Les œuvres de Philippe Cognée ont toujours interrogé. Déjà par l’aspect technique – le peintre innove, façonne l’art avec ses toiles floues à la cire, chauffée puis écrasée. Philippe Cognée donne également de la place à la réflexion : quelle est notre place au sein du milieu urbain ? parmi la matière ?

L’art n’est jamais aussi pertinent que lorsqu’il reflète le monde qui nous entoure. Dans une société où l’image, sous les effets des nouvelles technologies, est à la fois omniprésente et appauvrie, il est toujours enrichissant de s’arrêter et de contempler les créations de Philippe Cognée – miroirs de nos réalités.

Entretien avec Philippe Cognée – chasseur d’instants.

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La peinture a-t-elle toujours été votre meilleur moyen d’expression ?

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Avec la peinture, je retranscris ce que je vois. J’aime regarder et observer le monde qui m’entoure. Cela peut être une lumière ou une silhouette. Je garde en souvenir puis plus tard mes souvenirs visuels reviennent.   

J’utilise aussi mon smartphone pour capturer des instants. Je regarderai les photos ensuite. J’aime particulièrement apercevoir les champs de colza ou les arbres lorsque je suis dans un train. Avec la vitesse, ils deviennent comme troubles.

La plupart de mes sujets de peinture sont nés ainsi – par l’observation du monde. Ce que j’ai pu voir devient une possibilité d’œuvre. Dans l’atelier, je prends la décision de peindre ou non.   
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Gardez-vous la vision d’un Africain ? (vous avez vécu au Bénin jusqu’à 17 ans)

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© Philippe Cognée

Avec le temps, de moins en moins. Je vis en France depuis longtemps. Cependant, les 12 ans que j’ai passés en Afrique ont modelé une part de mon esprit. J’ai pu capter des moments. À l’époque je n’avais pas de smartphone, j’utilisais alors ma mémoire comme outil artistique. J’ai gardé ce réflexe et par conséquent, une part africaine revient dans mon travail. Il est majeur d’expulser ce qui est en nous. Par ma mémoire, j’ai réglé mes comptes avec l’Afrique. L’expression a été parfois brut et douloureuse.

Lors de mon séjour à la Villa Médicis, j’ai réalisé que l’Afrique pouvait m’enfermer artistiquement. A Rome, j’ai voulu exprimer autre chose. Je me suis mis en tête d’illustrer des vaches dans un environnement vert – le non thème par excellence mais si éloigné de l’Afrique (rires). Puis, j’ai réalisé des paysages avec de la peinture à l’huile.

C’est aussi le temps où j’ai découvert la technique de la cire d’abeille. Le peintre américain Jasper Johns l’utilisait. La cire d’abeille fait aussi écho à un savoir-faire que l’on retrouve ici ou là en Afrique.

Par conséquent, je réalisais à la fois avec la peinture à l’huile sur bois (matière rugueuse) et avec la cire d’abeille (composition lisse).
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La ville envahit l’espace rural. Le milieu urbain est-il fascinant et déroutant car restant mystérieux ?

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Progressivement, j’ai remplacé les paysages de campagne pour ceux des villes. Je vivais alors en banlieue de Nantes. Ce sont des paysages où la ville se mélange à la campagne. J’aimais ce No man’s land. Cet espace certain m’inspirait bien plus que la Villa Médicis. Le lieu était bien entendu magnifique mais l’héritage était trop lourd – sans doute trop tôt. Je souhaitais avoir une liberté totale. Mon atelier en banlieue me permettait de percevoir le monde. Ces entrées de ville sont traversées chaque jour par la foule. Cependant, ces lieux sont ignorés. J’ai peint des barres d’immeubles, des périphéries, des supermarchés. Le cinéma italien de Pasolini ou de Fellini m’inspirait beaucoup. Ces réalisateurs parlaient du monde mystérieux qui les entourait. Une simple chaise en plastique dit beaucoup de notre mode de vie. On retrouve cette chaise partout dans le monde – pourtant on ne la regarde plus. J’ai voulu retranscrire cette ambivalence en peinture. Les non-sujets sont pour moi pertinents. Ils sont les caractères de notre XXIème siècle.  

C’est aussi un défi de peindre ce que personne ne veut voir. Je ne sais pas écrire donc je dessine.
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© Philippe Cognée
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Peinture à la cire d’abeille, passage du fer à repasser. Vos œuvres subissent-elles des étapes ? des métamorphoses ?
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Des artistes comme Van Gogh ou Rembrandt ont pu se différencier par le geste du pinceau. Avec le fer à repasser, j’efface le mien, mon premier geste, mon écriture. Je place mes œuvres comme sous du cellophane – il y a une surface brillante. Notre société a, elle aussi, crée une distance avec le réel. L’artiste prend en compte lui aussi cette forme incertaine.   
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Vos portraits mettent-ils avant tout en valeur le geste ?
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Selon les sujets, je m’adapte et je découvre. La recherche de la perfection n’est pas un tout et conduit à un certain ennui.
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© Philippe Cognée

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Les couleurs ont-elles évolué au cours de votre carrière ?

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Pour une exposition, je développe une nouvelle thématique. Je peins ce qui m’entoure. Pendant la pandémie, devant rester dans mon atelier, j’ai peint mon lieu de travail. En face de moi, il y avait ce mur blanc et maculé. Je l’ai peint comme un défi. Je n’ai pas utilisé de couleurs – je l’ai représenté tel qu’il est devant moi.   
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Vos œuvres sont-elles perçues différemment selon les pays ?
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La perception de notre environnement reste la même. Le monde se ressemble. Nous retrouvons tous les mêmes chaises en plastique, les mêmes types d’hôtel, de restaurants. Les foires d’art sont également les mêmes. Par conséquent, notre œil ne voit pas de bouleversements. Malheureusement, l’environnement peut influer sur vos goûts. Est-ce l’artiste qui ne plaît pas ou c’est l’environnement autour des œuvres ?
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Lorsque vous peignez un carré de viande, est-ce une façon pour vous de capturer une étape ?

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Oui. Cette carcasse a été auparavant un animal. Il deviendra ensuite un steak dans un rayon de supermarché. L’architecture des corps m’a toujours fasciné. Enfant, je me promenais pieds nus sur les marchés du Bénin. Les odeurs des viandes au soleil étaient très fortes. Je pouvais voir également le sang coulé sur le sol.

Plus tard, je me suis rendu dans un abattoir près de Nantes afin d’observer. C’était la période de l’épidémie de la vache folle. Même si les conditions de visite étaient très strictes, j’ai pu filmer toutes les étapes de la mise à mort de l’animal à la viande placée sous cellophane. Vous êtes témoin d’une certaine violence industrielle. Il y a un mouvement permanent, une froideur de la mort.

J’ai d’abord réalisé un grand tableau. Puis, j’ai voulu réaliser des œuvres plus petites plus proches des images que j’ai pu filmer avec ma caméra. Je ne voulais pas présenter de scènes violentes brut. C’était de la peinture. Il y avait un rythme dans la réalisation des tableaux. J’en ai peint 36 en tout.          
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© Philippe Cognée
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Avez-vous une vision pessimiste de notre époque ?

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Nous vivons dans un monde sans limites. Quelqu’un comme Elon Musk n’est pas chef d’Etat. Pourtant, c’est un homme très puissant et difficile à cerner. Il y a comme un retour à la sauvagerie à grande échelle.

Je ne suis pas optimiste dans ma peinture car cette dernière reflète la société d’aujourd’hui. Je représente des ambiances. Dans mes dernières créations, les personnages n’ont pas de visage – ils sont comme des fantômes. Le soleil est là mais est sombre – il est noir.

De toute façon, je ne veux pas toujours raconter la même chose. Je me remets sans cesse en question. J’enlève les éléments afin de retrouver le noyau central et la fragilité de l’homme.
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Que souhaitez-vous réaliser à présent ?

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J’ai toujours refusé l’ennui et je ne veux jamais aller où les spectateurs attendent que j’aille. J’entraîne au contraire le public là où je veux partir. 
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© Philippe Cognée

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Image de couverture : © Philippe Cognée

Merci à la Galerie Templon Paris

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