Acteur fétiche du réalisateur Leos Carax, Denis Lavant est depuis des dizaines d’années un artiste tout terrain. Mime, danseur, comédien, acteur de cinéma, il a exploré de nombreux domaines artistiques avec une soif toujours aussi intense. Dans « Les Crabes« , pièce de théâtre actuellement jouée à La Scala de Paris jusqu’au 26 mai 2024, Denis Lavant interprète un être à la fois abominable et comique. Accompagné de près notamment par Maria Machado, il fait (re)vivre le texte de Roland Dubillard. Pièce saisissante.

Entretien avec Denis Lavant, artiste en feu.

.
.
.
.

A quelques heures de la représentation, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

.
.
.
.

Il n’y a aucune raison que cela aille mal. L’important est d’être prêt. Une heure avant, j’ai tendance à m’isoler. On ne peut se guérir du trac – il faut vivre avec. L’entrée en scène n’est pas vraiment simple mais ce n’est jamais oppressant. Jouer nous permet tout de même de parler et de respirer.

.
.
.
.

C’est jubilatoire d’incarner quelqu’un d’autre pendant quelques heures ?

.
.
.
.

C’est particulier. Vous êtes dans un tel état de tension que vous oubliez pendant un moment les soucis du quotidien. Il est de plus différent d’incarner des personnages qui ont existé. Je l’ai fait pour Marat, Céline ou Bacon. Ils ont encore un certain retentissement dans l’opinion du public. Vous ne devez pas tomber dans le piège de l’imitation. Il faut trouver et proposer un éclairage nouveau.

J’ai eu beaucoup de mal à jouer du Molière car ses pièces ont été jouées et rejouées depuis des siècles. Il faut éviter les clichés et redonner vie à un texte classique.  

.
.
.
.

© Maya Mercer

.
.
.
.

Avez-vous encore des choses à dire à propos d’Arthur Rimbaud ?

.
.
.
.

Il m’accompagne avec sa poésie. De par ses écrits et sa trajectoire fulgurante, Rimbaud est devenu une mesure. Je viens de lire « Flamboiement de la métaphore » de Jean Rouaud (2024). Il s’agit d’une réflexion sur la perpétuation de la poésie dans notre société. Un poème de dix chants traite de Rimbaud et de sa rupture avec les lettres. Mais Rouaud s’interroge : Est-ce Rimbaud qui a quitté la poésie ou est-ce la poésie qui a quitté Rimbaud ?

Je recommande la lecture de ce livre de Jean Rouaud.

.
.
.
.

Vous avez travaillé pendant des mois pour vous adaptez au texte de Roland Dubillard, « Les Crabes ». Comment se prépare-t-on à un tel rôle ?

.
.
.
.

Le personnage est improbable mais on essaye en premier lieu de comprendre de quoi il s’agit même si on ne saisit jamais tout à fait (rires). Il y a des échappées et des impasses. En incarnant un personnage, je ne donne que ma version des faits. De plus, dans le jeu, confronté à ses partenaires et au public, que ce soit avec Samuel Beckett ou Roland Dubillard, on se met subitement à comprendre des choses.

A Avignon, nous étions beaucoup plus proches du public. Cela a permis d’humaniser la pièce et de la rendre plus drôle, plus cabaret sans enlever l’aspect pathétique.

© Maya Mercer

La représentation dépend de votre propre état d’esprit. Pour La Scala, nous jouons une à deux fois par semaine. C’est brutal. Parfois j’arrive en sueur avec la peur d’être en retard car il y a eu des problèmes techniques dans le métro. Le 23 mars dernier, je me suis rendu à la salle de l’Albatros à Montreuil afin de participer à un événement de théâtre-documentaire. Il mélangeait les écrits d’artistes russes et ukrainiens – j’ai aimé cette fraternisation. J’ai lu le texte d’un opposant de Vladimir Poutine. C’était le lendemain de l’attentat perpétré au Crocus City Hall dans la banlieue de Moscou. J’ai préféré improviser une parole poétique plutôt que politique. Je me suis inspiré d’écrits russes, ukrainiens, de Rimbaud, de monsieur Merde le personnage que j’interprète dans le film Leos Carax « Holy Motors » (2012). Suite à cette lecture, balayant le trac, j’ai pu recevoir une belle charge d’énergie. Je suis ensuite venu à La Scala. J’étais alors dans un excellent état pour jouer « Les Crabes ».

.
.
.
.

Faut-il donc venir vous voir plusieurs fois sur scène ?

.
.
.
.

Le théâtre c’est du spectacle à la fois vivant et éphémère. Vous donnez toujours quelque chose de nouveau. Il faut sans arrêt creuser pour faire mieux.

.
.
.
.

Dans « Les Crabes », vous incarnez un duo avec Maria Machado qui était la compagne de Roland Dubillard. Quels furent vos choix pour interpréter ce couple ?

.
.
.
.

Le petit-fils de Maria, Samuel Mercer, et, Nèle, ma fille jouent le jeune couple. Nous pouvons dire que notre version des « Crabes » est une entreprise familiale (rires). Nèle n’est pas au départ comédienne mais plasticienne et danseuse mais Maria, appréciant ma fille, a mis en place « Les Crabes » de façon naturelle.

Il y a quelques années, Maria était venue me voir pour une pièce intitulée « Où boivent les vaches ». Roland Dubillard était encore vivant. J’ai toujours aimé sa poésie.

« Où boivent les vaches » nécessite beaucoup d’organisation et un grand nombre d’acteurs sur scène. En attendant, Maria m’avait proposé de former un duo avec Samuel, pour la pièce « Je ne suis pas de moi ». C’était d’après les carnets rédigés par Roland Dubillard entre 1947 et 1997.

Maria m’a ensuite proposé de jouer ensemble « Les Crabes ».

.
.
.
.

© Maya Mercer

.
.
.
.

Votre rôle est sur le fil car il est à la fois comique et pathétique. Comment avez-vous trouvé le bon équilibre ?

.
.
.
.

Il s’agit une partition qui demande une grande sincérité. Je la vis comme si j’étais sur des montagnes russes. Avec ce couple d’un certain âge, il y a sans cesse des ruptures de ton. Ces deux personnages sont comme les Thénardiers ou Père et Mère Ubu – des prédateurs sans limites.

.
.
.
.

Se réveille-t-on totalement d’un cauchemar ?

.
.
.
.

Vous ne vous en sortez pas de votre vivant. Au niveau international, nous sommes d’ailleurs au bord du cauchemar.
.
.
.
.

Conseillez-vous aux jeunes générations de monter sur les planches ?

.
.
.
.

Je conseillerais surtout d’épouser une attitude de vie à la fois généreuse et à la fois ouverte à l’inconnu. Être comédien ce n’est pas seulement amuser c’est également porter une parole voire une philosophie. 

.
.
.
.

© Brieuc CUDENNEC

.
Photo de couverture : © Brieuc CUDENNEC

PARTAGER