Des poses élégantes parfois lascives. Des regards vers une scène invisible pour le spectateur et des yeux qui fixe le devant. Les œuvres picturales de Yuwa Kato troublent par leur beauté et leur mystère. Ses femmes (japonaises) se maquillent, dégustent et s’amusent. Yuwa Kato partage ainsi avec nous ces moments de coquetterie et de bonheur. La peinture reste un beau miroir.
Entretien avec Yuwa Kato, artiste peintre japonaise.
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Avez-vous toujours dessiné des femmes ?
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Durant mon enfance et même lorsque j’étais étudiante, je dessinais surtout des plants. Je suis entrée dans une école d’art et j’ai à ce moment-là que j’ai dessinée des femmes. Il n’y a pas eu d’élément déclencheur précis. C’est peut-être le fait que je fasse partie d’une famille de trois sœurs et que, de par mes amitiés et mes interactions quotidiennes, les femmes sont tout simplement les personnes les plus présentes dans ma vie. Au fil du temps, elles sont probablement devenues le thème central de mon travail.
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Les femmes de vos œuvres semblent heureuses. Elles sont séduisantes et élégantes. Vos tableaux capturent des moments de joie ?
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C’est possible. Plutôt que de représenter une personne dans une « pose parfaite », je suis attirée par les petits moments de la vie. J’ai pu être témoin d’une scène, ou des femmes semblaient passer un bon moment ensemble. Un moment de coquetterie comme le fait de se maquiller m’a paru beau. Je souhaite peindre ces instants tel un journal intime visuel et je veux les partager avec le spectateur.
Les femmes discutant sont souvent le sujet de mes tableaux – mais d’une certaine manière, les tableaux eux-mêmes peuvent aussi donner l’impression d’une conversation avec le spectateur. C’est comme si je susurrais une petite histoire.
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Votre quotidien à Tokyo vous inspire-t-il ?
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Absolument. Mon logement et mon atelier ne sont pas en centre-ville, mais en périphérie de Tokyo. La nature y est très présente. Jardiner, collectionner les insectes (mon loisir !) et me promener me donnent souvent envie de créer. Je ne les utilise pas comme motifs directs, mais la couleur des insectes et la beauté des plantes m’inspirent.
Par ailleurs, en 30 minutes- une heure de train, je peux rejoindre des endroits comme Shinjuku, la gare de Tokyo ou Nihonbashi. La ville est très inspirante. Beaucoup de Tokyoïtes sont élégants : Ils ont de jolis vêtements, de belles coiffures et d’étonnants maquillages. Je ne peins pas des individus en particulier mais je capture quelques émotions. Je me dis : « Cette coupe de cheveux est superbe », « Cette association de couleurs est réussie », « Voilà donc l’expression qu’ils ont à ce moment-là ». Ces impressions se retrouvent ensuite dans mes toiles.
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Dans votre univers, les hommes sont absents. Est-ce ainsi plus paisible et agréable ?
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Je ne souhaite pas exclure les hommes mais peindre les femmes est mon « langage ». J’aime mon mari, et mon père est l’un de mes plus grands soutiens. Au quotidien, il y a des hommes sur lesquels je compte et des hommes qui me sont proches. Pourtant, je ne ressens pas le besoin de les peindre.
Comme beaucoup de peintres qui représentent des femmes, je suis attirée par les formes courbes du corps féminin, et il y a peut-être aussi une part de projection.
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Il y a donc des autoportraits ?
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Parfois mais pas ce n’est jamais vraiment moi-même. C’est juste un écho. Vous pouvez remarquer que dans certains de mes tableaux il y a une femme gauchère. Je suis droitière, mais quand je me prends pour modèle dans le miroir, l’image est inversée : le personnage devient donc gaucher (rires).
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L’érotisme est-il un aspect majeur de votre travail ?
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Oui, la sensualité est importante pour moi. Mais plutôt que de la rendre ostentatoire ou explicite, je la conçois comme faisant partie intégrante de la présence d’une personne. Même si le thème est informel – comme une conversation amicale entre voisins –, je tiens à insuffler une légère sensualité dans les détails : la forme des doigts, l’atmosphère autour de la bouche, la douceur des plis des vêtements. Et parfois, je peins des femmes clairement sensuelles.
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Quel est le rôle des couleurs ? Utilisez-vous différentes nuances de blanc (pour les peaux) ?
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La couleur est un élément narratif essentiel dans mon travail. La gouache acrylique me permet de créer des couches nettes avec une surface mate, et elle m’aide à conserver des contours et des formes précises – cela correspond à mon goût pour la simplification.
Je peins la peau beaucoup plus pâle que dans la réalité. Pendant le processus, le résultat peut paraître un peu étrange, mais lorsque j’ajoute un rose tendre aux joues, aux oreilles ou au bout des doigts, la figure semble soudain s’animer, comme si sa personnalité émergeait. J’adore cet instant.
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Aimez-vous changer de support ?
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Oui. Par exemple, j’aime trouver un visage à l’intérieur de la forme d’un uchiwa japonais – un éventail rigide et rond – et percevoir autre chose. Si un objet peut servir de support à la peinture, j’ai envie d’essayer de dessiner dessus. Je suis toujours à la recherche de nouvelles possibilités.
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Peindre les cheveux est-il la tâche la plus délicate ?
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Les cheveux sont en effet délicats à peindre. Cela demande de la concentration mais je ne trouve pas cela particulièrement difficile. Le résultat ne sera peut-être pas aussi réaliste que de vrais cheveux, mais pour créer un mouvement fluide, je trace quelques lignes directrices dès l’esquisse – comme des lignes de contour, régulièrement espacées – afin que le mouvement reste gracieux.
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Quels sont vos projets ?
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Actuellement, je travaille sur de nouvelles toiles pour ma prochaine exposition. Parallèlement, je constitue une archive en ligne de mes œuvres et motifs. Les beaux-arts sont au cœur de ma pratique, mais je réalise également des illustrations et des couvertures de livres. J’ai étudié le design à l’université, et je m’intéresse donc aussi aux expressions qui prennent vie sous forme imprimée. J’aimerais continuer à explorer cette voie.
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Image de couverture : A Pleasant Chat, Even on a Cold Day – © Yuwa Kato







