Héros incontournable de la bande dessinée franco-belge, Lucky Luke fête ses 80 ans cette année. Personnage du dessinateur Morris et du scénariste René Goscinny, celui qui tire plus vite que son ombre en 2025 a repris des forces avec l’album-hommage « Dakota 1880″ (Editions Dargaud). Imaginée par Appollo et Brüno, cette succession d’histoires faire la part belle à l’aventure. « Dakota 1880 » est en effet une superbe parenthèse. Lucky Luke y est présenté comme un héros mélancolique mais fidèle à l’esprit des premiers albums. L’hommage est réussi car il laisse une grande place à l’imaginaire et au rêve (western).
Du 27 mars au 25 avril 2026, vous pourrez admirer les superbes planches de « Dakota 1880 » à la galerie Huberty Breyne (Paris – Matignon).
Entretien avec Brüno, dessinateur de « Dakota 1880 ».
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Depuis quand remonte votre lien avec Lucky Luke ?
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Je n’aurais jamais imaginé devenir dessinateur et encore moins réaliser un album de Lucky Luke ! Depuis l’enfance, Lucky Luke fait partie de mes héros de bande dessinée.
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Comment est né le projet « Dakota 1880 ». Était-ce une volonté de sortir des cases Lucky Luke ?
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Avec Appollo, lorsque les éditions Dargaud nous ont proposé de réaliser un album-hommage à un héros de leur catalogue, Lucky Luke a été une évidence pour nous deux. Nous sommes tous les deux fans de la série, et j’adore le western.
Comme nous ne sommes pas des auteurs comiques, et qu’il nous semblait impossible de rivaliser avec les chefs d’oeuvre de la période Goscinny, il nous fallait donc trouver un angle d’attaque différent. Nous avons donc volontairement écarté le côté humoristique de la bande dessinée pour proposer un Lucky Luke plus réaliste, à l’aspect solitaire et contemplatif.
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« Dakota 1880 » est-il un savant mélange de Morris et de Matthieu Bonhomme ?
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Notre album est le fruit de références nombreuses. Le Lucky Luke de Goscinny et Morris, le western, le cinéma, et évidemment le travail de Matthieu, qui fut le premier à proposer avec « L’Homme qui tua Lucky Luke », une version réaliste de ce personnage comique.
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« Dakota 1880 » aurait-il pu s’appeler « Dakota 2025 » ?
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Notre album est empreint d’une certaine nostalgie. L’époque que nous vivons, dans laquelle le totalitarisme et lereplis sur soi deviennent la norme, pourrait faire oublier à quel point les Etats-Unis, grâce au métissage si typique de ce pays, furent une formidable fabrique d’imaginaires et une source de création artistique sans précédent. Cet imaginaire a fasciné Morris et Goscinny, et en se réappropriant cette mythologie, ils nous ont donné cette superbe série.
Dans « Dakota 1880 », il y a plusieurs personnages féminins. Les personnages féminins avec une vraie personnalité existaient déjà dans les westerns de John Ford, Delmer Daves ou Nicholas Ray par exemple. Il n’y a rien de nouveau à cela. En ce sens, « Dakota 1880 » fait écho à un certain âge d’or du cinéma américain.
Pour l’anecdote, à l’origine, Baldwin était accompagné par son grand-père, qui est devenu une grand-mère fumant le cigare et maniant la winchester. En féminisant le personnage, nous pouvions aussi évoquer des thèmes qui nous tiennent à cœur, le vaudou et la cuisine créole.
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Comment avez-vous composé votre Lucky Luke, ce héros qui ne peut ni fumer ni tuer ?
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J’adore le dessin de Morris, et je partage son goût pour la synthèse graphique, mais nos registres sont assez différents. Du coup, j’ai fait mon truc de manière candide, sans pression, si ce n’est celle de mon propre dessin.
La difficulté a surtout été scénaristique. La première histoire de l’album est celle que nous avons imaginée en premier. C’était de l’aventure pure. Avec Appollo, nous nous sommes rendus compte que ce n’était dans notre ADN de faire un album complet basé sur de nombreuses péripéties. D’autre part, Lucky Luke n’est pas un héros qui cherche l’aventure, contrairement au héros classique type Tintin. Il est souvent embarqué malgré lui.
Nous avons développé cet aspect du personnage pour en livrer une version qui mélange une forme de mélancolie prattienne et de nostalgie.
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Avez-vous pris du plaisir à imaginer toute cette palette de personnages ?
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Oui. La diligence avançant progressivement dans l’Ouest américain, nous avons pu proposer de multiples ambiances. Le road movie permettait un travail en séquences, avec des tons très différents. Le chapitre Brasier est assez violent, Querelle, plutôt grotesque avec ses deux poètes qui ne cessent de se battre, et Averse, empreint d’un ton mélancolique et touchant.
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Pas de frères Dalton, pas de Calamity Jane et surtout pas de Jolly Jumper. Est-ce que ce fut un choix difficile ?
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Tout s’est fait naturellement. Les Daltons, Rantanplan ou Jolly Jumper, qui parle en commentant l’intrigue, sont des personnages comiques. « Dakota 1880 » est un album réaliste, alors nous avons écarté ces personnages.
Cependant, on peut apercevoir Jolly Jumper à la toute fin lorsque Lucky Luke s’en va au loin tout en chantant « I’m a poor lonesome cowboy ». Après l’avoir un peu malmené pendant 60 pages, nous rendons Lucky Luke à sa mythologie telle qu’on la connait.
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La couverture rappelle la photographie de Smoke Creek. Comment avez-vous imaginé cette image du cowboy solitaire ?
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Nous avions à cœur de réaliser un album hommage qui puisse avoir sa propre énergie, sans singer l’esprit de la série d’origine, mais plutôt proposer notre vision du personnage. Cela impliquait un pas de côté, nécessaire pour produire un album avec un point de vue.

La geste de la Conquête de l’ouest s’est nourrie d’une réalité rapportée (et magnifiée) oralement. La presse et la littérature populaire ont pris le relais, puis le cinéma a fini le travail, et certaines figures comme Billy the Kid, Calamity Jane ou Wyatt Earp sont devenues mythiques.
De la même manière, Baldwin, le narrateur de notre album, raconte son fantasme de voyage en compagnie de Luke à ses amis pour les épater.
La série s’est bien souvent inspirée de personnages historiques. Dans « Dakota 1880 », nous rapportons que Lucky Luke est quelqu’un qui a vraiment existé. René Goscinny s’est toujours inspiré de personnages réels. Pourquoi pas Lucky Luke ? A la fin de l’album, il y a même une interview de Gustav Frankenbaum, professeur de littérature contemporaine à la Abilene State University qui affirme la réalité de l’existence de Luke. Mythologie et réalité se nourrissent mutuellement.
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Avez-vous une préférence entre les deux versions de « Dakota 1880 » – celle colorisée par Laurence Croix ou la version en noir & blanc ?
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J’aime les deux. Le noir & blanc permet aux lecteurs de se concentrer sur le dessin mais Laurence a fait un travail remarquable avec les couleurs. La lecture en couleurs est un peu différente, plus immersive.
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En bande dessinée, au cinéma, à la télévision, Lucky Luke revient en force. Qu’aimeriez-vous voir chez celui qui tire plus vite que son ombre ?
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Après la disparition de René Goscinny, exception faite de « L’Homme qui tua Lucky Luke » de Matthieu Bonhomme ou des « Indomptés » de Blutch, il n’y a pas eu à mon avis, un seul bon album de Lucky Luke.
Malgré son talent graphique et narratif, Morris n’a jamais réussi à remplacer Goscinny. Et je ne parle même pas des navrantes aventures de Kid Lucky, de Rantanplan, ou des adaptations « live », véritables désastres artistiques.
En 80 ans, Lucky Luke a été usé jusqu’à la corde. Heureusement, il nous reste les nombreux chefs-d’œuvre que Morris et Goscinny nous ont offerts : Les Rivaux de Painful Ggulch, les Collines Noires, L’escorte, La Diligence, le Pied Tendre, Tortillas pour les Daltons… offrent un plaisir de lecture magique et toujours intact.
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