Fées, monstres, sorcières, faune bien sauvage et couleurs uniques,… depuis les années 60, l’univers de Nicole Claveloux est aussi large que possible. Son imagination déborde pour notre plus grand plaisir. Illustratrice passée par les magazines décalés Ah Nana ! et Métal Hurlant, Nicole Claveloux a également traduit par l’image des classiques de la littérature. « Ce soir c’est cauchemar » (2024) sera également en septembre 2024 une nouvelle folie graphique.

Entretien avec Nicole Claveloux.
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Vous commencez à publier vos illustrations en 1966. A partir de quand le dessin est devenu une évidence pour vous ?

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Oui, j’ai commencé en mars 1966 dans le n°27 de la revue Planète. C’était des dessins en noir et blanc d’inspiration fantastique. Le dessin a toujours été une « évidence » pour moi, depuis que je suis toute petite. Je ne sais pas faire autre chose, pas douée en math, ni en science (sauf l’entomologie peut-être, j’aime bien ce qu’on appelait autrefois à l’école : les sciences naturelles).

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Lewis Carroll, Eugène Ionesco, George Sand, Edgar Allan Poe,… Est-ce une difficulté d’illustrer des œuvres classiques ?

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Non, je ne vois pas pourquoi ce serait plus difficile que d’illustrer des œuvres actuelles. C’est le mot CLASSIQUE qui est peut-être un repoussoir aujourd’hui. Comme j’ai grandi dans un monde sans télé, j’ai beaucoup lu « des classiques » justement dans mon enfance : Lewis Carroll, Edgar Poe par exemple.

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Quelle est selon vous la place de l’illustrateur/illustratrice dans le récit ?

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Il ou elle ajoute sa vision personnelle de l’histoire. Il dessine ce qu’il voit lui lorsqu’il lit l’histoire. Je sais qu’il y a des opposants à l’illustration, qui préfèrent que les lecteurs soient libres d’imaginer, mais je ne pense pas que voir les dessins des autres empêchent de se faire ses propres illustrations dans sa tête. Il y a aussi des textes « inillustrables », en particulier la description des sentiments… et encore, on peut évoquer un sentiment avec un paysage par exemple. Moi bien sûr les illustrations d’un livre vont m’attirer vers ce livre : je n’aurais jamais lu « Les contes drôlatiques » de Balzac sans les images extraordinaires (à la fois comiques et effrayantes) de Gustave Doré.

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Au sein de Métal Hurlant et d’Ah Nana ! (ces univers loin de la littérature jeunesse), vous avez réalisé des parodies de contes. Etait-ce une façon d’être iconoclaste ?

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Même si j’illustrais des livres « jeunesse » pour gagner ma vie, en dehors de ce travail je lisais plutôt Lovecraft, Barjavel, Philip K. Dick, etc.

J’aime bien les parodies en général, je crois que j’ai un fond méchant qui aime bien se moquer. J’ai choisi quand même de parodier un conte que je n’aimais pas beaucoup mais que j’avais déjà illustré une première fois sérieusement : Histoire de Blondine, de Bonne-Biche et de Beau-Minon de la Comtesse de Ségur… qui est devenue Histoire de Blondasse, de Belle-Biche et de Gros-Chachat pour Ah ! Nana. Donc iconoclaste pas vraiment. Mais, en fait, les iconoclastes cassent plutôt les icônes des autres, pas les leurs, non ?

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Avez-vous été perçue différemment par vos confrères et consœurs ? Par votre public ?

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Je n’ai aucune idée de la manière dont je suis perçue. On a dit parfois que mes dessins faisaient peur aux enfants. On m’a dit « inclassable » ! Je suis très flattée et satisfaite de cet adjectif !

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Vous avez autant dessiné les images pieuses que les images érotiques. Y’a-t-il des similarités graphiques ?

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Images pieuses ? Ah bon ? Où ça ? Ah oui ! J’avais mis cela sur mon site http://nicole.claveloux.free.fr/. Toutes les sortes d’images que j’aimais regarder et dessiner, sauf que je n’ai jamais dessiné d’images pieuses, même si j’adorais regarder celle de ma grand-mère.

Si je suis dans un musée, ou si je regarde un livre d’art, je peux passer aisément d’un tableau représentant un innocent bambin sur les genoux de sa mère (une Madone à l’Enfant), à une sarabande de satyres courant après des nymphes. C’est la beauté de la peinture, des couleurs, des formes qui compte (une espèce de gourmandise). Le sujet importe moins SAUF… sauf s’il s’agit de souffrance et les peintres des siècles passés ont souvent représenté le martyr des saint chrétiens… alors là la contemplation des formes s’arrête ! J’ai, par exemple, dans un livre sur la peinture flamande, une page que je saute car elle représente « Le Jugement de Cambyse » (1488) de Gérard David, très beau tableau mais qui représente un écorchement vif !

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Vous avez été reconnue autant en France qu’à l’internationale (Prix aux Etats-Unis, en Tchécoslovaquie,…). Est-ce que parce que vous avez-vous-même été influencée par des artistes étrangers ?

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Je me laisse « influencer » par beaucoup d’artistes de divers pays et de diverses époques : des dessinateurs japonais aux peintres espagnols, en passant par les miniaturistes médiévaux et par des illustrateurs du XIX° en France, en Europe et ailleurs. Mais je ne pense pas que cela ait un rapport avec les prix. Je crois que je reste plus « connue » en France qu’à l’étranger, malgré les prix.

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Dos toilé, ses gravures en noir et blanc (relevées par de l’argent) et lettrines richement enluminées – malgré une rigueur certaine, vos illustrations de « La Belle & la bête » (2001) comportent-elles une pincée de fantaisie ?

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Nous avons voulu, l’éditeur Christian Bruel (Le Sourire qui Mord, Être Éditions) et moi, faire un « beau livre à l’ancienne », en contraste avec les autres livres plus simplement présentés (souvent par manque d’argent). Il y avait longtemps que je rêvais d’illustrer cette histoire que je ne connaissais que par le film de Jean Cocteau, vu je me rappelle peu après sa sortie en 1947. J’ai mis dans ce livre tout mon goût pour le fantastique et le XVIII° siècle, à l’époque des contes de fées pour les grandes personnes.

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Les monstres sont-ils les meilleurs modèles ?

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Ah oui ! Les monstres sont des modèles parfaits. Et je crois qu’on en use et en abuse dans les livres jeunesse et la BD. Ils peuvent faire peur évidemment mais aussi être très rigolos, ou carrément amicaux, comme des gros toutous. Il y a eu un dessin animé sur le sujet que j’ai bien aimé : « Monstres & Cie » (2001) de Pete Docter et David Silverman.

Évidemment le « monstre-copain-rigolo » n’a pas la même apparence que celui qui vous guette dans l’escalier de la cave ! Et c’est difficile de les interchanger, sans un remaquillage sérieux!

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Vous arrive-t-il de rire de vos personnages ?

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Heu… oui. J’en ai honte mais ça m’arrive. Heureusement, je ris davantage des « rigoloteries »  des autres parce qu’elles me surprennent.

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Qu’avez-vous voulu raconter dans « Ce soir c’est cauchemar » ?

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Malgré le titre, ce ne sont pas que des cauchemars ! Il y en a quelques uns, mais la plupart sont des rêves plus ou moins paisibles, parfois copiés sur mes propres rêves que je note sur des carnets depuis des années. J’ai imaginé ma personne comme une entreprise, avec un patron (ici une patronne), un directeur de la logique et de la raison, un préposé à l’imagination, une représentante de la morale, etc. et tous visitent le « secteur rêve » qu’ils ne connaissaient pas très bien puisqu’ils sont du côté « éveillé », « conscient ». Je me suis un peu familiarisée avec le langage d’une entreprise (par exemple : « contrôle de gestion ») et une fois présentés les personnages, ils vont parcourir 9 rêves dans des décors différents qui se terminent tous au réveil (sonnerie, levée du soleil, diverses sorties du rêve).

Ce qui m’a amusé ce sont les disputes entre le représentant de la logique et les autres acteurs. J’aime bien les disputes (pour de rire), pendant longtemps j’ai dessiné pour Okapi les discussions acerbes entre Cactus Acide et Beurre fondu. Et « Ce soir c’est cauchemar » en est une prolongation en grand format et avec plus de figurants, des décors exotiques et quelques effets spéciaux !

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Editions Cornélius

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