ceux-ci les survolent souvent. Les textes ralentissent le processus, obligent l’œil à s’attarder sur nos pages.
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Marilyn Monroe, morte dans son lit, est-elle le crâne du Memento Mori ?
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Jean-Luc Fromental : Il y a un crâne avec sur les genoux de Frida Kahlo.
Floc’h : Ce crâne n’a pour but que de susciter le choc. Marilyn Monroe est la seule personnalité du livre que l’on voit morte car je ne représente jamais littéralement la réalité. Je cherche l’idée, le concept, le symbole. Il existe quelques photos sordides du suicide de Marilyn. Moi, je voulais que tout soit beau, pur, que même dans la mort Marilyn reste l’idéal féminin qu’elle a incarné aux yeux du monde. Même chose pour Virginia Woolf, que j’ai représentée déjà spectrale, et non en train de se noyer dans la rivière, les poches remplies de cailloux.
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Le décor a-t-il autant d’importance que la personnalité illustrée ?
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Floc’h : Je ne dessine que le strict nécessaire pour servir au mieux mon idée.
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Même dans la mort, vous ne mettez pas ensemble Jean Seberg et Romain Gary (séparés par Ian Curtis). L’au-delà reste cruel ?
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Floc’h : Dans le texte sur Romain Gary, j’ai demandé à Jean-Luc de rajouter à propos de Jean Seberg le terme d’ »ex-épouse » car je ne voulais pas insinuer qu’il s’était suicidé à cause d’elle.
Jean-Luc Fromental : N’embêtons pas les morts.
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Bob Dylan, David Hockney, Robert Crumb, Gilbert et George ne sont pas morts juste vieux. Est-ce une façon pour vous d’apporter au livre une certaine longévité ?
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Floc’h : François Mauriac disait : « C’est merveilleux la vieillesse. Dommage que ça finisse si mal… ». J’ai une grande tendresse pour celles et ceux qui font durer le plaisir. J’adore la longévité de Sacha Guitry ou Pablo Picasso. Plus l’œuvre est longue, plus le bonheur qu’elle nous procure est grand.
Jean-Luc Fromental : Jean Cocteau a écrit : « S’il est beau qu’un jeune homme soit jeune, il est beau qu’un homme vieux soit vieux ». Chaque étape de la vie doit être appréciée. Il faut trouver le bon de chaque âge.
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Memento Mori est-il votre dernier livre ensemble ?
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Floc’h : C’est possible. J’écris un livre dont le titre est Fin de vie (rires). Je ne voulais pas terminer notre collaboration avec l’album de Blake & Mortimer, L’Art de la guerre. Je trouve que nous nous sommes fait un très beau cadeau avec Memento Mori.
Jean-Luc Fromental : Tout à fait d’accord. L’Art de la guerre était un livre parfaitement inattendu. Floc’h, qui avait été pressenti comme repreneur au moment du reboot de la série dans les années 1990, s’était contenté de produire une seule page, dont il affirmait depuis qu’elle constituerait sa seule et unique contribution à l’œuvre du Maître Jacobs. Aussi suis-je tombé de ma chaise lorsqu’il m’a proposé de lui écrire avec mon camarade José-Louis Bocquet le scénario d’un album complet, qui a paru dans la série connexe, « Blake & Mortimer vus par… » Nous avons pris beaucoup de plaisir à ce travail, mais Memento Mori, c’est autre chose, un acte intime, extrêmement personnel, qui dessine l’arc de nos deux vies.
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Avez-vous songé, l’un et l’autre, à ce que serait votre épitaphe ?
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Jean-Luc Fromental : Je m’en étais trouvé une bien, même si je commence à la remettre en cause à la lueur des satisfactions que m’apporte l’âge mûr. C’était « Maybe next time » – « la prochaine fois, peut-être ».
Floc’h : Moi, j’aimerais que l’on écrive : « Il était fier ». On peut retenir ce qu’on veut dans cette épitaphe, le bon comme le mauvais qui sont en moi.
J’aime beaucoup celle de Groucho Marx : « Je vous avais bien dit que j’étais malade » (rires).
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Image de couverture : © Le Dilettante







