« Je ne jetais que de petits coups d’œil au jeune homme, qui devait avoir dans les 24 ans, qui était maigre, les cheveux presque aussi longs que ceux du patron, et dont le moins que je puisse dire est qu’il ne paraissait douter de rien – et certainement pas de lui-même. » Ecrit ainsi le commissaire Maigret dans ses mémoires en 1951 à propos de Georges Simenon, son propre créateur. Mais qui écrit ? Qui regarde l’autre ? Qui influence qui ? 

L’univers littéraire de l’«artisan» de Liège est à la fois gigantesque et fascinant tant il décrit avec justesse les doutes et les malheurs des hommes et des femmes. Simenon n’est-il pas le romancier de Belgique le plus lu et le plus traduit dans le monde ? Des Etats-Unis au Japon en passant par l’Italie, les écrits de Georges Simenon connaissent un formidable succès. Les adaptations cinématographiques et télévisuelles sont également la preuve d’un réel engouement.

Entretien avec John Simenon, le fils qui veut faire vivre les œuvres du père.

 

 

 

Près de plus de 30 ans après le décès de Georges Simenon, pourquoi selon vous, ses œuvres sont toujours aussi lues ?

 

 

 

Le sujet des livres de mon père c’est avant tout « l’homme tout nu » comme il l’appelait c’est à dire débarrassé de ses fards et de ses vêtements, débarrassé de ses particularismes liés aux lieux ou aux époques. Même après le passage du temps, les lecteurs de tout pays, de toute époque peuvent se retrouver dans les histoires de Simenon. Ses romans ont également un style très simple qui parle au cœur et aux tripes plus qu’à l’intelligence à proprement parler.

 

 

bateau

 

 

Refusant le terme d’homme de lettres, Georges Simenon s’identifiait comme artisan, romancier ou voyageur. Est-il avant tout un narrateur plutôt qu’un intellectuel ?

 

 

C’est vrai que mon père ne se voyait pas comme un intellectuel mais plutôt comme un manuel. Il a même dit un jour qu’il était un « ouvrier des lettres ». Même si ses œuvres n’ont jamais été décrites comme philosophiques, je retrouve des citations de mon père, que je publie d’ailleurs sur son site internet, qui pourraient faire pâlir d’envie certains qui s’imaginent penseurs.

 

 

193 romans, 158 nouvelles, 176 romans sous un pseudonyme, 9000 personnages, 10 000 conquêtes féminines… Peut-on dire que Georges Simenon était un homme d’excès ?

 

 

L’homme que j’ai connu était tout sauf un homme d’excès. Il s’isolait pour écrire comme un artisan qui veut construire un objet. Les 10 000 conquêtes féminines que vous mentionnez ont pour origine une boutade. Il ne faut donc pas voir cela comme quelque chose de sérieux. D’ailleurs, il ne parlait jamais de « conquêtes », une notion qui lui était étrangère. Il était certes un homme séduisant mais certainement pas un Casanova, et il ne s’est jamais caché d’avoir fréquenté des professionnelles, ce qui était légal à l’époque, pour assouvir son appétit sexuel.

 

 

Au cours de sa carrière, Georges Simenon a croisé de nombreuses personnalités comme Joséphine Baker, Charlie Chaplin, Adolf Hitler, Léon Trotski ou encore Ian Flemming. Était-il un homme à la recherche de rencontres que ce soit avec l’ouvrier ou l’homme d’État ?

 

 

Ces rencontres sont de natures très différentes. Mon père n’a fait que croiser Hitler par hasard dans un ascenseur d’hôtel, et c’est pendant son voyage en Mer Noire que France Soir lui demanda de profiter de sa présence à Istanbul pour interviewer Trotski.

Avec Joséphine Baker, ce fut une passion amoureuse fulgurante qu’on njoséphinee peut comparer avec les rencontres occasionnelles et amicales entre mon père et Charlie Chaplin, pendant lesquelles ils parlaient notamment de leur conception de la création artistique. Quant à Ian Fleming, la rencontre fut orchestrée par l’agent de l’auteur de James Bond, un coup de com que mon père n’apprécia pas du tout. Dans l’article qui s’ensuivit, jamais je n’ai vu des réponses aussi courtes de sa part, ce qui montre à quel point le moment fut déplaisant.

Simenon ressentait en revanche une véritable empathie envers Federico Fellini, et sa correspondance avec André Gide est très révélatrice, car mon père y parle beaucoup, ce qui est rare chez lui, de ses romans.

Enfin, mon père fut très ami avec Jean Cocteau, Marcel Pagnol, Henry Miller et Jean Renoir, qu’il considérait comme un frère, et, sinon, il recevait beaucoup des médecins ou des psychologues. Il pouvait également discuter avec des gens dans la rue pendant plusieurs dizaines de minutes.

 

 

Vous êtes né à Tuscon en 1949. Votre père y trouve une nouvelle énergie (« même le soleil a un autre goût »). Vous avez été source d’inspiration pour votre père ? Georges Simenon s’inspirait-il avant tout de son entourage ?

 

 

À la lecture des romans de mon père, je retrouve certes des éléments autobiographiques, des éléments de sa propre vie mais personne ne peut dire que tel ou tel personnage c’est lui. Une exception est ma sœur Marie-Jo dans « La Disparition d’Odile  » (1971), une sorte d’exorcisme écrit sept ans avant sa mort, et je me retrouve un peu dans un des personnages du « Confessionnal » (1965). Le docteur Paul des Maigret a aussi réellement existé, et nous savons que Maigret est un composite de plusieurs personnes comme les commissaires Guillaume et Massu, que Simenon a connus, et de lui-même. Cependant, les romans de mon père ne sont pas des romans à clé.

 

 

Avec Pietr-le-Letton (1929), Georges Simenon utilise pour la première fois son patronyme. Le roman est aussi la première enquête du commissaire Maigret, « charnière » pour l’auteur [elle n’est pourtant que la 5ème à paraître en librairie]. Maigret était-il une évidence chez Georges Simenon ?

 

 

Tout indique en effet qu’à la fin des années 20, ayant appris son métier, mon père a voulu passer à autre chose que ses récits parus sous pseudonymes, et écrire de « vrais romans ». On sent qu’il est à la recherche d’un héros récurrent, d’untopelement.jpg enquêteur sur qui il pourrait s’appuyer. Il tâtonne alors avec plusieurs personnages, qui tous respectent alors les conventions de l’époque, et le nom de Maigret est d’ailleurs mentionné à quatre reprises, de façons diverses, et toujours sous des aspects différents du véritable commissaire.

Puis, en 1931, le Maigret que nous connaissons apparaît, tout le contraire de ce qui se faisait alors. Maigret était un personnage très original pour l’époque, et il le reste d’ailleurs encore aujourd’hui. Mon père était le seul à croire en lui, et il lui fallut se battre pour l’imposer malgré les réticences de son éditeur. Et on peut dire qu’il est immédiatement devenu une « marque », avec, par exemple, les couvertures photographiques en noir et blanc des premières éditions Fayard.

 

 

Georges Simenon était capable d’écrire des histoires à des milliers de kilomètres (souvent depuis les États-Unis) de leur intrigue. Arrivait-il à s’évader intérieurement lors de l’écriture ?

 

 

Écrire pour lui était une façon de s’évader littéralement de lui-même. Pour écrire, mon père s’enfermait dans son bureau afin de pouvoir avoir une concentration absolue. Plus qu’une évasion, il se mettait dans une sorte de transe. Mon père souffrait lorsqu’il écrivait. C’était pour lui à la fois une catharsis, une délivrance et un effort immense. À l’exception de mon frère aîné pendant la guerre, personne n’a vu mon père travailler.

 

 

siemnonEU

 

 

Depuis 1994, vous vous occupez de l’exploitation des œuvres de votre père. Georges Simenon est-il perçu différemment selon les pays ?

 

 

Selon ses éditeurs, mon père fait partie des dix auteurs du XXe siècle les plus lus dans le monde, et, en Italie, il est le deuxième auteur étranger le plus traduit après Shakespeare. En Belgique, il fait « partie de la famille ».

 

 

Que ce soit au cinéma, à la télévision ou dans l’illustration, Georges Simenon est devenu un exercice commun et en même temps complexe. Quels aspects du style de votre père doivent être préservés dans les adaptations ?

 

 

Pour mon père, il n’était pas nécessaire qu’une adaptation fût la retranscription visuelle littérale de ce qu’il avait écrit du moment que l’essence du roman et la trajectoire des personnages étaient préservées. Maigret apparaît quelques années après l’avènement du cinéma parlant, et très vite, mon père comprend qu’une adaptation cinématographique doit être une œuvre à part entière. J’essaie d’appliquer ces mêmes lignes directrices.

Dans « La nuit du carrefour » (1932), première adaptation au cinéma d’un roman denuitducarrefour Simenon, Jean Renoir reste fidèle à l’essentiel, mais baigne le film d’une atmosphère de pluie et de brouillard nocturnes, alors que le livre se passe sous un soleil éclatant ! Il contribue ainsi dès le début, de manière non négligeable, à la création de la fameuse « atmosphère Simenon ».

« Le président » (1961) d’Henri Verneuil avec Jean Gabin est un film remarquable que j’admire beaucoup, tant pour les dialogues de Michel Audiard que pour le jeu de Jean Gabin. Mais si je devais lire cette adaptation aujourd’hui, j’hésiterais beaucoup car l’histoire est l’exact contraire du roman. Le livre a pour sujet l’exercice et la déchéance du pouvoir alors que le film traite de politique, ce que mon père s’est toujours refuser d’aborder ! « Le Président » est donc à la fois un excellent film et l’adaptation probablement la plus éloignée d’un roman de Simenon.

Dans « Monsieur Hire » (1989), Patrice Leconte a pris toutes les libertés afin d’affirmer sa propre vision de l’histoire, et pourtant, en aucun cas il n’a trahi le roman, et le film est une des adaptations les plus « simenoniennes » que je connaisse. Je suis d’ailleurs ravi que Patrice tourne actuellement une adaptation de « Maigret et la jeune morte » avec Gérard Depardieu. J’ai passé une journée sur le tournage et j’ai découvert, pour la première fois, avec Depardieu, un Maigret très touchant, que j’avais envie de prendre dans mes bras.

Il n’est pas facile de jouer Maigret. Mon père le décrit comme quelqu’un d’une grande pudeur. Lorsque Bruno Crémer fut engagé pour une nouvelle série en 1992, beaucoup l’ont critiqué, déclarant que Jean Richard était irremplaçable. Mais Crémer se révéla exceptionnel dans son incarnation d’un Maigret plutôt distant, même froid. Depardieu, je crois, sera le premier Maigret à susciter de l’émotion, et j’ai donc hâte de voir le film terminé [« Maigret et la jeune morte » de Patrice Leconte].

 

depardieu

 

 

Georges Simenon était-il un passionné de cinéma ?

 

 

Absolument. Il présida avec beaucoup d’enthousiasme le Festival de Cannes de 1960, lors duquel il se révéla un remarquable découvreur de talent, celui de Fellini. Jeune, il fut aussi correspondant en Belgique de la Cinématographie française. Je suis d’ailleurs à la recherche de ses articles d’alors.

 

 

Chez Georges Simenon, il y a une place pour le tabou, la violence ou encore le tragique. Pouvait-il également être le spectateur de ses histoires ?

 

 

 

Dès que mon père avait un personnage en tête, il se laissait prendre par la main et le suivait. En tant que romancier, il était extrêmement sensible à l’aspect tragique de lastatue condition humaine. Mon père avait pour l’Homme une tendresse certaine tout en n’ayant pas beaucoup d’illusions à son sujet. L’Homme, à titre personnel et collectivement, a toujours été à la recherche de grandeur, mais, pour mon père, cette grandeur n’est qu’un mirage. Beaucoup d’intellectuels ont de la peine avec Simenon car, dans son œuvre, on ne trouve pas l’exaltation du dépassement de soi. L’Homme en crise chez Simenon va jusqu’au bout de lui-même mais, au final, il comprend que ses illusions sont irrémédiablement vaines. Mais même si ses romans sont tragiques, Simenon nous soulage, car il nous aide à vivre avec la reconnaissance et l’acceptation de nos limites.

 

 

Vous continuez à lire et à découvrir les œuvres de votre père. Qu’est-ce qui vous surprend encore ?

 

 

Dès les premières pages, je suis cueilli et absorbé pour toute la durée du roman. À la dernière page, j’ai souvent la gorge nouée. Lire les écrits de mon père est une catharsis et je comprends pourquoi il souffrait lorsqu’il écrivait. Chez Simenon, il y a bien entendu des thèmes récurrents mais toujours avec un point de vue différent, une façon nouvelle de les aborder.

 

 

Est-ce parfois difficile de lire les écrits de votre père ?

 

 

Non. Adolescent, j’étais parfois gêné de retrouver dans ses romans des miettes de nos vies mais aujourd’hui, au contraire, cela peut me procurer de grandes émotions. Dans « La neige était sale » (1948), le premier roman que j’ai lu quand j’ai redécouvert les œuvres de mon père, il écrit : « Le métier d’homme est difficile ». Pendant toute mon enfance, j’ai du entendre cette phrase des dizaines de fois. En nous la répétant, mon père nous rappelait, avec une grande exigence mêlée d’indulgence, que devenir un Homme, si on y arrive, est un travail long et pénible. « La neige était sale » est considéré comme un de ses romans les plus noirs et, pour certains, même amoral, mais, en le lisant, je ressens un émoi profond à lier ainsi mon histoire personnelle à celle du roman et à découvrir que mes racines sont à la fois familiales et littéraires.

 

 

loulou simenon

 

 

Pour en savoir plus :

 

 

Le site Simenon.com : http://www.simenon.com/

La page Facebook : https://www.facebook.com/Georges.Simenon.officielle

Un grand merci au dessinateur Loustal pour l’autorisation d’illustrer l’entretien avec ses deux dessins. Notre entretien-portrait : http://leparatonnerre.fr/2020/12/19/loustal-le-dessin-aux-antipodes/

PARTAGER