Véritable rite de passage, le carnaval bouscule les habitudes et arrête même le temps. A Venise, à Cologne, à Nice ou encore à la Nouvelle-Orléans, le carême-prenant fait la part belle aux joies et autres excès.
L’artiste Léonard Martin enchante la scène artistique française par son travail mêlant peinture, cinéma d’animation, film de marionnettes et sculpture mécanique. Son exposition « Chef Menteur » à la Galerie Templon (jusqu’au 13 mars 2026) met en lumière la folie de la Louisiane. Léonard Martin a fait le choix de réinterpréter le carnaval avec ses lumières et ses ombres. Le burlesque côtoie le tragique, la déraison répond à la rigueur d’un monde débordé et bousculé par le dérèglement climatique, les tensions sociales et raciales.
Entretien avec Léonard Martin, artiste-interprète.
.
.
.
.
Vous êtes peintre, animateur, réalisateur, sculpteur même marionnettiste… En plus d’être d’artiste, êtes-vous également artisan ?
.
.
.
.
Je ne dirais pas cela. Même si je confectionne tout, je ne pense pas être artisan. Un professeur m’a dit un jour que c’est la négligence qui fait les grands artistes. J’espère être suffisamment négligent (rires). Je me méfie du savoir-faire qui risque d’enfermer la forme dans une technique. J’aime l’accident. Par conséquent, je préfère la notion d’amateur, à mon sens celui qui aime sans idées préalables. Je ne cherche pas à acquérir une grande technicité.
.
.
.
.
L’histoire de l’art, les chefs d’œuvre doivent-ils sortir de leur zone de confort ? Redonner vie (James Joyce, la Bataille de San Romano [de Paolo Uccello], « La leçon d’anatomie du docteur Tulp » de Rembrandt), David Salle…
.
.
.
.

J’aime la notion de répertoire, comme on dit d’un musicien qui s’empare d’une œuvre pour l’interpréter à sa manière. J’essaye d’être toujours en mouvement. Nous sommes tous chargés de souvenirs de spectateur. La feuille blanche n’existe pas.
Il y a souvent un guide qui m’ouvre la voie. Ça peut-être une nouvelle comme Le Terrier (1931) de Franz Kafka qui m’amène sur une scène de théâtre. Je crois que pour dialoguer avec les « maîtres », il ne faut pas chercher à se hisser à leur hauteur mais commencer par les descendre de leur pied d’estale. Sinon, nous sommes pétrifiés par leur grandeur et cela empêche tout échange. L’irrévérence peut être un moteur. C’est parce que James Joyce s’est emparé d’Homère qu’il nous invite à son tour à nous mesurer à lui, au risque d’être aspirés par son œuvre.
Dans un même élan, j’ai voulu réunir symboliquement dans un film les trois panneaux des Batailles de Paolo Uccello qui sont dispersés à Londres, Florence et Paris. Suite au tournage du film, deux parades ont été organisées : une à Florence et une à Paris lors de la Nuit Blanche 2019.
À mon tour, j’ai été saisi par le cortège du carnaval à la Nouvelle-Orléans où j’ai reconnu des formes familières et des motifs qui résonnaient avec mes propres souvenirs de l’histoire de l’art.
.
.
.
.
Est-ce également un plaisir d’être spectateur de votre propre création ?
.
.
.
.
L’accrochage d’une exposition amène à voir ses œuvres autrement et ailleurs qu’à l’atelier. L’accrochage dans l’espace de la galerie Templon m’a ouvert de nouvelles pistes de lecture et créé des rapprochements inattendus.
Je n’ai peint qu’à mon retour de la Nouvelle-Orléans. Le fait de ne pas avoir d’atelier pendant les deux mois de résidence m’a permis d’être directement concerné par mon sujet sans le tenir à distance derrière mon œuvre. Quitter la citadelle de l’atelier et « être sur le terrain » m’a fait beaucoup de bien.
.
.
.
.

.
.
.
.
Quel est le rôle des couleurs ?
.
.
.
.
La couleur n’est pas le point de départ. Elle arrive dans un second temps. Je réalise des mises en scène avec des objets et des figures découpées. La plupart du temps, je les dispose au sol ou sur une table. C’est une fois le dessin sur la toile et les principaux éléments peints que je trouve la couleur de fond. Je travaille par série ce qui accentue cet esprit de collage.
Pour l’exposition Chef Menteur, ma palette a été influencée par l’environnement coloré de la Nouvelle-Orléans et plus particulièrement les façades pastels des maisons.
.
.
.
.
Le son est-il un élément important ?
.
.
.
.
Le carnaval est par définition sonore et musical. Même si j’ai pu représenter une trompette en plastique ou un claque-main, c’est plutôt l’accumulation d’objets et la musicalité des assemblages qui créent ce vacarme. Ma musique est d’abord pour les yeux.
.
.
.
.
Est-ce ironique que le carnaval créole de Louisiane vienne à Paris après s’être imposé en Amérique ?
.
.
.
.
Le carnaval est omniprésent dans le monde créole et caribéen. Mais il est également présent en France – à Dunkerque ou encore à Nice. La culture française et louisianaise ont des racines communes et ce dialogue se poursuit.
.
.
.
.

.
.
.
.
Que souhaiteriez-vous explorer à présent ?
.
.
.
.
J’aimerais explorer un geste plus spontané et moins maîtrisé notamment par l’aquarelle et les lavis.
Pour ce qui est des thèmes, je voudrais étudier la figure de Polichinelle, ce personnage emblématique du folklore napolitain dont j’ai cru discerner un cousinage dans les costumes cajuns.
Ce goût pour forcer le trait, comme dans la commedia dell’arte, me vient peut-être de l’enfance et de la découverte de la bande dessinée bien avant celle de la grande peinture.
.
.
.
.
Reviendrez-vous aux Etats-Unis ?
.
.
.
.
Le titre même de l’exposition, Chef Menteur, évoque ce climat politique inquiétant. Mais les États-Unis ne sont pas les seuls à subir un récit historique maquillé de fake news.
La Nouvelle-Orléans est une ville qui porte en elle toutes les contradictions de l’Amérique mais aussi, par sa richesse culturelle, les outils de l’émancipation et de la résistance.
.
.
.
.

.
.
.
Photo de couverture : © Laurent Edeline







