Le TNP, le Café de la Gare, le roman-photo, le cinéma, le doublage,… Henri Guybet a cumulé les expériences humaines et artistiques tout en ajoutant sur son chemin sa part d’humanité et son talent. Jouant souvent les seconds rôles, ce comédien a pourtant marqué les esprits des spectateurs. Henri Guybet est un passionné de la performance. Pourtant si chaleureux et drôle dans la vie, il avoue avoir rêvé pendant longtemps d’un rôle à la Landru, criminel sombre et insaisissable. L’interprétation est une performance permanente.

Entretien avec Henri Guybet, acteur-conteur.

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Était-ce une évidence pour vous de devenir tôt ou tard acteur ?

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C’était le rêve d’un enfant de 14 ans. Durant mon enfance, j’ai fait partie de beaucoup de mouvements de jeunes (patronages, scoutisme,…). Il y avait toujours des moments de feu de camps et autres rassemblements. Il fallait toujours que quelqu’un fasse rire. J’ai joué ce rôle.

Je n’étais pourtant pas d’une famille d’artistes. Ma mère était couturière. Quand je lui ai parlé de mon projet de devenir acteur. Elle m’a soutenu. Mon beau-père, avocat, lui, m’a même dit : « Fonce ! ». Je dois dire que je n’étais pas non plus un bon élève à l’école. J’ai eu un entretien avec un conseiller professionnel. Au moment où je lui ai dit que je voulais être acteur, en voyant ses yeux, j’ai eu l’impression qu’il était parti dans une autre dimension. Le conseiller professionnel a alors dit : « Un garçon de ton milieu ne peut pas faire ce genre de métiers. » Cela m’a sonné.

3 jours plus tard, dans la cour de récréation de mon école dans le 19ème arrondissement de Paris, mon instituteur m’a demandé si mon entretien avec le conseiller professionnel s’était bien passé. Il connaissait déjà mon ambition de devenir un artiste. J’ai tout raconté. Mon instituteur a alors eu une réponse formidable : « Mon garçon, apprends qu’il ne faut jamais écouter les derniers imbéciles qui parlent ». Il m’a ensuite encouragé à devenir acteur et m’a donné un livre me disant que cet ouvrage allait me servir un jour. Il s’agissait du « Paradoxe sur le comédien » (1773) de Denis Diderot. La lecture a été assez difficile pour un enfant de 14 ans (rires) puis au fil du temps, c’est devenu mon livre de chevet. Diderot m’a appris beaucoup de choses sur le métier d’acteur. C’est un formidable penseur qui sait très bien comment interpréter un personnage. Le comédien ne devient pas quelqu’un d’autre. Il l’incarne avec sa propre sensibilité, ses émotions et son savoir. C’est ainsi que l’on fabrique un personnage. William Shakespeare fait dire à Hamlet : « Être ou ne pas être – telle est la question ». Le comédien ne doit justement pas s’interroger car sa raison d’être est justement d’être ce qu’il n’est pas. 

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Est-ce Diderot qui vous fait éviter de faire carrière dans l’armée ?

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J’avais toujours l’ambition de repasser le conservatoire après l’armée. Je devais effectuer d’abord mon service militaire. On m’a alors envoyé au Maroc où je suis resté 33 mois afin de faire mes classes puis en Algérie. L’armée m’a permis de faire des rencontres incroyables. J’étais perçu comme l’artiste. Je faisais rire mon monde. J’ai pu faire la connaissance pour la première fois de socialistes et de communistes. Nous lisions les journaux L’Express et Le Canard enchaîné alors qu’ils étaient interdits à l’armée. Avec les autres soldats, nous parlions beaucoup. J’entendais un autre langage que tout ce que j’avais entendu auparavant. Disons que c’était autre chose que France soir (rires).

Je faisais partie des grenadiers-voltigeurs – soldats spécialisés dans les missions de choc. Nous avons été envoyés dans le Sud Algérois. Ma compagnie s’était établie dans une ferme abandonnée près d’une ville qui s’appelait Aumale (aujourd’hui Sour El Ghozlane) . Nous étions dans un véritable fortin. Les attaques étaient fréquentes. J’avais emmené avec moi le livre « Paradoxe sur le comédien » de Diderot et quelques classiques de science-fiction. Cela me faisait rêver et en même temps c’était aussi des instants de réflexion. Les livres de science-fiction de Ray Bradbury traitent de la colonisation.

Je suis resté 27 mois en Algérie. Tout le long de mon séjour, j’ai eu peur. Chaque jour en opération pouvait être votre dernier. Nous avons pris d’assaut un piton où des fellaghas s’étaient établis. L’artillerie et l’aviation avaient attaqué les lieux. Nous sommes ensuite montés sur ce piton sans tirer un coup de feu. J’ai vu les cadavres des fellaghas. J’ai réalisé qu’ils avaient une vingtaine d’années – mon âge. Ces hommes ne reverront plus jamais leurs parents ou leurs copains. J’ai alors compris la maxime de Paul Valéry : « La guerre, un massacre de gens qui ne connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais qui eux ne se massacrent pas. »

J’ai eu la chance de rencontrer des copains, des officiers et des sous-officiers formidables. Je n’étais pas antimilitariste mais antiguerre. J’admire aujourd’hui le peuple ukrainien qui se bat pour sa liberté.      

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Vous intégrez ensuite le TNP. Aimiez-vous la vie en communauté ? Le travail en groupe ?

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J’ai toujours été un homme de troupe (rires). Le hasard a bien fait les choses. A mon retour de l’armée, je me suis inscrit à l’école Charles Dullin afin de préparer à nouveau le Conservatoire. J’ai joué une scène devant l’acteur Georges Le Roy. Il m’a félicité mais s’est posé la question si le Conservatoire en valait la peine. Nous étions au Théâtre Chaillot où le TNP était installé. Le Roy lance alors au directeur qui passait : « Faites travailler Guybet. Il est prêt ». 2 semaines plus tard, j’intégrais le TNP. C’était pour moi le temple du théâtre. J’avais été son spectateur pendant de longues années. Je suis devenu comédien parmi d’autres comme Georges Wilson et Romain Bouteille. Je suis resté pendant 2 ans et demi au TNP.

Je faisais aussi du cabaret sur la rive gauche afin de gagner un peu plus d’argent. Je fais alors la connaissance de Michel Muller. D’origine juive polonaise, il avait passé son enfance dans les jeunesses communistes alors que moi j’étais chez les Chrétiens. Nous sommes devenus de très bons amis et avons monté un numéro de cabaret. Les camarades communistes de Michel lui avaient demandé de faire du théâtre afin de réaliser des animations. A la Schola cantorum, son professeur d’art dramatique était Michel Galabru. Michel Muller m’a toujours suivi jusqu’à sa mort – sa plus belle vacherie (rires).    
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Le Café de la Gare était-il une autre ambition ?

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C’était un enfant de Mai 68. Je travaillais à l’époque dans le cabaret de la Méthode. Des amis venaient nous voir afin de donner les détails des événements du Boul Mich. Coluche présentait les spectacles et faisait les sandwiches qui étaient à vendre. Un soir, il vint me voir à la fin d’un spectacle. Avec Romain Bouteille, Coluche voulait fonder un nouveau théâtre. C’était l’époque du rêve – j’ai alors accepté sans trop réfléchir.

3 semaines plus tard, on me montre le lieu au Passage d’Odessa. C’était un ancien atelier mécanique. Cela sentait l’huile de vidange. Dans l’obscurité, avec son briquet, Romain Bouteille me décrivait le projet. Le projet était fou et nous étions fauchés. Tous ensemble on s’est mis à faire les travaux. Miou-Miou, la petite amie de Coluche, nous aidait. Un jour, un type passe devant notre chantier et nous donne des conseils. On sympathise, on finit par manger ensemble et il est devenu membre à part entière de la troupe.

Nos sketches étaient simples mais cela plaisait car il y avait toute une ambition. Nous servions des boissons, on faisait gagner des billets avec une roue. La moyenne des places ne pouvaient pas dépasser celle d’un cinéma. Cela plaisait aux jeunes. Ce n’était pas les spectateurs typiques du théâtre parisien. 
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Le roman-photo pour Hara-Kiri c’était une autre expérience ?

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Très rapidement, Hara-Kiri est venu nous voir. Le dessinateur Gébé m’a proposé de jouer avec Miou-Miou dans ses romans burlesques. Il y avait un vent de liberté et d’expérimentations.
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Dès le début, vous tournez avec des réalisateurs comme Alain Resnais, Yves Boisset ou Georges Lautner. Etait-ce une autre façon de jouer ?
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Mon rêve était de faire du cinéma. Je jouais de temps en temps dans des publicités. Des amis m’avaient pourtant dit de ne pas en faire si je voulais devenir acteur de cinéma. Cela me permettait au moins de gagner un peu plus d’argent. J’ai pu également rencontrer Georges Lautner qui réalisait parfois des pubs. A la fin du tournage, il me parle d’un rôle pour son prochain film, « Il était une fois un flic » (1971) en me promettant que je serai remarqué. J’ai accepté. J’aimais passionnément le cinéma de Lautner. C’était de la comédie et de l’aventure. Georges est devenu un très bon ami.

J’avais peur d’être mauvais. J’allais voir de temps en temps les rushes. Cela ne m’emballait pas (rires). Au théâtre, vous êtes encouragé par les rires des spectateurs. Au cinéma, il n’y a pas de retour. Lautner me rassurait.
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Louis de Funès pouvait impressionner les jeunes acteurs. Avez-vous été à l’aise sur le tournage des « Aventures de Rabbi Jacob » (1973) ?
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Oui. Louis de Funès m’a beaucoup aidé. Plus vous jouez avec un grand artiste, plus vous êtes bon. De Funès me donnait beaucoup d’énergie. Comme il faisait des grimaces, j’ai décidé de faire le contraire. J’interprétais le clown blanc. Louis a beaucoup aimé et donc me tendait la balle.

Il était tout le contraire que ce que l’on disait de lui. Louis s’amusait des rumeurs. Il passait pour un tyran qui retirait tous les autres acteurs au montage. A la fin des prises, Louis me disait : « C’est bien ce que vous faites et tout sera coupé » (rires). Il était adorable car c’était un acteur qui avait commencé au plus bas de l’échelle. Louis de Funès est devenu une star sans oublier ses débuts.

« Les Aventures de Rabbi Jacob » a dépassé les frontières de la France. Je tournais « Le Retour du grand blond» (1974) au Brésil. Une femme m’accoste dans la rue et me demande : « Are you Salomon ? » [« Êtes-vous Salomon ? »]. Elle avait vu le film à New York.   
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Dans « On a retrouvé la 7ème compagnie » (1975), vous remplacez Aldo Maccione pour le rôle de Tassin. Avez-vous réussi à vous adapter rapidement à l’équipe ?
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J’avais déjà travaillé avec Jean Lefebvre et Pierre Mondy. Le fait que l’on me fasse appel m’a beaucoup surpris. Je n’avais pas du tout le même jeu qu’Aldo Maccione. Alain Poiré, directeur de Gaumont international, a voulu me rassurer.

Je ne croyais pas non plus aux suites mais comme c’était écrit et réalisé par Robert Lamoureux, le projet me plaisait. Il m’a toujours fait rire. J’ai tenté auprès d’Alain Poiré d’avoir un salaire un peu plus conséquent. Il me regarde alors avec une grande tristesse et dit : « Avec nous, tu es dans le corridor du vedettariat. Ne sois pas trop gourmand ». Je suis resté dans le corridor (rires).

La première scène que j’ai jouée a été une épreuve. Je devais dire « Pas capitaine. Commandant ». Robert Lamoureux m’a demandé de la refaire plus d’une trentaine de fois. Pierre Mondy m’a alors dit : « Oui il te cherche mais ne t’inquiète pas ». Je suis ensuite allé voir Robert Lamoureux lui disant que s’il n’était pas satisfait de mon jeu, je pouvais déchirer le contrat et partir. Il m’a alors rassuré. Lamoureux était un comédien qui écrivait. Il ne me connaissait pas encore. Je devais prendre davantage mes repères pour le rôle de Tassin. Robert a fait le même coup à Gérard Jugnot dans « La 7ème compagnie au Clair de lune » (1977).

Ces films ont été de bons souvenirs. Je jouais avec de vrais comédiens comme Pierre Mondy et Pierre Tornade.

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Jean Lefebvre, Michel Muller, Gérard Jugnot, Miou-Miou, Pierre Richard,… Le duo c’est un vrai travail de réflexion ?

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On joue la comédie ou le drame. Nous avons chacun nos répliques. J’ai pu jouer avec une star comme Alain Delon et j’étais très à l’aise. Certains acteurs pouvaient prendre beaucoup trop de place. Il faut laisser faire. Jean Lefebvre faisait toujours en sorte pour se retrouver devant la caméra. Dans « Ils sont fous ces sorciers » (1977), Georges Lautner le laissait faire. J’étais souvent filmé de dos. Cela plaisait à Jean Lefebvre. Lautner disait ensuite : « A présent, nous allons faire des gros plans sur Henri » (rires).

Même face à des comédiens distants, j’ai voulu être dans l’échange.

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Vous jouez le rôle principal du « Pion » (1978). Avez-vous senti une certaine responsabilité ?

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J’étais très heureux. L’histoire me plaisait et c’était un plaisir de jouer avec des enfants.

Au cours de ma carrière, j’ai appris à ne plus avoir le trac. Roger Carel m’avait vu arrivé tout angoissé avant de monter sur scène. Je jouais dans une pièce avec le duo Poiret/Serrault. Roger m’a dit : « As-tu déjà vu un comédien fusillé à l’aube car il a été mauvais la veille ? Le public a payé sa place pour te voir. Tout le monde est heureux d’être ici. Même si tu n’es pas bon ce soir, les autres, eux, seront bons ». J’avais déjà compris cela avec Diderot. Roger me l’a confirmé. Depuis, je n’ai plus le trac.

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Vous êtes un habitué des dessins animés (Iznogoud, 1001 pattes, Chicken Run,…). Comment avez-vous la bonne voix de Rex, le tyrannosaure de la série de films Toy Story ?

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Avant de commencer les auditions, les acteurs regardent la version originale des films. Nous devons imiter la voix choisie par les studios. Pour le cas de Rex, le tyrannosaure de « Toy Story » (1995), j’avais une autre idée d’intonation. Les studios Disney ont vu mes essais. On a voulu me corriger pour que je puisse calquer la voix de l’acteur américain Wallace Shawn. On m’a fait confiance, j’ai été engagé et ma voix de Rex a finalement été gardée. J’ai même reçu un jour une lettre de félicitations des studios Disney. 

Rex est très marrant à jouer. Mon petit-fils a entendu la voix de Papy dans l’attraction Toy Story d’EuroDisney (rires). Un cinquième volet est en préparation.

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Qu’est-ce qu’une expérience Mocky ?

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C’était un réalisateur à la fois fou et génial. Pour « Le Cabanon rose » (2016), Mocky me demande d’arriver à cheval sans me donner plus d’indications. J’avais la liberté de venir au trot ou au galop. Je savais monter à cheval et descendre de cheval mais entre les deux il peut y avoir des risques (rires).

Malgré ses colères et sa folie, Jean-Pierre Mocky était un réalisateur très respectueux. Il vouvoyait tout le monde sauf ses techniciens. Mocky racontait toujours plein d’anecdotes.  
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Vous avez tourné il y a peu de temps « Les Vieux fourneaux » et dans « Juste Ciel » de Laurent Tirard. Quel est votre avis sur le cinéma français d’aujourd’hui ?
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A part pour la technique, peu de choses ont changé. Il y a toujours autant de monde sur les plateaux de tournage. Comme avant, il y a de bons et de mauvais scénarios.

Beaucoup de films européens s’inspirent du cinéma américain. Nous devrions donner davantage de place à l’originalité. Tout au long des siècles, les Français ont écrit et mis en scène de superbes histoires. Nous avons de grands réalisateurs. Il faut aussi de grands scénaristes.
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Que pensez-vous du jeu de Christophe Guybet ?

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Mon fils a une belle présence au cinéma. Christophe a la chance d’être bilingue. Il a en plus un agent à Paris, à Londres, à New York. Christophe joue notamment dans la série américaine Emily in Paris. Un jour, je lui ai demandé de me laisser une place en France (rires).
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Être le fils d’un acteur n’est jamais facile. Il faut sans cesse convaincre. Christophe a réussi à se fabriquer lui-même. Pour son bien, je n’ai jamais voulu le pistonner. De temps en temps, Christophe me donne des conseils. Je suis toujours sincère.

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© Brieuc Cudennec

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Photo de couverture : © Brieuc Cudennec

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