On oublie trop souvent que le film culte « Emmanuelle » (1974) est l’adaptation d’un roman qui plus est écrit par une femme. Le livre éponyme est d’abord publié en 1959. Le récit érotique d’une jeune fille dans un Bangkok hédoniste est d’abord anonyme et clandestin. Avec le succès, en 1967 aux fameuses éditions Eric Losfeld, un nom apparaît enfin sur la couverture : Emmanuelle Arsan. Pourtant, le mystère ne fait que commencer...
Eloigné du film de Just Jaeckin, le roman « Emmanuelle » est une histoire de passions et de libertés. L’héroïne entraîne le lecteur dans un parcours initiatique mémorable.
Entretien avec Camille Moreau, libraire, philosophe et passionnée d’Emmanuelle, femme libre.
.
.
.
.
Quel est votre lien avec « Emmanuelle » (1959), « ce livre qui rend libre » ?
.
.
.
.
Ce livre a marqué un tournant dans ma vie intellectuelle et personnelle. Je l’ai découvert par hasard, au sous-sol d’une librairie Gibert Joseph, parmi les rayons des livres érotiques d’occasion. À l’époque, je commençais à peine un master en philosophie, avec une spécialisation naissante sur les questions de liens entre expérience corporelle et expérience esthétique. Je ne savais pas encore qu’Emmanuelle avait d’abord été un livre avant de devenir un phénomène cinématographique. Je connaissais vaguement l’histoire du film, mais c’est la lecture du roman qui m’a été comme une révélation : j’avais trouvé une sœur de pensée, un modèle qui allait m’accompagner de longues années.

Ce qui m’a frappée d’abord, c’est la profondeur philosophique du texte. Emmanuelle Arsan y explore la sexualité féminine non pas comme un tabou ou une transgression, mais comme une manifestation de la liberté absolue. Le roman répondait à des questions que je me posais sur l’autonomie du corps féminin, la déconstruction des normes sociales, et la possibilité de concilier désir et pensée. Le chapitre 5 du premier tome, en particulier, m’a convaincue : c’est une véritable dissertation sur l’érotisme comme art, où l’acte sexuel devient une forme de création, une façon de se réapproprier son existence.
J’ai alors eu l’idée de proposer ce sujet à mes professeurs pour mon mémoire de master. Ils ont été surpris, voire sceptiques : un roman érotique comme base d’un travail universitaire ? Pourtant, en leur faisant lire ce chapitre, je leur ai montré qu’Emmanuelle était bien plus qu’un simple ouvrage licencieux. C’était une œuvre qui interrogeait, références à l’appui, la question de la nature de l’art et de l’expérience esthétique. Ce mémoire a ouvert une porte : il m’a permis de théoriser toute une esthétique de l’éros en tant qu’art.
.
.
.
.
Marayat Bididh dite Emmanuelle Arsan est originaire du Royaume de Siam, pays oublié depuis la Seconde Guerre mondiale et pauvre. Pourtant, elle va lui donner un éclairage par la littérature. Emmanuelle Arsan, une des plus belles femmes du monde, rêve-t-elle de gloire ?
.
.
.
.
Marayat Bididh, future Emmanuelle Arsan, n’était pas une femme en quête de gloire au sens classique du terme. Issue de la haute société siamoise, fille d’un ministre du roi, elle appartenait à une élite raffinée et discrète, où la retenue était une valeur cardinale. Dans les années 1950, l’aristocratie asiatique, encore marquée par les traditions, privilégiait une forme de dandysme discret, loin de l’exhibitionnisme médiatique qui allait définir plus tard la culture pop.
Pourtant, Marayat n’était pas une femme ordinaire. Francophone et francophile, elle épousa en 1956 Louis-Jacques Rollet-Andriane, un diplomate et ancien résistant. Ensemble, ils ont formé un couple atypique : tous deux éduqués, cultivés, et animés par une volonté de diffuser des idées de liberté artistique et d’esthétisme. Ils ont dû se battre contre les carcans de leur milieu familial, où la conformité était la norme. Leur mariage n’était pas seulement une union sentimentale, mais aussi une alliance intellectuelle.
Quant à son image de « plus belle femme du monde », elle était plutôt un produit secondaire de son statut social et de son charisme. La beauté de Marayat a attiré l’attention, mais c’est son intelligence et sa personnalité qui ont fait d’elle une figure bien plus complexe que le simple fantasme érotique qui allait être associé à son nom.
.
.
.
.

.
.
.
.
Marayat Biddih est même devenue actrice.
.
.
.
.
Son parcours dans le cinéma est le fruit du hasard. Son mari, lié aux milieux culturels, car attaché à la culture à l’ambassade de France à Bangkok, fréquentait des réalisateurs comme Louis Malle. C’est dans ce cercle que Marayat a été remarquée. Pourtant, elle a d’abord décliné les propositions qui lui étaient faites. Pour une femme de son milieu, à l’époque, tourner dans un film n’était pas un choix anodin. Cela impliquait de s’exposer, de briser des codes, et surtout, de risquer d’être réduite à une image, une apparence.
C’est finalement son mari qui l’a convaincue de franchir le pas. Rollet-Andriane, toujours en quête d’expérimentations artistiques, a vu dans le cinéma une façon de toucher un plus grand public avec leurs idées. Il l’a poussée à accepter un rôle dans La Canonnière de Yang-Tsé (1966), aux côtés de Steve McQueen. Ce film, produit par la Fox, représentait une opportunité exceptionnelle : un contrat pour cinq films. Pourtant, Marayat n’apparaîtra finalement que dans un seul épisode d’une autre série, The Big Valley, où elle joue le rôle d’une esclave, ce qui lui aura forcément déplu.
Cette brève incursion dans le monde du cinéma est révélateur de sa personnalité. Marayat n’était pas une femme en quête de gloire superficielle. Elle a saisi cette occasion non pas pour devenir une star, mais pour explorer une nouvelle forme d’expression, une façon de jouer avec les rôles, les masques, et les attentes sociales.
Pourtant, ce détour par le cinéma est resté marginal dans sa vie. Elle a préféré se consacrer à l’écriture, à la philosophie, et à la diffusion de ses idées libertaires. Son passage dans le monde du cinéma reste un épisode fascinant, presque anecdotique, mais qui illustre son refus des catégories trop étroites. Marayat Bididh a toujours refusé d’être cantonnée à un seul rôle, qu’il soit celui de l’aristocrate siamoise, de l’autrice érotique, ou de l’actrice.
.
.
.
.
Est-ce Marayat qui est la vraie anti-vierge ?
.
.
.
.
D’après mes recherches, elle est en effet selon moi le grand modèle d’Emmanuelle. Cependant, le titre du tome 2, « L’Anti-vierge », a été choisi par l’éditeur du livre, Eric Losfeld. Le terme « anti-vierge » est fascinant, car il résume à lui seul l’esprit subversif d’Emmanuelle Arsan. Dans le deuxième tome, l’éditeur a effectivement repris une réplique de Mario, où il désigne Emmanuelle comme une « anti-vierge ». Mais cette expression est loin d’être un simple slogan. Elle incarne une idée bien plus profonde : celle d’une femme qui transcende les catégories traditionnelles de la pureté et de la culpabilité.
Dans le roman, Emmanuelle n’est ni une vierge ni une non-vierge au sens classique. Elle est une femme libre, dont la sexualité n’est pas une soumission ou une transgression, mais une affirmation de soi. Marayat Bididh, quant à elle, était une femme qui a refusé les rôles imposés, que ce soit par sa famille, sa culture ou même son époque. Son parcours – de l’aristocratie siamoise à l’écriture érotique, en passant par une brève incursion au cinéma – montre une quête constante de réinvention.
Et puis, il y a la question de l’identité. La figure iconique de Sylvia Kristel, actrice néerlandaise du film « Emmanuelle » (1974), a pu influencer notre imagination mais, dans le roman, Emmanuelle, a les cheveux noirs et une peau « couleur de lait brulé » – une description qui rappelle les traits de Marayat.
.
.
.
.

.
.
.
.
Le mystère de l’écriture d’« Emmanuelle » est-il résolu ?
.
.
.
.
Autrice de 26 romans, Emmanuelle Arsan est une figure littéraire complexe. Il y a plusieurs écrivains derrière ce pseudonyme. Quand le premier livre, Emmanuelle, sort, l’auteur est d’abord anonyme. Ce n’est que 10 ans plus tard, en 1968, lors de la sortie officielle du roman que le nom d’Emmanuelle Arsan apparaît. Pour ce qui est du premier livre d’Emmanuelle Arsan, Emmanuelle, on peut identifier avec plus de précision qui sont les auteurs. Il s’agit du couple Rollet-Andriane, ensemble. Au même titre que les livres de Boileau-Narcejac, ou que Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, Emmanuelle est un livre écrit par un écrivain à deux têtes. Il est faux de dire que seul le mari est l’auteur du roman. Marayat avait un niveau d’études plus élevé que Louis-Jacques. C’est une grande lectrice, et dans de nombreuses langues. Les théories qui n’impliquent que Louis-Jacques dans l’écriture du roman sont issues d’une tradition qui mêle misogynie et racisme. L’image de Marayat a pu aussi être critiquée : elle serait trop belle pour être intelligente, et trop « étrangère » pour écrire correctement. Pourtant, elle a pleinement participé à l’écriture d’Emmanuelle. Le genre érotique souffre de plus de clichés. Le succès du film « Emmanuelle » a pu également être un frein dans notre perception de la vérité de l’écriture. Le personnage d’Emmanuelle a fini par être associé à la figure naïve du personnage de Sylvia Kristel. Or, dans le roman, Emmanuelle est une forte personnalité, extrêmement intelligente.
.
.
.
.
Le personnage d’Emmanuelle est-il une figure typique de la littérature érotique ? Prude, fidèle à son mari mais pas trop, curieuse, amoureuse…
.
.
.
.
Le personnage d’Emmanuelle est tout sauf typique. Dans le deuxième tome, « L’Anti-vierge », elle se libère pleinement : elle devient une figure de la transgression assumée. Jean, son mari, passe au second plan, et Emmanuelle explore sa curiosité sexuelle en s’engageant dans un bordel, en organisant des soirées d’orgie, en créant une communauté autour d’elle. Ce n’est pas une simple héroïne érotique : c’est une femme qui construit une nouvelle forme de société, fondée sur la liberté et le partage du plaisir.
Les romans Emmanuelle sont précurseurs des mouvements de libération des années 1960-1970. Ils ne se contentent pas de décrire la sexualité : ils la théorisent comme un acte politique. Emmanuelle n’est ni délurée, ni soumise. Elle est une femme qui prend le contrôle de son corps et de ses désirs, en interrogeant sans cesse le bien-fondé des normes. C’est cette radicalité qui rend le personnage si moderne, même aujourd’hui.
.
.
.
.

.
.
.
.
Après la gloire, les différentes adaptations cinématographiques ont-elles peu à peu éclipsé voire terni l’image d’Emmanuelle Arsan ?
.
.
.
.
Dès la sortie du premier film en 1974, Marayat a écrit à Just Jaeckin pour lui dire qu’elle se sentait trahie. Le couple Rollet-Andriane avait des ambitions bien plus grandes : ils espéraient que le cinéma permettrait de diffuser leurs idées libertaires, que l’élan érotique mènerait à une libération politique plus large. Ils fréquentaient des réalisateurs comme Louis Malle ou François Truffaut, et rêvaient d’une adaptation plus intellectuelle, plus fidèle à l’esprit du roman.
Mais le film a été un succès populaire, pas un succès artistique. Il a réduit Emmanuelle à une image superficielle, éloignée de la complexité du texte original. Le livre, pourtant un best-seller dans les années 1960, a fini par tomber dans l’oubli, face à l’engouement pour le film. Alors que le livre totalisait des centaines de milliers de lecteurs, ce sont des millions de spectateurs qui ont associé Emmanuelle à Sylvia Kristel, pas à Marayat Bididh.
C’est pourquoi j’ai accepté de signer la préface de la réédition chez Archipoche : pour rendre à Marayat ce qui lui revient. Pendant des années, son œuvre a été éclipsée par le mythe cinématographique. Or, « Emmanuelle » est bien plus qu’un roman érotique : c’est un manifeste pour la liberté individuelle.
.
.
.
.
Que pensez-vous des adaptations en tout genre ?
.
.
.
.
Le couple Rollet-Andriane a fait une erreur stratégique en cédant les droits du personnage séparément de ceux du roman. Aujourd’hui, les adaptations se multiplient, mais aucune ne capture l’esprit du roman. Le film de Just Jaeckin, par exemple, est à l’opposé de l’œuvre originale : dans le livre, Jean encourage Emmanuelle à explorer sa liberté, alors que le film en fait un mari jaloux. Pire encore, les actrices ont souvent été réduites à des objets de désir, sans que leur travail ne soit reconnu.

En revanche, la bande dessinée de Guido Crepax est bien plus fidèle. Crepax a dessiné en 1978 une Emmanuelle [« Emmanuelle et autres égéries » Editions Delcourt] qui correspond à la description du roman : une femme sensuelle, mais aussi réfléchie, une figure qui incarne la liberté sans caricature. C’est une adaptation qui respecte l’esprit du texte, contrairement aux films. De plus, Crepax a donné à Mario les traits du prince Alessandro Ruspoli, qui avait inspiré le personnage du roman. Pourtant, c’était une information peu relayée,, ce qui me fait dire que Guido Crepax et les Rollet-Andriane devaient se connaître.
Plus récemment, le film d’Audrey Diwan, « Emmanuelle » (2025), propose une relecture du roman sous la vision du capitalisme et de la société de luxe. C’est une vision intéressante, mais peu fidèle à l’esprit original. Le film fait pourtant écho à divers écrits d’Emmanuelle Arsan mais cela reste épisodique. Le cœur du roman – la libération par la joie érotique et la construction d’une nouvelle société – est absent.
Je pense que pour adapter correctement Emmanuelle, il faudrait un objet audiovisuel avec un peu d’ampleur, comme une série par exemple. Pour le moment j’attends encore de voir une adaptation intéressante.
.
.
.
.
La fin du tome 1 est-elle le reflet d’un plaisir charnel absolu ?
.
.
.
.
La fin du premier tome est une méditation sur l’amour comme langage universel. À l’origine, le manuscrit faisait 600 pages, mais il a été coupé en deux tomes pour des raisons éditoriales. Pourtant, cette fin reste l’une des plus belles pages de la littérature érotique : au dénouement du premier livre, Emmanuelle comprend que le plaisir est multiple et qu’il se partage. L’orgasme ne compte plus – c’est le lien et le flux qui prévalent. Qu’importe les différences culturelles, la sexualité est un langage.
Dans « Emmanuelle », il n’y a ni maître ni esclave. Les personnages sont libres, et leur sexualité est un acte de création. C’est une vision radicale pour l’époque : une sexualité sans violence, sans contrainte, où chacun explore sa propre vérité. C’est cette idée que le plaisir est un langage commun, qui transcende les différences culturelles, qui rend le roman si moderne.
.
.
.
.
Les romans Néa, Vanna, Sainte Louve, les enfants d’Emmanuelle, Les Débuts de la vie font-ils écho à Emmanuelle ?
.
.
.
.
Emmanuelle Arsan va continuer de narrer les aventures d’Emmanuelle mais aujourd’hui seul le premier ouvrage est réédité, et selon moi ce n’est pas un mal : seul ce premier roman est un chef-d’oeuvre, les autres sont plus anecdotiques.

Suite au succès du roman, du film et de la revue, et un peu blessés par les trahisons successives du milieu du cinema envers leur personnage-phare, les auteurs d’Emmanuelle vont quitter leur milieu intellectuel et se réfugier dans une grande maison dans le Var. Cet enfermement ne sera pas propice à l’écriture : les livres d’Emmanuelle Arsan qui datent de cette période sont plus obscurs, plus abscons aussi, plus verbeux et moins joyeux.
Dans toute cette masse, Néa est un roman intéressant, même s’il n’est plus publiable aujourd’hui. Il traite de la manipulation, avec de fausses accusations de viol par un personnage féminin. Un thème qui pourrait être néfaste à la société d’aujourd’hui. Il est possible que celui-ci ait été écrit par Marayat seule, mais ce ne sont que des suppositions.
.
.
.
.
Qu’est-ce qui vous surprend encore chez Emmanuelle et Emmanuelle Arsan ?
.
.
.
.
C’est un livre que je vais continuer de lire tout au long de ma vie. Je le défendrai toujours, car il reste d’une actualité brûlante.
Marayat est morte d’une longue maladie, entourée de son mari et de leur maîtresse de longue date. Leur relation à trois, à la fois libre et profonde, reflète l’esprit du roman : une quête de bonheur sans tabous, une liberté qui ne nie pas l’amour.
Ce que j’admire chez Emmanuelle Arsan, c’est sa capacité à mêler érotisme et philosophie, à écrire des textes qui sont à la fois subversifs et poétiques. Aujourd’hui, on parle beaucoup de libération sexuelle, mais peu de textes osent aborder la question avec autant de profondeur philosophique. S’ils avaient encore vécu aujourd’hui, les époux Rollet-Andriane auraient sans doute aimé explorer des thèmes queer ou le milieu du nouveau cabaret. Ils auraient certainement été enchanté des nouvelles perspectives ouvertes par ces milieux.
.
.
.
.

.
.
.
Photo de couverture : © Archives Marayat Bibidh et Louis Jacques Rollet-Andriane







