Après le surprenant « L’Homme qui tua Lucky Luke » et le décapant « Wanted Lucky Luke », Matthieu Bonhomme revient en force aux côtés du cowboy qui tire plus vite que son ombre avec « La Longue marche de Lucky Luke » (Sortie le 17 avril 2026 – Editions Dargaud). Pour les 80 ans du personnage fétiche de Morris, le nouveau volet se déroule dans l’Enfer blanc américain. Lucky Luke est confronté à une terrible traque et les frères Dalton entrent enfin dans l’univers de Matthieu Bonhomme.
« La Longue marche de Lucky Luke » confirme que le western reste un genre parfait pour la bande dessinée. Si dépaysant, si mystérieux mais également si proche de nous…
Entretien avec Matthieu Bonhomme, meilleur ami de Lucky Luke.
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80 ans plus tard, pour quelles raisons Lucky Luke reste un héros incontournable de la bande dessinée ?
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Il est né lors du mouvement franco-belge de la bande dessinée d’après-guerre. Certes cette bande dessinée était adressée aux plus jeunes, mais les moyens et l’ambition sollicités ont donné à ces réalisations une portée universelle. De telles œuvres sont inusables. Les héros comme Spirou, Gaston Lagaffe ou Lucky Luke ont pu ainsi rester vivants et actuels jusqu’à nos jours. Leurs auteurs aimaient leurs personnages, c’est indéniable.
Lorsque je dessine, je n’oublie pas tous ces héritages. L’émotion doit primer. Lucky Luke, ce justicier solitaire, est un héros qui ne vieillit pas.
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« La Longue marche de Lucky Luke » est un western des neiges. Le décor était-il planté avant l’intrigue ?
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Oui. « L’Homme qui tua Lucky Luke » (2016) se déroulait dans des montagnes pluvieuses tandis que « Wanted Lucky Luke » (2021) se passait dans un désert aride. Dans ce nouvel album, je voulais faire vivre à Lucky Luke une épreuve longue et difficile. Le froid, la neige et la nature sont le nœud de l’intrigue.

Le sous-genre du « western des neiges » pose une ambiance particulière. « La Longue marche de Lucky Luke » s’inspire de films comme « La Chevauchée des bannis » (1959) d’André de Toth et « Jeremiah Johnson » (1972) de Sydney Pollack. Ce dernier long métrage était déjà une inspiration pour Derib et son personnage Buddy Longway. « The Revenant » (2015) d’Alejandro González Iñárritu a été également une référence iconographique.
La Longue marche est également le titre d’un album de Blueberry (1980), mais il s’agit surtout de faire écho à un des épisodes tragiques de l’Histoire des peuples amérindiens. Suite à la Bataille de Little Big Horn en 1876, Cheyennes et Sioux ont fui vers le Canada, lors d’une longue marche éprouvante. « La Longue marche de Lucky Luke » donne la part belle aux peuples autochtones. Enfant, j’avais coutume de lire leurs textes, présentés alors de façon condescendante comme de la poésie. Ces écrits nous prévenaient des catastrophes environnementales, ils résonnent aujourd’hui encore plus fort. Nous aurions dû les écouter. La scène où Lucky Luke est attaché au poteau fait référence à cet aspect. Sauver cet enfant c’est aussi sauver la forêt.
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Les Dalton apparaissent enfin dans vos albums. Au fil du temps, était-ce devenu une évidence ?
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Dès mon premier album, je m’interrogeais sur leur possible présence. Dans « Wanted Lucky Luke », il y a ce cousin fan des frères Dalton.
« La Longue marche de Lucky Luke » fait écho aux « Dalton dans le blizzard » (1963) – Seul album qui se déroule dans la neige. Les frères Dalton sont d’ailleurs habillés des mêmes canadiennes grises. Je me suis également inspiré d’ « A l’ombre des derricks » (1962). A ma connaissance, c’est le seul album dans lequel Lucky Luke ne chante pas à la fin. Il se sauve à cause de l’odeur et l’aspect immonde du pétrole répandu dans le livre. C’est un épisode conclu de façon écologique.
« La Longue marche de Lucky Luke » raconte une traque. Les frères Dalton sont les meilleurs bandits pour retrouver Luke, ils y ont toute leur place. Même si je ressentais une petite pression, j’ai eu un immense plaisir à les intégrer dans mon univers graphique. Ils ponctuent mon récit d’humour mais aussi de danger. Joe Dalton est un personnage agressif et sadique. C’est Averell qui est le plus drôle.
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« La Longue marche de Lucky Luke » est-il votre album le plus « Morrisien » ?
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C’est les Dalton et l’enfant qui apportent cette légèreté. « La Longue marche de Lucky Luke » reste une histoire grave.
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Antagoniste énigmatique, Mister Cramp est-il l’antithèse de Lucky Luke ?
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Absolument. Il symbolise le capitalisme prédateur et l’injustice. Mister Cramp est un personnage mystérieux, mégalomane et sans cesse entouré de bandits qui peuvent rappeler des oligarques.
Ma référence pour ces personnages a été « La Porte du Paradis » (1980) de Michael Cimino, film dans lequel de riches propriétaires de bétail massacrent des immigrants européens. Ces tueurs sont habillés comme des chefs d’entreprise. L’image collait parfaitement avec ce que symbolise la bande de Mister Cramp.
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Les couleurs dans cet enfer blanc ont-elles été difficiles à choisir ?
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J’aime séjourner dans les montagnes. C’est une grande inspiration graphique. La neige est rarement totalement blanche. J’aime les ombres bleues et cette confusion quand elle se confond avec la brume.
Pour « La Longue marche de Lucky Luke », j’ai voulu varier les teintes et les lumières. Je voulais me détacher du blanc du papier.
Graphiquement, j’apprécie tout particulièrement le travail de Cosey. Les montagnes enneigées dans ses albums sont somptueuses, c’est un maître en la matière.
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Bien que populaire, Lucky Luke choisit à nouveau d’être seul. La fin fut-elle à nouveau triste à réaliser ?
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Dans la série principale, Lucky Luke s’en va pour refuser les honneurs ou parce qu’il a un autre destin qui l’appelle. Dans mes albums, la fin est toujours un déchirement. Lucky Luke se sépare des personnages qu’il aime.
« La Longue marche de Lucky Luke » traite également de la figure paternelle. La possibilité d’être père peut aussi être une aventure mais Luke refuse de quitter sa vie de solitaire.
Les fins d’albums me rendent également triste car je ne sais jamais si je ferais une suite.
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Le dessinateur Hermann a disparu en mars 2026. A-t-il été une grande inspiration dans votre carrière ?
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Je l’ai découvert tardivement, mais j’ai tout de suite aimé ses ambiances et ses personnages. Comme beaucoup d’auteurs, il m’a fait avancer graphiquement. J’aime beaucoup la période encrée d’Hermann, avant qu’il se mette à la couleur directe. Bien qu’autodidacte, il était un grand dessinateur mais aussi un excellent scénariste. La série Jeremiah, ou encore les Tours de Bois-Maury sont des récits pleins de noirceur et d’une densité narrative rare.
Quand je regarde les planches d’Hermann, je découvre toujours des trouvailles incroyables.
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Imaginez-vous déjà retrouver Lucky Luke ?
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Il faut avant tout trouver la bonne idée mais j’adorerais continuer.
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Image de couverture : © Dargaud







