Paysages désolés portant les traces de civilisations perdues, gigantesques montagnes, glaces permanentes et sombres appareils volants – voici l’univers où le dessinateur Christophe Bec nous entraîne. Dans ‘Inexistences’ (Editions Soleil), de grands cataclysmes ont soumis la planète à d’interminables hivers. L’espoir de la poignée de survivants est un sanctuaire où vivrait un enfant bleu, qui aurait conservé la mémoire des temps anciens.

Par son talent et son imagination libre, Christophe Bec signe un remarquable livre-objet. Le dessin, la peinture, l’écrit… Tout est utilisé pour apporter une véritable énergie. Jamais le futur n’avait été aussi beau et aussi désolé.

Après Carthago, entretien avec Christophe Bec, artiste toujours d’avenir.

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Dans quel esprit étiez-vous lorsque vous avez imaginé « Inexistences » ?

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C’était il y a 7 ans. Avant même de construire une histoire, je voulais réaliser un livre-objet. J’aimais l’idée d’associer bande dessinée, texte et peinture. C’était une réflexion sur l’évolution du marché de la BD et sur ma propre carrière. Je souhaitais faire un album d’auteur, d’ambiance et de genre.

J’ai ensuite imaginé un monde détruit où les survivants ont oublié le passé et les origines de la catastrophe.

Enfant, je lisais les livres du volcanologue Haroun Tazieff et l’explorateur Paul-Emile Victor. Ils annonçaient les catastrophes environnementales. Le sujet m’a toujours intéressé. Cela s’est additionné avec ma fascination pour les grands prédateurs. La série Carthago sur les mégalodons ou encore le Temps des loups le prouve. « Inexistences » n’est pas une exception : il est également une réflexion sur ce qui me hante depuis l’enfance.

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Dans la préface d’«Inexistences », vous rendez hommage aux dessinateurs Caza, Moebius, Bilal ou encore Druillet. Malgré tout, leurs univers vous ont-ils permis de conserver votre propre style ?

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Je n’ai pas cherché à imiter leur style. Moebius m’a certes toujours influencé. Je me suis intéressé au monde de Druillet plus tardivement. J’ai subitement aimé sa démesure. Mon père lisait le magazine Pilote et j’avais été impressionné à la lecture de « La Foire aux Immortels » (1980) d’Enki Bilal. A l’époque, je lisais avant tout des BD comme Spirou et Fantasio, Astérix, Tintin ou Yakari. Les dessins de Bilal me fascinaient autant que j’en avais peur. La période Métal Hurlant révèle une grande liberté et de l’audace. Je voulais retrouver cela avec « Inexistences ». J’ai posé mes conditions à mon éditeur (Editions Soleil) : pas de délai, pas de format, pas de sujet. Et heureusement il a dit oui.

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Quel est le rôle des double-pages ?

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Dès les origines, je voulais cette démesure chère au livre-objet et faire plonger le lecteur dans mon univers. L’œil ne peut avoir du recul dans de tels panoramas. J’aime également le fait d’avoir un rythme de lecture lent.

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Avez-vous eu envie de « détruire » afin d’avoir un dessin et une écriture plus libres ?

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Avec le choix de la montagne et le peu de personnages, je voulais en effet aller vers une forme d’épure. J’aime les contrastes de mise en scène. Le cinéma de Sergio Leone – passer sans transition du plan large au gros plan – m’inspire beaucoup.

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Il y a des références cinématographiques dans « Inexistences » (« New York 1997 », « La Planète des Singes », « Soleil vert »…). Vous aimeriez continuer à travailler sur le format vidéo ?

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J’ai déjà réalisé deux court-métrages. J’ai eu le projet de faire un long métrage mais il n’a pas pu être financé. Ce n’est plus mon actualité aujourd’hui. Cependant, l’audiovisuel continue de m’intéresser. Pendant toute l’année 2022, j’ai écrit une série télé.

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Vous laissez la place aux figures humaines. Qui sont ces personnages ?

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Il y a peu de femmes. C’est un contraste avec ma série Mary la Cannibale où la majorité des survivants de cette tragédie – un convoi de pionniers prisonniers de l’hiver – étaient des femmes. Dans « Inexistences », la destruction est telle que les militaires n’ont pas eu le réflexe de sauvegarder le plus de femmes, garantes pourtant de la préservation de l’Humanité.

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Le chapitre 4 Métal Hurlant est avant tout une histoire écrite. Pour quelles raisons ?

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J’aurais pu en effet la dessiner mais je souhaitais m’essayer à l’exercice de la nouvelle. Dès l’écriture du synopsis, j’ai vu que les mots venaient davantage sur le dessin.

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Dieu est-il « inexistant » dans « Inexistences » ?

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Oui, la religion, les croyances, les anciens textes, sont comme la mémoire de l’histoire de l’Humanité, ils ont sombré, ont été complètement oubliés. Alors oui, Dieu est absent. Il n’a pas été renié, il est seulement tombé aux oubliettes.

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La dernière partie Terra est-elle un hommage à la faune et la flore ?

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C’est une note positive. Malgré la disparition progressive des hommes et des femmes, les vivants en quantité vont perdurer, je l’évoque dans l’album, certaines espèces comme les cafards nous survivront. La chanson de Johnny Hallyday écrite par Philippe Labro, « Poème sur la 7ème » (1970) m’a inspiré cette partie. J’ai écrit et dessiné Terra pendant le premier confinement en 2020. Confiné, j’ai eu envie de cette ouverture sur le monde. Je me suis alors rappelé cette chanson qu’écoutait mon père. On dirait un cri de désespoir. J’ai alors décidé de l’illustrer. C’est surtout la seconde partie de la 7ème symphonie de Beethoven qui colle vraiment à l’ambiance d’«Inexistences ».

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Avez-vous envie de retenter un exercice similaire à « Inexistences » ?

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Mon prochain album est un véritable défi. Ce sera un Thorgal Saga, un gros one-shot, intitulé « La Déesse d’Ambre » que je dessine et que je co-écris avec Valérie Mangin. C’est un vrai enjeu de rentrer dans l’univers de Grzegorz Rosinski. Il est pour moi l’un des plus grands dessinateurs réalistes. Après avoir abordé Conan et Tarzan, je veux apporter ma propre vision de l’époque viking et sur le personnage même de Thorgal.

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