Autrice, poète et dessinatrice, Stéphanie Garzanti explore les différents champs d’expression avec un soin méticuleux pour les mots et les images. L’autofiction, le fantastique et l’humour se mêlent volontiers dans un jeu entre l’écrivaine et ses lecteur-rices.

Les dessins de Stéphanie Garzanti conjuguent les formats tels que la carte postale ou la risographie. Les livres « Petite Nature » (Cambourakis – 2023) et « Poèmes Karaoké » (Cambourakis – 2025) se caractérisent par des découpages vifs et des passions décalés. Vivement la suite !

Entretien avec Stéphanie Garzanti, artiste des possibilités.

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Vous avez été étudiante aux Beaux-arts de Lyon. Le dessin a-t-il été votre premier mode d’expression ?
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Non. Je suis entrée aux Beaux-Arts avec un dossier constitué essentiellement de photographies et de peintures sur papier. En première année, nous avions différents cours obligatoires : dessin, volume, graphisme, gravure, couleur, édition, vidéo, photo… Cela permet d’expérimenter plein de choses. J’ai ensuite essayé de réaliser quelques vidéos mais j’ai passé le premier diplôme, le DNAP en présentant un ensemble de sculptures. Ensuite, j’ai travaillé plutôt sur des projets d’expositions, réelles et imaginaires, qui ont failli me faire rater le deuxième diplôme, le DNSEP, avant de poursuivre avec une formation curatoriale à l’École de Magasin à Grenoble. J’ai commencé à dessiner bien plus tard, d’abord des croquis pour expliquer des œuvres dans des dissertations d’Histoire de l’art, et ensuite dans mes propres dessins pour lesquels je reproduis des morceaux d’œuvres que j’apparie avec des textes-slogans.
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L’image est-elle une inspiration infinie car elle peut sans cesse être modelée, détournée ?
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Sans doute oui, l’image comme le texte d’ailleurs. De toutes façons, on ne peut pas complètement s’extraire des images qu’on voit, des textes qu’on lit. Personne ne travaille à partir de rien, mais chaque personne choisit ses distances avec les références. Globalement, je suis toujours proche des œuvres des autres, celles qui m’entourent, alors je les utilise en m’appuyant sur des citations, des évocations, des descriptions, des réécritures, des reproductions… 
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CAN YOU LOVE ME AGAIN ©Laurence Michel

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Quand est-ce que l’écriture est-elle apparue dans votre vie ? Ecriture et dessin sont-ils à présent sans cesse associés dans votre univers ?
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J’ai d’abord écrit très régulièrement de mes 6 ans à mes 18 ans, le système scolaire classique en France place l’écriture au centre des apprentissages. Par contre, à l’époque où j’ai été étudiante, on écrivait très très peu aux Beaux-Arts, il n’y avait pas beaucoup de cours théoriques, pas de mémoire à rédiger… J’ai recommencé à écrire en préparant les concours de l’Éducation nationale, des dissertations, des commentaires de textes… une forme d’écriture contrainte et codifiée. Après l’Agrégation, à partir de 2018, j’ai participé assidument à l’atelier d’écriture How to SupPRESS University Writing d’Émilie Notéris, pendant plusieurs années, c’est ce qui m’a conduit à écrire en partie Petite nature (Cambourakis, 2023) et Poèmes karaoké (Cambourakis, 2025).

Je ne suis pas certaine des liens qui unissent écriture et dessin dans mes pratiques… Disons qu’il y a souvent des croisements ! On trouve des mots, des phrases, des textes dans mes dessins et j’évoque souvent des œuvres visuelles dans mes textes.
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Prêtez-vous un grand intérêt pour la couverture de livres (vous en postez beaucoup sur Instagram) ? Y compris pour vos propres livres ?
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Il y a plusieurs éléments dans cette question !

D’abord non, je ne dirais pas un « grand intérêt », ce serait trop fort ! Quand j’étais jeune lectrice, oui, les couvertures m’ont parfois attirée et m’ont permis de découvrir certains textes. Ça peut être une porte d’entrée pour la lecture même si aujourd’hui ce n’est plus vraiment ce qui guide mes choix. 

Ça ne m’empêche pas d’aimer les livres aussi en tant qu’objet, l’identité visuelle d’une maison d’édition, la qualité du papier, le graphisme et… les couvertures ! Mais en littérature, c’est en général la maison d’édition qui choisit la couverture, elle relève rarement d’une intention de l’auteurerice. C’est différent pour les livres d’artistes auxquels je suis toujours très sensible, ainsi que les livres et magazines d’art.

Quant aux photos de couvertures que je poste sur Instagram, ce sont simplement les images des livres que je lis ! C’est un aide-mémoire pour moi, et plusieurs personnes m’ont déjà dit qu’elles avaient lu tel ou tel livre parce qu’elles l’avaient vu passer sur mon compte !

Pour mes propres livres, j’ai pu choisir les images de couverture et les couleurs des lettrages (mais pas la typo par exemple qui relève de la charte graphique de la maison d’édition Cambourakis). Dans la collection Sorcières, dans laquelle sont publiés mes deux premiers livres, j’ai pu justement réfléchir en partie au livre en tant qu’objet en cohérence avec le contenu et les sens de mes textes. J’ai pu « utiliser » le dessin Rasoir de Louise Aleksiejew pour Petite nature et le portrait photographique Alice de Laurence Michel pour poèmes karaoké.
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Avec « Petite nature » et « Poèmes karaoké », vous proposez aux lecteurs une série de textes courts et poétiques. Avez-vous créé un rythme, des cadres particuliers ?
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La taille de mes textes et les rythmes d’écriture sont surtout dictés par les conditions matérielles dans lesquelles j’écris. Je ne vis pas de mon travail artistique, j’ai un travail alimentaire à plein temps aussi, mes projets se développent donc les soirs, les weekends et pendant mes vacances. Je constate de plus en plus à quel point ça conditionne en partie mon écriture. 

J’essaie de ne pas mettre de cadre à mon écriture (j’en ai déjà bien assez par ailleurs…), alors j’écris avec des stylos, à l’ordinateur, chez moi, ailleurs, seule, en groupe… sans rituels.
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Vivre dans cette société c’est au mieux y mourir d’ennui © Laurence Michel
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Les histoires fantastiques sont-elles aussi des auto-fictions ?

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Elles peuvent. Et l’inverse aussi ! Je travaille à partir d’éléments qui me sont proches, des moments que j’ai vécus, des sentiments que j’ai ressentis… Ça ne me parait pas vraiment possible de faire complètement abstraction de sa propre vie quand on écrit. Après, comme je l’évoquais plus haut, chaque auteurice choisi la distance souhaitée entre le réel et l’œuvre en fonction de son projet.
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Le désir saffirme-t-il totalement à l’écrit ?

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Je ne sais pas.  Ce que j’expérimente surtout, c’est le désir d’écrire. 

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Dans vos livres, la faune et la flore sont-ils des personnages à part entière ?

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Disons que j’essaie de les considérer, d’y prêter attention, d’y être attentive, davantage parce que c’est comme ça dans ma vie que par une volonté de « créer des personnages ». Je peux raconter les relations avec les plantes, les arbres, les fleurs, les autres animaux… formes et intériorité mêlées.
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Performance exposition Prémonitions de ©Jagna Ciuchta 2022

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Être adulte vous a-t-il permis de mieux comprendre l’enfance et l’adolescence ? Vous vous souvenez de beaucoup de sentiments et de sensations.
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Non, j’ai plutôt l’impression que je comprenais mieux avant ! Si être adulte est une question d’âge en effet je le suis, mais je trouve plutôt que vieillir complique beaucoup ce qui pouvait paraitre limpide pendant l’enfance et l’adolescence. J’ai le sentiment d’une compréhension plus franche, directe, radicale, peut-être que certaines personnes diraient naïve dans le « monde de l’enfance »… Adulte, tout me parait plus alambiqué, plus implicite, plus référencé, ça brouille beaucoup. J’aime bien ce qui relève du premier degré, ce qui est simple, et cela n’empêche pas la complexité !

J’ai une excellente mémoire en effet. J’imagine que vous faites référence à des moments de Petite nature dans lesquels je raconte des instants de l’enfance qui pourraient paraitre insignifiants mais qui par la précision de leur description deviennent comme tangibles. Je me souviens bien des sentiments et des sensations, qui passent souvent par des choses infimes, l’intensité d’une lumière, la tonalité des sons… Et heureusement que j’ai cette aptitude parce que je n’ai pas de grandes capacités d’invention dans ce domaine !
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Depuis plusieurs années, les soirées poésie séduisent les jeunes. Le karaoké est-il selon vous le meilleur médium pour lier rimes et bonne humeur ?
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(Rires) Dans ma vie personnelle, je trouve le karaoké très drôle et libérateur ! Mais je ne l’ai pratiqué que quelques fois…

Dans l’écriture, c’est davantage l’élan du karaoké qui m’intéresse. Ce qui compte et qu’on aime bien quand on chante au karaoké, c’est l’envie plus que la justesse, même si c’est parfois difficile à écouter pour les autres ! Je chante faux, probablement à cause de mes problèmes d’audition… mais je m’en fous, j’y vais quand même, on ne prend pas moins de plaisir parce qu’on chante mal, ce n’est pas là que ça se joue. Dans poèmes karaoké j’ai essayé de retrouver cet élan du karaoké, c’est peut-être écrit faux (comme on peut chanter faux) mais l’envie, l’élan, la sincérité sont là. Ce sont des poèmes d’amour qui peuvent crier comme au karaoké !

Les soirées poésie se développent, les publications aussi, les jeunes et les autres s’autorisent davantage à écrire de la poésie, c’est très positif de s’emparer de cette pratique parce qu’elle parle à beaucoup de personnes !

J’ai constaté par ailleurs que la poésie est la forme d’écriture la plus facile à faire écrire aux enfants, ça peut être court, ça fait penser à des paroles de chansons…
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Que souhaitez-vous explorer à présent ?

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À travers différents projets, je réfléchis à écrire une forme de biographie interprétée, j’essaie d’accéder au romanesque, j’entrevois de mêler l’historique et le familial dans un récit approfondi…

Mais ce qui est bien avec l’écriture, c’est que parfois surgit tout autre chose que ce qui semble nous préoccuper… J’essaie donc de rester ouverte aussi !

Très concrètement, je travaille ces jours-ci à vérifier la disposition des textes sur les pages pour le passage en format poche de poèmes karaoké qui sortira très bientôt toujours chez Cambourakis.
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Portrait Stéphanie Garzanti ©Laurence Michel
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