Illustratrice de mode, Anouck Gilly conjugue ainsi deux passions. Le dessin est intrinsèquement un repère dans tous les travaux. La mode ne s’est jamais éloignée de l’illustration car cette dernière est comprise en quelques instants par toutes et tous.

Avec ses pinceaux et ses crayons, Anouck Gilly est au service de l’univers du luxe. Son travail mêle aquarelle, dessin à la main et création digitale. La mode attire tous les talents…

Entretien avec Anouck Gilly, illustratrice de luxe.

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Quelle fut votre première passion – la mode ou le dessin ?

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Très tôt, j’ai su que je voulais évoluer dans le monde de la mode. Au collège déjà, mes camarades me demandaient de dessiner leur future robe de mariée ou leur tenue de gala. Je m’amusais à esquisser, au crayon noir, des silhouettes élégantes, presque idéalisées. À cet âge-là, je ne faisais pas vraiment la différence entre le styliste, le modéliste ou le créateur. Et surtout, je ne savais même pas qu’illustrer la mode pouvait être un métier.

© Anouck Gilly

J’étais fascinée par le coup de crayon d’Yves Saint Laurent, par l’allure et l’aura de Gabrielle Chanel. Ce qui m’attirait avant tout, c’était ce milieu mystérieux, presque inaccessible. Je voulais comprendre ses codes, savoir comment y entrer. Longtemps, je me suis imaginée y travailler dans une fonction plus “classique”, au siège d’une grande maison, plutôt que de prendre moi-même le crayon pour structurer une silhouette et y insuffler ma propre vision.

Je viens d’une famille profondément marquée par la sensibilité artistique. Mon grand-père dessinait beaucoup et m’a transmis très tôt ce goût du trait et de la peinture. Mes trois sœurs et mon frère dessinent, mes cousines aussi … étonnamment pas mes parents ! Mais ils ont toujours cultivé un amour très fort pour l’art. Ma mère est artisan d’art, spécialisée en marqueterie de paille, et mon père, plus tourné vers le business, nourrit sans cesse notre créativité avec de nouvelles idées. Entre frères et sœurs, nous avons d’ailleurs une tradition qui nous suit depuis l’enfance : offrir à chacun une carte d’anniversaire entièrement dessinée à la main inspirée des goûts de chacun.

Plus récemment, mes voyages au Moyen-Orient ont éveillé en moi une autre forme de fascination : l’architecture. Face à certains monuments, j’ai ressenti le besoin instinctif de peindre ce que je ressentais plutôt que ce que je voyais. Je pense notamment à la mosquée Cheikh Zayed à Abu Dhabi. En vacances, il m’arrive de ne travailler qu’avec une seule couleur, comme pour capturer une émotion pure face à un lieu.

Avec le recul, je crois que la mode et le dessin n’ont jamais vraiment été deux passions distinctes. L’une a toujours été le décor de l’autre. Et pendant longtemps, sans forcément le formuler, je cherchais simplement la manière la plus juste de les faire dialoguer.
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Les femmes sont-elles votre plus grande inspiration ?

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Oui, et cela tient sans doute au fait que j’ai passé sept années en internat dans un établissement exclusivement féminin, du collège au lycée. J’y ai grandi entourée de jeunes filles que l’on encourageait à viser haut, à cultiver leur ambition, à rêver grand. Cette atmosphère m’a marquée, façonné mon regard, ma sensibilité, ma manière d’observer les attitudes, les silhouettes, les énergies.

Je ne me suis jamais lassée de dessiner les femmes. Là où certains illustrateurs peuvent parfois les figer dans une forme d’esthétique décorative, presque objetisée, j’ai toujours ressenti le besoin de les élever, de les incarner. Dans mon univers, elles deviennent des personnages-modèles : des présences fortes, inspirantes, parfois inaccessibles, mais toujours habitées.

Il y a aussi, en filigrane, une dimension plus engagée. J’ai envie de créer des images qui racontent quelque chose de la puissance féminine, de l’allure comme langage, de l’élégance comme affirmation de soi.

Curieusement, après avoir tant dessiné les femmes, il m’est encore difficile de représenter les hommes. Lorsque je m’y essaie, il arrive que mon trait les adoucisse, que je les féminise presque malgré moi. C’est un territoire artistique que j’explore encore, avec exigence et curiosité.
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© Anouck Gilly
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Le dessin de mode reste-t-il plaisant ou technique à présent ?

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N’ayant jamais pris de cours de dessin, j’ai besoin d’apprendre davantage de techniques.

Je suis actuellement une formation auprès d’un grand illustrateur britannique afin de mieux comprendre ce qui fait d’un dessin un dessin de mode, comme les proportions, l’anatomie, le rendu des textiles etc … Je me rends compte que je progresse et c’est un vrai plaisir de s’améliorer. J’ai beaucoup d’admiration pour le dessin de Karl Lagarfeld, qui parvenait, avec le moins de traits possibles, à magnifier les femmes. Je cherche justement ce minimalisme.

La Maison Chanel, par sa rigueur esthétique et son héritage, demeure une référence majeure dans ma construction artistique.
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Les images sont-elles également un hommage à la ville ?
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L’environnement peut dire beaucoup de la silhouette qu’elle entoure. La mode délaisse trop souvent le décor. J’apporte des formes et des couleurs qui valorisent la silhouette mode que je dessine.
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Quel est le rôle de vos couleurs ?

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Elles viennent spontanément. Je viens de commencer à travailler avec l’acrylique et c’est une belle découverte. La matière est comprise instantanément. Je prends les couleurs telles qu’elles me viennent. Les peintures de l’artiste Mondrian m’inspirent beaucoup.
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© Anouck Gilly

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Les défilés de mode vous inspirent ?

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Je regarde beaucoup de défilés en vidéo. Pour l’instant, je n’ai pu assister qu’à un seul défilé, celui de Christian Louboutin, imaginé autour de l’univers du football américain.

Lors des Fashion Week, j’aime surtout m’installer à l’entrée des défilés. C’est là que tout se joue : les attitudes, les allures, les détails furtifs. Je dessine les invités et les silhouettes qui m’inspirent, en 4 à 5 minutes, puis je vais à leur rencontre pour leur offrir leur portrait. Ils ignorent qu’ils ont été observés, interprétés, capturés sur le papier… et découvrir leur réaction est toujours un moment très fort.

Je ne dessine que celles et ceux qui déclenchent quelque chose chez moi. Je ne choisis jamais mon modèle au hasard : sa présence, son élégance, sa singularité doit retenir mon attention pour être ensuite retranscrite sur papier.
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Dessiner la mode c’est aussi faire des recherches historiques ?
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J’aime beaucoup plonger dans l’univers de René Gruau. C’est un illustrateur qui trouve toujours

l’équilibre des silhouettes. Dans ma jeunesse, j’avais eu l’ambition de devenir dessinatrice pour les Studios Disney. Même si j’ai abandonné ce projet, mes images restent marquées par cette envie, j’ai parfois tendance à agrandir les yeux de mes personnages.

Je visite chaque semaine les musées pour faire évoluer mon style. J’ai un goût prononcé pour l’art contemporain.
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© Anouck Gilly
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Quelle est votre saison préférée ?

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L’automne. J’adore les couleurs de cette saison. En automne, vous pouvez vous permettre de porter plusieurs couleurs, d’oser les superpositions de vêtements, de porter des couleurs comme je jaune moutarde, le tera cota, le kaki … des couleurs qui apparemment me vont mieux au teint. C’est aussi durant cette période que je fais les plus belles rencontres.
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Ya-t-il un travail dont vous êtes le plus fière ?

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J’ai été particulièrement fière d’être appelée à plusieurs reprises par la Maison Chanel pour réaliser des portraits en direct de leurs clients, au sein de leur magnifique boutique de la Place Vendôme, lors d’événements extrêmement exclusifs.

C’était d’ailleurs mon tout premier contrat en tant qu’illustratrice live. Au-delà de la fierté, cela a représenté une forme de validation silencieuse.
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© Anouck Gilly
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Quelle est la mode de 2026 selon vous ?

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La mode de 2026 est sobre, uniforme et minimaliste. Il s’agit d’une mode respectable mais pour ma part, je préfère les couleurs vives. Je porte souvent des vêtements de seconde main et qui, par conséquent, ont du vécu.

La mode est un grand terrain de jeu dont il faut donner plus de place à la liberté créative.
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Le monde d’aujourd’hui a besoin de plus de luxe ?

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Je dirais plutôt que le luxe a aujourd’hui besoin de plus de personnalisation. Nous vivons dans un monde où tout peut être reproduit, accéléré, standardisé. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, le geste artistique est d’autant plus précieux et unique.

Lorsque je dessine en direct, je cherche à capter l’allure singulière d’un invité, l’élégance naturelle d’une silhouette, ses détails presque imperceptibles. Chacun possède son langage esthétique, ses goûts, ses nuances. Ce qui m’intéresse, c’est de révéler cette diversité du luxe, loin d’une vision uniforme ou figée.

Les maisons ont aujourd’hui plus que jamais besoin de recréer un lien sensible avec leurs clients.
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Quels sont vos projets ?

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Je vise haut, et je l’assume. Mon ambition est de devenir la référence de l’illustration en direct lors des événements de luxe en France. J’ai commencé à construire ce chemin moi-même, en allant à la rencontre des maisons, en provoquant les opportunités, en me montrant sur les Fashion week, en laissant mon travail parler pour moi. Peu à peu, certaines marques commencent à me remarquer, et cette reconnaissance progressive nourrit mon exigence.

J’aimerais être présente sur les galas, les cocktails, les soirées de célébrités comme le Festival de Cannes, les Cesars, le Met Gala, où je dessine en direct les invités.

J’aimerais aussi développer une dimension plus éditoriale de mon travail, en proposant mes illustrations à des magazines de mode comme Vogue, Harpers Bazar ou Elle.

Enfin, un de mes souhaits un jour serait d’explorer des formats plus scénographiques, comme concevoir une vitrine pour une maison telle qu’Hermès. Créer une image qui dialogue avec l’espace, avec la matière, avec le regard des passants… C’est une autre manière de faire vivre le dessin, plus immersive, presque performative.
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© Anouck Gilly
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