Dès l’invention du cinéma, les artistes ont su faire apparaître sur les écrans illusions, poésie et autres créatures. Peuplant depuis des millénaires les mythes et légendes, le vampire ne fait pas exception. Librement adapté du célèbre roman « Dracula » (1897) de Bram Stoker, « Nosferatu le vampire » (1921) est un des plus grands chefs d’œuvre du cinéma. Désirs, ombres et ténèbres ont été admirablement retranscrits.

Près d’un siècle plus tard, le film du cinéaste allemand Friedrich W. Murnau continue de fasciner. Entretien avec Paola Palma, docteur en Littérature et Philologie, agrégée de Lettres en Italie, enseignante à l’Ecole du Louvre et auteure avec Dimitri Vezyroglou d’une remarquable étude de « Nosferatu le vampire ».

 

 

Analysé maintes et maintes fois, « Nosferatu le vampire » de Friedrich Wilhelm Murnau est une référence majeure du cinéma fantastique et d’horreur. Que peut-on encore apprendre de ce film ?

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L’écrivain italien Italo Calvino a déclaré qu’un classique est une œuvre qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire. Un film comme « Nosferatu » présentera en effet toujours des aspects à étudier. L’intérêt de notre livre est le fait qu’un historien du cinéma et une littéraire spécialiste des relations entre le cinéma et les autres arts ont pu offrir une analyse relativement complète et en même temps variée. Au fur et à mesure de l’étude, j’ai voulu également apporter un point de vue gender. J’ai également analysé un aspect qui n’avait pas été approfondi de cette manière : le côté sensuel et sexuel que l’on retrouve dans le film de Murnau et qui dérive du vampire littéraire.

 

 

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En quoi « Nosferatu le vampire » se distingue des films expressionnistes allemands ?

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Tout d’abord, l’expressionnisme cinématographique n’a jamais été ni une école ni un courant. C’est avant tout une tendance voire « une saison » à l’instar du néo-réalisme qui fut une saison du cinéma italien. Sur le plan historique et esthétique, nous allons voulu démontrer que Nosferatu n’est pas un film expressionniste. Il utilise des notations expressionnistes dans certaines scènes et dans un but bien précis. Mais l’esthétique de ce film est bien plus complexe, puisqu’elle puise aussi bien dans le style Biedermeier que dans la peinture romantique allemande ou dans le style cinématographique suédois des années 1910.

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Le décorateur du film et féru d’occultisme, Albin Grau, et le scénariste Henrik Galeen sont-ils les initiateurs du film ? Friedrich Murnau n’arrivant que plus tard sur le projet.

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Il est vrai qu’en France, le réalisateur est souvent perçu comme le véritable et seul auteur d’un film. La simplification est certes commode et agréable mais elle est finalementgrau superficielle. Dans le cas de « Nosferatu le vampire », le projet a été voulu et lancé par Albin Grau. Il a même mis sur pied une société de production afin que le film puisse se faire. Le style de Grau est très présent dans les décors intérieurs ainsi que dans les costumes. Il a confié le scénario à Galeen, et ce n’est qu’ensuite que Murnau, réalisateur exceptionnel, a été embauché. « Nosferatu » est le fruit de la rencontre de trois (voire quatre, si l’on compte le chef opérateur Fritz Arno Wagner) artistes talentueux et visionnaires. Les bons films sont façonnés ainsi. Sans Murnau, Grau ou Galeen, « Nosferatu le vampire » n’aurait pas cet aspect si unique.

 

 

La version française du film est exceptionnelle avec le carton : « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » Même si c’est le carton du cinéma le plus célèbre du monde, il est une mauvaise traduction de l’allemand. C’est finalement l’idée du traducteur français anonyme. Cette phrase renforce-t-elle l’aspect poétique et métaphysique du film ?

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Cette phrase devint célèbre car elle a fasciné les surréalistes : André Breton, Paul Eluard, Georges Sadoul, puis Ado Kyrou, qui ont voué un véritable culte à Nosferatu et se sont approprié cette phrase poétique et ce film à leur manière. On peut en effet dire que ce carton est le plus célèbre du cinéma mais seulement pour les Français… Mais en fait, cette mauvaise traduction, même si elle est très belle, occulte un élément perturbant qui se trouve dans l’intertitre original : l’allusion au fait que Hutter avait conscience bien avant de partir des dangers qui l’attendaient.

 

 

Dans « Nosferatu le vampire », l’érotisme est omniprésent. Est-ce un film de fantasmes ?

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Le fantasme est ici utilisé pour montrer des personnages qui ont besoin d’être libérés. Le film entier, à la différence de la majorité des films de vampire, montre une libération des individus. Pour notre livre, nous avons voulu avoir une lecture ouverte. Certes, Friedrich Wilhelm Murnau était homosexuel mais « Nosferatu » a un aspect sexuel plus large. La sexualité est un moyen pour les protagonistes du film de sortir d’une condition existentiellenosfer douloureuse. Comme pour les homosexuels des années 20, les femmes devaient elles aussi cacher leurs désirs et pulsions sexuelles. L’héroïne de Nosferatu, Ellen, va jusqu’au bout de ses envies en revendiquant son droit au plaisir face à une société conservatrice. Elle aurait pu accepter le fait de vivre avec Hutter, ce mari resté enfant, qui est le reflet de la petite bourgeoisie allemande. C’est un personnage plein de vanité, satisfait de lui-même, de sa jolie épouse, de son jardin… Le film présente au spectateur Hutter se regardant dans le miroir mais pas Ellen… Il y a de l’amour dans le couple mais le mari semble finalement être l’enfant. Sans ce voyage en Transylvanie, Hutter aurait mené une vie agréable dans le milieu bourgeois ; mais Ellen n’aurait pas pu réaliser son désir.

Il y a tout de même une connexion entre les personnages même lorsqu’il y a des centaines de kilomètres de distance.
Notamment entre le vampire et Ellen car ils ne trouvent pas leur place dans la société. Malgré sa belle maison, son beau jardin, son mari, cette jeune femme n’est pas heureuse. « Nosferatu le vampire » est un film profondément romantique. On trouve beaucoup de mélancolie chez les personnages.

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Dans le film, il y a deux rives: des personnages vêtus de noir, d’autres avec du clair, des ponts à traverser… Toutes ces entités s’attirent-elles finalement ?

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Nosferatu se différencie du roman « Dracula » notamment par le personnage féminin. Hypnotisée, Mina Harker cède au vampire contre son gré alors qu’Ellen, elle, se libère avec Nosferatu. Même lorsque la jeune femme est sujette au somnambulisme, elle se souvient de tout. Sentant que son mari était en danger, Ellen arrête les actions du vampire par la télépathie.

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Ombres et filtres, accélérations… Sommes-nous dans un cauchemar ?

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Le vampire dans l’art nous transporte dans une autre réalité. Cependant, Nosferatu n’est pas un film expressionniste car il utilise en grande partie des décors naturels. L’histoire part d’un environnement réaliste, mais dans lequel le vampire est déjà présent. Le notaire Knock consulte déjà des documents occultes. Le « mal » existe déjà dans la ville idéale. Le comte Orlok ne vient pas d’un autre monde : il est au cœur du nôtre.

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Le comte Orlok est-il un personnage très travaillé ?

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Il est finalement le vampire cinématographique le plus proche du « Dracula » de Bram Stoker. Vêtu de noir, proche d’un animal avec ses gros sourcils, ses oreilles pointues, ses crocs et ses griffes, Orlok est très semblable au Dracula littéraire. Comme lui, on ne peut le présenter en société. Il est laid, peu accueillant, désagréable. Nous sommes loin du vampire élégant et séduisant – image caractéristique de beaucoup de films fantastiques par la suite.

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Destiné à être détruit pour plagiat, le film a finalement été sauvé. Sauvé parce que trop bon selon vous ?

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On ne saura jamais exactement comment le film a survécu. Un grand nombre de films muets ont totalement disparu sans être destinés à être détruits par décision de justice. D’autres sont réapparus dans des cinémathèques. Il est vrai que « Nosferatu le vampire » devait être détruit mais des copies ont été gardées, peut-être en effet parce que certaines personnes ne pouvaient pas se résoudre à le voir disparaître. Nous avons eu de la chance de conserver une telle œuvre qui était pourtant « condamnée à mort ».

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Le film de Werner Herzog (1979) a complété le film de Friedrich Wilhelm Murnau ?

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Le film de 1921 n’a pas besoin d’être complété. Il n’a pas besoin du parlant, il est en couleurs grâce aux différents teintages, et les décors intérieurs sont uniques. De plus, la version d’Herzog est avant tout un film d’auteur qui propose une lecture personnelle du cinéma allemand. Herzog adapte à sa façon un chef-d’œuvre des années 20. Même si des plans ou des mouvements de caméra sont repris à l’identique, leadjani film de 1979 n’est pas à proprement parler un remake du film de 1921. Herzog avait à la fois une connaissance solide du cinéma du passé, aidé en cela par l’historienne Lotte Eisner, et une vision de ce qu’il voulait apporter. Dans le livre, je compare le Nosferatu de 1979 au remake de Psychose réalisé par Gus Van Sant en 1998. La nouvelle version n’est pas une copie du film d’Alfred Hitchcock (1960), même s’il le reproduit presque plan par plan : c’est un film de Gus Van Sant, un objet qui a son identité propre.
Pour revenir au Nosferatu de Werner Herzog, à l’exception de Klaus Kinski, qui joue le comte Orlok au premier degré, Bruno Ganz et Isabelle Adjani jouent ostensiblement leurs rôles avec la conscience du second degré impliqué par le remake. Ils ne reprennent pas le jeu des acteurs d’origine, ils donnent vie à des personnages originaux. C’est une des raisons pour lesquelles il faut considérer le film de Herzog comme une œuvre autonome, ou en tout cas qui ne cherche pas à « compléter » le chef-d’œuvre de Murnau.

 

 

Pour en savoir plus :

 

« Nosferatu le vampire » de Paola Palma & Dimitri Vezyroglou – Editions Atlande 2021 https://www.atlande.eu/cinema/763-nosferatu-le-vampire-9782350306896.html?search_query=nosferatu&results=1

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