Adoré ou haï, le cinéma de Catherine Breillat a toujours été un choc. « Une Vraie jeune fille » (1976), « Romance » (1999), « Anatomie de l’Enfer » (2004), ces (grands) films ont eu la prouesse de secouer la zone de tranquillité des spectateurs. Cela a autant révélé que perturbé mais n’est-ce pas le rôle de l’art que de faire bouger les lignes ?
Tout au long de sa carrière, Catherine Breillat n’a eu de cesse de se raconter et de mettre en lumière tout ce que nous cachons – Là est sa puissance. Le cinéma est un projecteur qui expose nos parts d’ombre.
Entretien avec Catherine Breillat, réalisatrice de l' »infilmable ».
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Vous avez été actrice, scénariste, romancière, réalisatrice, chanteuse (chanson avec Mort Schuman – Une vraie jeune fille), décoratrice… Est-ce la fiction qui vous plaisait le plus ?
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Dès l’âge de 12 ans, j’ai décidé d’être metteur en scène et écrivain (je ne mets jamais de «e » – je ne massacre pas la langue Française, : j’affirme pouvoir être « une « auteur : parce que j’ai de « la » hauteur et UNE HOMME, Parce que « Dieu créa l’Homme » Il LES créa mâle et femelle ».
Une auteur, la sonorité descend, les mots feminins en « eur » de la langue Française n’ont pas de E et la sonorité est brève coupante, magnifique… il y en a 50….peur terreur frayeur, paleur : vous les voyez affublés d’un « E » ?
J’ai voulu faire l’Institut des Hautes études cinématographique (HIDEC aujourd’hui appelé La Fémis) J’avais réussi le concours, mais selon mon père, le directeur lui avait confié qu’Agnes Varda,étant juste « l’exception qui confirme la règle », il ferait de moi une chômeuse. S’il me laissait rentrer dans la section « metteur en scène », il me conseillait les sections scripte ou monteuse, -plus conforme aux ambitions d’une femme. J’étais indignée, j’ai donc renoncé aux « Hautes études cinématographiques » pour m’inscrire aux Langues orientales : prétexte pour monter à Paris pour conquérir le Monde : Pour commencer, je serais écrivain
A l’âge de 16 ans, j’ai débarqué à Paris avec ma sœur ainée Marie-Hélène. Nous avions un an pour réussir, après quoi le rapatriement à Niort dans les deux-Sèvres nous serait infligé. Nous n’avons quasiment pas mis les pieds aux Langues O. Marie-Hélène a décroché le rôle de Bernadette Soubirous à la télévision et j’ai écrit le livre « L’Homme facile » (1968). Pendant que ma soeur tournait, je savais que même si mon premier roman n’était pas un chef d’œuvre, je serai publiée. Tout simplement parce que j’étais très jeune. Ma vie entière dépendait d’une rame de papier et d’une machine-à-écrire Remington.
Ma grande révélation littéraire à l’âge de 12 ans, avait été la lecture a été Lautréamont. Je ne lisais que des livres écrits par des hommes. C’était donc une littérature violente.
Mon obsession demeurait de devenir metteur en scène de cinéma (voici le terme qu’on disait alors). Je pensais que comme pour Alain Robe-Grillet, on me demanderait de réaliser une adaptation cinématographique de mon livre. Cela c’est presque passé ainsi mais il a fallu attendre « Le Soupirail », mon troisième livre.
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La rencontre avec le réalisateur Bernardo Bertollucci a été une révélation pour vous ?
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Totale. Avec ma sœur, j’ai passé 15 jours sur le tournage du « Dernier Tango à Paris » (1972) . Nous jouions deux jumelles travaillant dans une boutique de vêtements vintage avec Maria Schneider. Il n’en reste à peu près rien aprés montage. Les dialogues ultra-féministes écrits par Agnes Varda étaient grotesques comme « Prick is facs ist »… », « Le maridat c’est très peu pour moi ou alors quand je sucrerais les fraises ! » . Tout cela ne pouvait sûrement pas lancer une carrière d’actrice.
Par contre, en voyant comment Bertolucci dirigeait les scènes rien que par les mouvements de caméra, je les ai faites en accéléré mes Hautes Etudes cinématographiques…
Tout le monde croit que j’ai appris aux côtés de Maurice Pialat. C’est faux. Pialat éructait, mettait son équipe en état de crise C’était brut, magnifique mais brouillon.
Bertollucci est mon Maitre au cinéma. Comme en peinture, on distingue les Maitres : ce sont ceux qui ont la maitrise absolue de leur art. Les « petits maitres » sont ceux qui font des œuvres non négligeables et d’une grande qualité. Mais Bertolucci lui, était un Maitre : Mon Maitre. Je peux dire qu’il m’a tout appris.
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Après avoir écrit « Le Soupirail », vous êtes la narratrice d’«Une vraie jeune fille » (1976) [Comme pour « Anatomie de l’Enfer »] mais également la voix intérieure d’Alice (jouée par Charlotte Alexandra). Vous êtes-vous identifiée à cette vraie jeune fille ?
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Il est évident que je me suis racontée à travers Alice. C’est pourtant un personnage de fiction : Rien n’est autobiographique, mais tout est moi !
C’est sous le masque de la fiction qu’on se révèle le plus car il n’y a pas la réserve sociale que donne l’autobiographie. D’ailleurs, je m’identifie toujours aux personnages de mes films. Cependant, dans « Une Vieille maîtresse » (2007), j’ai pris mes distances avec Vellini, le personnage d’Asia Argento. Par contre, je me suis totalement identifiée à Ryno de Marigny qui est interprété par Fu’ad Aït Aattou. Le personnage du roman était déjà l’alter-égo jeune de Barbey d’Aurevilly. Tandis que le Vicomte de Prony était l’alter égo âgé.
A la fin du film, lorsque Michael Lonsdalle s’écrit à la fin du film : « Si Monsieur de Marigny devient ministre un jour, il mettra sa gloire à être impopulaire ! » Comment ne pas y voir un résumé de ma carrière !
J’ai décidé qu’il me fallait absolument faire avant de réaliser « Une vieille Maitresse » « un suicide » si j’espérais avoir le financement d’un grand film en costumes. J’ai tourné le film en 4 semaines dans un studio à Lisbonne. Je ne voulais le montrer que dans les musées mais comme le CNC, Canal + ont finalement financé le projet, nous avons été obligés de le sortir en salles. Pour moi, « Une Vieille maîtresse » est mon plus beau film. Dans les festivals, avec un public certes, élitaire, il est souvent reçu dans ce sens. Pourtant, mon film culte reste sans aucun doute « A ma sœur » (2001).
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Cette identification est-elle allée très loin ?
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Pendant le tournage d’« Anatomie de l’Enfer », le regard de Rocco était en symbiose totale avec le mien, j’étais dans son corps, j’étais Lui. Cette identification totale avec un acteur masculin était très étrange. Mais, après tout, il était dans la posture du metteur-en-scène. Son regard était le mien.
J’ai toujours adoré la figure de Barbe bleue. J’ai réalisé le film en 2009. Barbe Bleue n’est pas un monstre ou un ogre imaginaire : C’est un Homme, un grand Seigneur et le premier serial killer de la littérature. Pourtant, les parents donnent innocemment à lire le conte de Perrault à leurs petites filles. On leur apprend à aimer l’Homme qui les tue. Barbe Bleue me fascine depuis toujours.
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« L’Eté dernier » (2023) fait écho à votre téléfilm « Brève traversée » (2001).
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J’étais déjà très handicapée et perçue comme une has been. Puis, le producteur Saïd Ben Saïd m’a parlé du fait qu’il venait d’acheter les droits du film danois « Dronningen » (2019). Il souhaitait que je réalise le remake.
Le projet était une commande. Par conséquent, j’ai décidé de me l’approprier. Donc oui mon film rappelle « Brève traversée ». J’ai accepté de réaliser « L’Eté dernier » car « Dronningen » n’allait pas assez loin. L’acteur qui joue l’adolescent n’est pas assez bon. Il n’est pas assez bon, parce que ce n’est pas un adolescent, il est beaucoup trop vieux !
Avec Samuel Kircher. J’ai pu faire un film sur ce que j’appelle l’adolescence absolue. Il a de la fougue, de la poésie et un aspect félin. Samuel est un danseur, mais surtout Il apporte cette grâce de la première fois. C’est un miracle. J’ai toujours apprécié de découvrir ce que je n’aurais pu imaginer cette pureté d’un acteur qui est filmé pour la première fois.
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Quelle est votre relation avec les acteurs ?
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Il n’y a aucune relation. Ce n’est uniquement que sur le plateau de tournage que l’on se parle. Nous échangeons et on se rencontre à travers le film.
Je refuse que les acteurs jouent. Je veux qu’ils « soient » . Les acteurs ne doivent pas faire semblant d’éprouver des émotions, je veux qu’ils les ressentent. J’aime quand ils s’abandonnent à la caméra. C’est la plus magique des relations avec les acteurs. C’est à cet instant prévis que je me mets à les aimer éperdument.
Les premiers jours sont souvent difficiles car les acteurs ne sont pas justes. Quand ils parlent, j’entends toutes mes virgules et mes points. Les acteurs disent les dialogues comme ils « doivent être dits ». Ils ne sont pas encore dans leur personnage, ils sont des acteurs avec la réserve sociale. C’est très dur, très violent de les arracher à eux-mêmes. Je mets un point d’honneur à ce qu’ils puissent entre dans la peau de leur personnage. Au bout de 2 jours de tournage, tout devient aérien, tout le monde est « entré » dans le film. A partir de cette phase, ce n’est plus que du plaisir, de la fierté et de la grâce.
Acteur est un métier d’excellence : ils en paient le tribut, ils en ont les joies

Lors du tournage de « L’Eté dernier », j’ai craint d’être trop dure avec Léa Drucker. Pour la scène difficile du mensonge, il y avait un précédent. Dans le film danois, « Dronningen » (2019), l’actrice Trine Dyrholm était géniale. Il fallait ne pas subir la comparaison défavorablement. Léa voulait « tout donner ». J’ai absolument horreur qu’un acteur veuille justement « tout donner ». Bien au contraire, il faut qu’il intériorise tout – C’est la caméra qui vient chercher ce qui est à l’intérieur. Je lui ai dit de penser à Kim Novak dans « Sueurs froides » (1958). Malgré les mots violents qu’elle entend, le personnage reste une énigme glaciale.
Les acteurs doivent laisser les choses agir seules. En aucun cas, il ne faut jouer. Dans « L’Eté Dernier », la longue scène du mensonge est une symphonie – elle a plusieurs parties. Il fallait alterner les rythmes, les envolées, les accalmies. Dans une telle situation, le metteur-en scène n’est qu’un chef d’orchestre.
Pourtant, à ce moment précis du tournage, j’en avais assez du rythme. Léa faisait sa valise, c’était très bien, très juste, trop juste peut-être. Il y avait trop de réalisme, pas assez de cinéma. J’ai décidé d’immobiliser arbitrairement Léa. Nous avons repensé toute la lumière projetée sur elle. Je voulais que Léa soit très cadrée, très éclairée, belle et hiératique comme Tippie Hedren. Alors qu’elle s’adresse à son partenaire, je voulais qu’elle ne bouge presque pas, qu’elle ne se mette surtout pas de profil. C’est un plan qui déréalise totatement la scène en plein milieu. Léa est bruquement immobile, suréclairée, la peau très pale, je la fais à peine tourner le visage quand elle parle. Dans cette scène, il n’y a plus rien de naturaliste. Tout est cadré, maitrisé, artificiel. J’ai dit à ma directrice de la photographie Jeanne Lapoirie, atterrée, que je prenais toute l’entière responsabilité. J’étais persuadée que le changement de rythme et de lumière n’empêcherait pas la scène d’être montée. C’était certes une décision extravagante mais la scène est belle et très cinématographique. Le moment me faisait enfin rêver. Léa s’est effondrée en disant : « Je n’y comprend plus rien ». Je lui ai répondu : « Moi non plus Léa, mais ça marche ! Fais-moi confiance, ça marche ».
Je ne comprends toujours pas comment, ni pourquoi, mais c’est mon plan préféré sur Léa de tout le film. Envers et contre toutes les règles du cinéma, il faut savoir suivre ses désirs. Les raccords : on s’en tape. On s’en tire par l’émotion. Un plan qui n’est absolument pas raccord, s’il est insignifiant, au contraire, apporte du sens du film. Le raccord c’est rester au niveau de l’ordinaire. Moi j’aime l’extraordinaire.
Evidemment, il ne faut pas l’utiliser à tous les coups, cela deviendrait ordinaire, et pour le coup, ne raccorderait pas. Une grande actrice, c’est aussi quelqu’un qui fait confiance au metteur en scène.
Léa m’a dit quelque chose de formidable. Pour « L’Eté dernier », j’avais réussi à lui enlever tous ses outils d’actrice. Je refuse que les acteurs jouent avec leurs tripes. J’aime l’interprétation glaciale. Au cinéma, je veux voir la glace, la fièvre et le feu.
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Vous avez été jusqu’à engager Rocco Siffredi, un acteur X.
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J’ai fait le bon choix car il était pur. Aucune scène de sexe dans « Romance » (1999) ne devait être simulée. Le scénario était clair sur les séquences à réaliser. Nous avions trouvé quelqu’un dans une boîte échangiste pour jouer un petit rôle. Mais sur le plateau, il n’arrivait pas à bander. On a dû simuler la scène de sodomie alors que pourtant les test HIV avaient étés pratiqués pendant le week-end.
Avec Rocco, c’était un vrai désir, de metteur en scène. Il avait révolutionné le cinéma porno, il ne se regardait pas baiser le poing sur la hanche, comme Alban, (la vedette absolue de l’époque). Rocco faisait vraiment l’amour.
Je l’avais vu dans un talk-show nocturne de Guillaume Durand. On parlait d’érotisme et de pornographie entre sommités intellectuelles dont l’écrivain Philippe Sollers. Tous ces messieurs étaient compassés et pleins de fausse audace. Rocco les a tous pulvérisés : j’avais l’impression de voir la modernité innée face à l’ancien monde : la même éblouissante révélation que Brigitte Bardot dans « Et Dieu créa la femme » (1956). Pendant les 2 mois de préparation de « Romance », nous avons cherché partout à le contacter. En vain ! Rocco était parti en Hongrie et personne ne savait où – même son propre producteur.

J’avais finalement trouvé un acteur pas du tout du porno, beau charismatique et formidable. Il avait accepté que la scène avec Caroline Ducey ne soit pas simulée. J’avais pris rendez-vous avec mes producteurs pour déjeuner. Le contrat devait être signé ensuite. Puis Rocco téléphone. Je n’ai pas pu résister. Même si stratégiquement, pour un film qui aurait toutes les images d’un film porno, mais qui ne devait pas être classé X, c’était plutôt un danger pour son image de marque..
Rocco n’était pas encore l’immense star qu’il est devenu. Ne faisons pas de révisionnisme. Il était une star naturelle. « Romance » a été un succès mondial. Le film a fait de Rocco une superstar.
Je ne regrette pas d’avoir cédé à mon désir artistique. Bien au contraire je m’en félicite. En 8 minutes de film, Rocco a évincé les autres acteurs, Caroline Ducey et François Berléand. Le public a été conquis.
Je n’y peux rien mais j’ai eu, n’en déplaise aux fâcheux, la bonne intuition artistique. Pour moi, c’est la seule chose qui compte
5 ans plus tard, quand l’équipe d’« Anatomie de l’Enfer » a appris que c’était Rocco Siffredi qui devait jouer les scènes. Il y a eu un choc. Le directeur de la photographie Yorgos Arvanitis a menacé de quitter le plateau. Aguelica, son épouse, l’a convaincu de rester parce que c’était « un film, très important pour les femmes ». Yorgos a finalement adoré par la suite filmer Rocco. J’ai écrit « Anatomie de l’Enfer » en pensant à lui. Pour un plan, Rocco devait venir nonchalamment s’appuyer au chambranle de la porte – ce qui est beaucoup moins simple qu’on ne le croit, Yorgos lui a dit : « Tu sais Rocco, j’ai touné plus de 80 films, et avec de grands acteurs, mais je n’ai jamais vu un acteur comme toi ! »
Rocco est extrêmement précis dans ses déplacements par rapport à la lumière et au cadre, tout en conservant un naturel sidérant. C’est un très très grand acteur. Dommage qu’il n’ait pas fait plus de films classiques.
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Le corps est-il votre personnage principal ?
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Il vous attire vers le haut ou vers le bas. Un jour, pour la télévision iranienne, j’ai prononcé un discours virulent sur le corps devant les gardiens de la révolution. J’ai rappelé qu’au XVIIème siècle français, les comédiens étaient considérés comme des prostitués – cela n’avait aucune connotation sexuelle. Ils faisaient simplement de leur corps leur outil de travail. Les comédiens livraient au public des émotions qui n’étaient pas les leurs mais celles de leurs personnages et ils les livraient au public, en ce sens. Molière et Armande Béjard étaient des prostitués. Quoi de plus noble ? Pour moi, Il y a quelque chose au-dessus des lois séculières à être acteur. Ne disait-on pas des acteurs qu’ils avaient le feu sacré ?
Dans mon discours, j’insiste d’ailleurs sur cet aspect sacré à se prostituer pour l’art. N’oubliez pas que je parlais à la télévision iranienne : devant les gardiens de la révolution.
Je n’ai évidemment jamais considéré Caroline Ducey comme une prostituée, comme elle et sa smala de féministes fascistes m’en ont fait le procès d’intention.
Il ne faut pas sortir un mot de son contexte. Je ne considère pas les acteurs comme des prostitués (au sens premier du terme). Ce sont des êtres de lumière. Le cinéma est une œuvre de l’esprit immatériel. Ce n’est pas du tout une œuvre de l’esprit. Les acteurs apportent leur incarnation des personnages. Ce sont les matériaux du film. Ils ne font pas le film : je le dis sans le moindre sens péjoratif :
Ils sont FAITS dans le film.
Le processus créatif du cinéma est celui-là.
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Être derrière la caméra vous donne-t-il le rôle de voyeuse ?
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Il faut être voyeur et voyant. Au sens de scruter et être visionnaire Je l’ai compris sur le tournage d’ « A ma sœur ! ». Diriger c’est avant tout regarder. Mais le regard, change les êtres et les choses : il les constitue.
J’ai été actrice, mais ma passion absolue, ma place est d’être derrière la caméra. Etant quelqu’un de timide, le regard de l’autre me déstabilise. Tandis que le mien le constitue
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Concevez-vous vos films comme des tableaux ?
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Ce fut une évidence lorsque je suis entrée dans une salle de montage pour « Une vraie jeune fille ». C’était une première pour moi. Je me suis inspirée des hypers réalistes américains tels qu’Andy Warhol. Hiram Keller, son protégé, joue d’ailleurs dans « Une vraie jeune fille ». C’était une star américaine et pourtant il a participé au tournage gratuitement.
J’ai une passion pour la grande peinture du XVIIème siècle. Comme pour les tableaux, le cinéma a un cadre. C’est à vous de le remplir de beauté. En visitant la grande exposition Georges De La Tour au Grand Palais de Paris, j’ai pris la décision de changer toutes les couleurs de « Romance ». Il fallait ajouter de la magie au film.
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« Une vraie jeune fille » est-il un film muet ?
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Il a été tourné, -par force muet, il n’y avait même pas de son témoin. Mais c’est « Anatomie de l’enfer » que j’ai défini comme un film muet. J’avais dit à mon directeur de la photographie Yorgos Arvanitis : « C’est un film muet en noir & blanc – sauf qu’il parle tout le temps…. Et qu’il est en couleurs » (rires). J’ai toujours aimé les débuts du cinéma. La théatralité géniale de l’expressionisme allemand.
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L’adaptation d’« Une Vieille maîtresse » a-t-elle été une évidence pour vous ?
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J’ai toujours souhaité réaliser des films intemporels. Malgré les siècles, nous éprouvons tous les mêmes sentiments.
Je me suis toujours sentie dandy. Je ne suis pas aussi sulfureuse que Barbey d’Aurevilly mais il est vrai qu’en réalisant « Une Vraie jeune fille », je voulais aller le plus loin possible. Avec le temps, je me demande comment j’ai pu faire un tel film.
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L’écriture est-elle un autre exercice ?
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Les mots sont une musique. J’écris sans réfléchir. Je suis juste entraînée par l’écriture. Lorsque je conçois un scénario, je m’amuse car je joue tous les rôles.
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Vous parlez de travail sur un fil tordu (et tendu !) pour tous vos films.
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Absolument. Alors que nous étions en train de terminer la post-production de « L’Eté dernier », mon producteur, Saïd Ben Saïd, me dit que c’est le moment d’ajouter de la musique. Je lui ai répondu avec dédain qu’il n’y avait pas besoin de « sauce ». Les spectateurs doivent être bouche bée tout le long du film. La musique n’était pas nécessaire. Serge Gainsbourg avait d’ailleurs signé celle de « Tapage nocturne » (1979). Il a vu le film et m’a dit : « On ne peut ajouter de musique nulle part ».
Mes films sont perçus comme « malaisants » et tout au long de ma carrière, la haine m’a suivie. On ne pouvait pas accepter qu’une femme puisse réaliser de telles œuvres. Finalement, mes films ne traitent pas d’érotisme (un terme que je n’apprécie pas) mais d’intimité.
Avec « Tapage nocturne », c’était l’émeute dans les salles. Le film commence comme une gentille comédie : Le public aimait le genre. Puis au fur et à mesure que les scène intimes se déployaient, les spectateurs devenaient gênés, puis très en colère voire violents. Dans les salles, c’était l’émeute. Il y avait autant de sorties que d’entrées. Je n’ai jamais respecté le « gentleman agrément ». Le spectateur était sommé de se reconnaitre. Je lui impose sa vérité en gros plan. A l’époque, le spectateur ne supportait pas ce sentiment. J’ai toujours été en avance sur mon époque.
Par contre, lors de la sortie de « Romance », j‘étais pile en adéquation avec mon époque. Mais le révisionnisme ambiant étant revenu et je me pris le retour de bâton en pleine figure. Qu’importe. Les chiens aboient, la caravane passe.
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Vous vous amusez beaucoup à réaliser vos films ?
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Oui. J’adore quand l’équipe de tournage est sidérée par les scènes que l’on tourne. Je suis moi-même bouche bée par ce qui se passe. Même les acteurs sont ravis. J’ai pu les entraîner là où ils n’avaient jamais pu aller. Devant ma caméra, ils se sont surpassés, abandonnés.
Il n’y a pas de plus grand bonheur
Voilà pourquoi je réprouve les coordinateurs d’intimité. Ils ne comprennent rien aux acteurs et au cinéma : ils sont les gardiens d’une révolution moraliste. De plus en plus d’acteurs disent qu’ils n’ont pas de problème avec les scènes de sexe. Mais ce sont les coordinateurs d’intimité qui rendent les scènes bizarres et gênantes.
Les scènes d’intimité, sont souvent les scènes les plus émotionnelles et majeures des films. Ce ne sont pas de « simples cascades « comme l’a proclamé un crétin de député du Modem.
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« Abus de faiblesse » (2013) est-il pensé comme un cri ?
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Pas du tout. J’aime trop le cinéma pour l’utiliser comme thérapie. L’histoire était magnifique, même si cela m’a coûté beaucoup trop cher. Je me devais d’en faire un film.

Isabelle Huppert a d’ailleurs accepté, à condition que je ne la force pas à me ressembler. Par contre, j’avais carte blanche pour filmer ce corps supplicié par l’hémiplégie. Médicalement, il était évident que tout devait être identique.
Quant à Kool Shen, ce fut une rencontre magnifique. Il n’était certes pas acteur mais il était un corps. Il jouait instinctivement, il ne s’interdisait rien et comprenait tout. Isabelle Huppert était étonnée de sa faculté de jouer « sans jouer ». « Abus de faiblesse ». est certes autobiographique mais a été fait comme une fiction pure. Isabelle Huppert, n’est pas moi, mais le personnage de Maud. Kool Shen ne ressemble pas du tout à Christophe Rocancourt.
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Pourquoi êtes-vous plus appréciée à l’étranger qu’en France ?
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Je n’ai eu jamais l’envie de séduire le public. J’ai même refusé tout un tas de films de commande. Dès l’enfance, je savais que je ne serai jamais populaire. J’avais l’ambition d’être dans la marge internationale.
Après « 36 Fillette » et « Tapage nocturne », si je n’avais pas connu de succès à l’étranger, je n’aurais pas pu réaliser d’autres films. Télérama m’avait nommée dans son dictionnaire comme la plus mauvaise réalisatrice française. J’étais la honte de la France.
Je dois tout le reste de ma carrière au Festival de New-york, au New York Times et au Guardian. Outre-Atlantique, on me comprend. J’ai fait toujours plus d’entrée à New York qu’à Paris. Quand « L’Eté dernier » est sorti, un journal américain a titré «Hi Baby, Breillat is back ! » Cela m’a fait un plaisir fou. C’est un peu enfantin mais dans les pays anglo-saxons, il n’y a jamais eu ce malentendu sur mes films ou mes livres. Ils n’ont jamais été perçus comme des œuvres érotiques ou à scandale.
Les Américains seraient des puritains tandis que les Français seraient beaucoup plus libérés. On aime peut-être mes films parce que moi aussi je suis puritaine. Je ne considère pas cela comme une qualité mais une blessure indélébile.
A ma grande stupeur, « Une vraie jeune fille » qui était un film sur la honte, devient progressivement un film culte.
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Revoyez-vous vos films ?
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Oui et je constate que le public évolue. On comprend que je ne suis pas sulfureuse. En filmant l’intimité, je rends juste mal à l’aise le spectateur. Voilà pourquoi on m’a détestée. Aujourd’hui, on revoit mes films avec un regard plus apaisé.
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Que souhaitez-vous à présent imaginer ?
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J’aimerais réaliser un film sur la dictature de la vertu. J’ai encore beaucoup à dire sur le sujet. J’ai donc prononcé, le 16 Février 1998, un discours que j’ai rebaptisé « Manifeste de Téhéran », Je l’ai prononcé devant la télévision Iranienne et en présence des gardiens de la révolution : Le sujet ? Il est totalement actuel
« De la femme et la Morale au cinéma De l’exploitation de son aspect physique, de sa place dans le cinéma : comme auteur, comme actrice et comme sujet »
Si la députée Sandrine Rousseau avait eu la probité de me convoquer, pour être auditionnée, alors que j’ai été mise en cause 2 fois. J’aurais simplement relu ce discours. J’imagine que l’on m’aurait immédiatement expédiée au goulag. En 1998, ce discours, parce qu’il y avait des féministes occidentales présentes, a complétement changé le regard sur mes films. Ils ont été perçus par beaucoup de critiques chics, dont celui du journal le Monde, comme de petites œuvres érotiques vulgaires et bassement racoleurs. Ce malentendu a cessé. « Romance » a été compris pour ce qu’il était : UNE QUÊTE EN IDENTIFICATION SEXUELLE sur le modèle des « quêtes héroïques ».
Auparavant, Agnes Devictor, correspondante en Iran, a fait un article dont je suis très fière. Le titre est : CATHERINE BREILLAT DEFIE LA CENSURE EN IRAN
Quand la terrible hydre de la Répression Morale relève la tête : ce n’est pas le moment de céder.
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Photo de couverture : « Une Vieille maîtresse » © Productions Jean-François Lepetit







