Passionnés de cinéma, de bandes dessinées ou encore de musique, personne ne peut ignorer Jean-Pierre Dionnet – faiseur de talents et grand esthète français. Métal Hurlant, Les Humanoïdes Associés, Les Enfants du Rock, Cinéma du quartier,… Tous ces sanctuaires artistiques et visionnaires sont entre autres nés de l’esprit Dionnet.

Encore de nos jours, Jean-Pierre D. reste une véritable référence. Avec la renaissance du magazine Métal Hurlant (le numéro 3 est sorti en juin 2022), nous voulions tant donner la parole à Jean-Pierre Dionnet, incontestablement figure Rock.

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Peut-on résumer votre identité et votre parcours ou c’est peine perdue ?

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Oui c’est possible et même très simple. J’ai grandi entre Livry-Gargan (Seine Saint-Denis) où nous habitions dans une maison de famille – après ce fut la Creuse juste après la guerre. Vivant à la campagne, ma famille n’avait pas besoin de tickets de rationnement. Nous mangions d’une certaine manière du bio avant l’heure. Pendant longtemps, j’ai hiberné : De la 9ème à la terminale, étant dans un internat catholique en Seine-et-Marne, je sortais très rarement. Me réfugiant surtout dans les livres, j’ai finalement eu très peu d’adolescence. En 1967, ce fut le moment du choix de vie. J’ai commencé des études de lettres mais je n’ai rencontré que des imbéciles. L’écrivain Jacques Goimard m’a dit que je perdais mon temps et j’ai donc abandonné. J’ai suivi le hasard. J’ai travaillé aux puces avec Robert Rock Martin qui va fonder la première boutique Futuropolis. Je participe ensuite à un grand voyage aux États-Unis avec tous les dessinateurs de Pilote. Je vais y rencontrer des artistes importants comme Stan Lee. En 1971, Philippe Druillet me fait engager comme scénariste chez Pilote. J’écrivais sur l’actualité mais cela ne me plaisait guère. En 1973, je réalise des chroniques sur le cinéma, la musique de films et la science-fiction. Nikita Mandryka m’appelle ensuite à l’aide pour sauver le magazine L’Echo des Savanes. Le distributeur venait de partir avec la caisse… J’aide sur 2-3 numéros. Je travaille ensuite sur un autre magazine en 1975 que j’avais imaginé avec Philippe Druillet et Moebius : Métal Hurlant. Mandryka trouve le titre. Nous n’arrivions pas à trouver le bon intitulé. Mandryka a alors mélangé tous les bouts de papiers et a pioché les mots métal et hurlant.

Connaissant bien le monde de la bande dessinée, je commence alors notre magazine dans une loge de concierge. Le numéro 1 est considéré comme invendable. Au numéro 5, le distributeur se casse la gueule. Comme pour L’Echo, Métal devient mensuel. Mandryka arrête sa participation au numéro 10. Je recrute les dessinateurs Petillon, Francis Masse, Serge Clerc, la ligne claire, la ligne crade, des Brésiliens, des communistes, des sectaires,… Je n’ai clairement pas de ligne éditoriale. En 1977, on sort Heavy Metal mais je suis très dépossédé par les Américains. Ils gagnent toujours. Mais j’aime l’expérience car je suis entre la France et les États-Unis.

Métal Hurlant a du mal à se vendre car les auteurs et dessinateurs ne sont pas populaires. Heureusement, j’arrive à vivre avec le livre sado-maso « Les Aventures de Gwendoline » qui se vend comme des petits pains. Margerin connaît le succès avec son personnage Lucien. Druillet va réussir également mais toujours trop tard. Entre temps, je me suis endetté auprès de petites et grosses banques. Ce n’est qu’au bout de 5 ans, avec le numéro 50, que des actionnaires commencent à me casser les pieds.

En 1976, je présente l’émission télé « Sex Machine » qui est diffusée tard le soir et connaît un énorme succès. En même temps, je réalise l’éditorial de la première version de « Sortir à Paris » de Télérama et tous les soirs de l’année j’anime avec Philippe Manœuvre l’émission de radio La Voix du Lézard.

Même si je suis un bon vendeur de soupes, je préfère la faire. Ma grande période est entre 1975 et 1984. Je ne dormais jamais.

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Alors que beaucoup continuent d’acclamer le général de Gaulle, vous rappelez souvent que sous sa présidence et même quelques années après son décès, le Gaullisme a provoqué une censure puissante.

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Nous sommes finalement sauvés par l’arrivée de Mitterrand et de Jack Lang au pouvoir. Métal Hurlant a été censuré au numéro 7. Nous ne pouvions être vendus que dans les kiosques de gare – ce qui réduisait considérablement nos ventes. Cette réduction de distribution a continué jusqu’au numéro 20. Nous avons tenu bon. Je suis constamment convoqué par la 14ème chambre correctionnelle pour attentat à la pudeur par voie de presse. C’est ainsi que je deviens ami du Professeur Choron, autre figure constamment en lutte avec l’État.

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Comment est né le personnage Tiriel imaginé avec le dessinateur Raymond Poïvet ?

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J’ai connu deux fois la même histoire. La première a été avec le dessinateur Jean Solé. Nous avons travaillé ensemble sur la BD « Je m’appelle Jean Cyriaque ». Goscinny n’en voulait pas dans Pilote. Cette histoire de 8 pages va finalement être publiée dans Métal Hurlant.

Puis, j’avais remarqué que Poïvet s’ennuyait. Je lui ai alors proposé un scénario et il a été ravi de travailler avec moi. J’ai fait la même chose avec le dessinateur Paul Gillon. Ce dernier me confiera que je lui avais donné un coup de jeune.

Aujourd’hui c’est à mon tour de travailler avec de jeunes dessinateurs. Je vampirise leur énergie, leur enthousiasme et leur naïveté. Je m’adapte toujours à mon interlocuteur. Le monde ne changera pas et ne s’écroulera pas.

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Comment réaliser un bon scénario ?

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Je ne fais pas les recettes des autres. Je n’ai même pas de recette tout court.  Je ne fais aucun calcul comme faisait le scénariste de BD William Vance. Je n’ai pas non plus besoin du silence absolu pour écrire. Ma seule influence vient des DC comics. En peu de pages, les créateurs arrivaient à raconter une véritable histoire. De plus, comme au cinéma, les dessinateurs arrivaient à concevoir des travelings. 

Toutes les méthodes me conviennent. J’avais l’habitude de retrouver Jean-Claude Gal chez lui. Avec Enki Bilal c’était dans un café. Je commençais à raconter l’histoire verbalement. Tant que je pouvais voir des étincelles dans l’œil de mon interlocuteur, je continuais le récit. Mais si cela s’éteignait un peu, je changeais brusquement l’histoire.

Gal réalisait tout de suite des croquis. Pour Bilal ça prenait plus de temps. Selon leurs dessins, j’adaptais l’histoire. Un scénario doit pouvoir changer pour être meilleur. Si le dessinateur veut plus ou moins de cases, je le suis!

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Vous avez connu René Goscinny chez Pilote. Malgré le génie, la sympathie, l’ouverture d’esprit, on sent que l’auteur était d’une autre école. Était-il indispensable que vous et Philippe Druillet aient le besoin de se détacher de Goscinny ?

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Nous lui proposions des histoires de science-fiction mais il n’en voulait pas. Pilote publiait déjà Valérian ou Le Vagabond des limbes. Goscinny m’a pourtant proposé de réaliser ensemble un vrai journal de science-fiction . Puis au fil du temps, il a changé de direction et a fait le journal Lucky Luke.

Goscinny avait tout de même des limites. C’était quelqu’un d’une très grande pudeur. Druillet n’hésitait pas à dessiner le zizi de Lone Sloane. On lui demandait alors de le gommer puis à l’imprimerie il le rajoutait. Goscinny laissait tout de même faire.

Jean Giraud était clairement perçu comme le dessinateur de Blueberry et Goscinny ne voulait pas l’encourager à faire de la science-fiction. Les deux ne s’entendaient pas non plus de toute façon. À cette époque, Jean s’emportait facilement.

La véritable trahison pour Goscinny ce fut Gotlib – son fils spirituel. Il ne supportait pas la grossièreté.

De plus, Goscinny avait une véritable ligne éditoriale. Je n’aurais pas pu m’entendre avec lui. Métal Hurlant ne devait pas avoir de ligne éditoriale. Nous voulions nous inspirer de la BD franco-belge tout en la détruisant. Même le dessinateur Jacques Martin voulait nous rejoindre afin de réaliser des bandes dessinées décadentes sur Néron et Gilles de Rais. C’était presque de la pornographie.

Avec Métal Hurlant, nous avons choisi la liberté. La science-fiction était internationale par contre nous, Français, à la différence des Sud-Coréens qui passionnent le monde entier avec des histoires locales, nous ne pouvions pas être au même niveau en dessinant des mobylettes.  

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Vous avez été bercé toute votre jeunesse par la culture américaine. Est-ce que ce fut une joie voire un honneur d’être à votre tour l’inspirateur d’auteurs américains ?

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Ce fut extraordinaire de voir que le dessinateur Jim Steranko avait titré son journal Preview « Druillet Master of the Universe ». Neil Adams ou encore Joe Kubert me confiaient qu’ils adoraient notre travail. J’ai remarqué bien plus tard que l’influence de Métal Hurlant avait atteint la Corée du Sud ou encore le Japon. Le réalisateur hong-kongais Tsui Hark m’a raconté que plus jeune il avait lu Métal en photocopie.

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L’équipe de Métal Hurlant a souvent été perçue comme une bande de rockers incontrôlables.

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Métal Hurlant illustrait le rock français. Même si j’étais un passionné de Bijou, Téléphone ou Trust, je trouvais qu’il n’y avait pas de vrais rockers en France. Le seul qui aurait pu l’être c’était Gilbert Bécaud. George Harrison a même repris une de ses chansons – « Je t’appartiens ». Le plus grand chanteur français (et Serge Gainsbourg était d’accord avec moi) c’était Charles Trenet.

La France n’a pas connu l’équivalent de la pop italienne et du rock allemand. Les vrais novateurs français sont finalement les Rita Mitsouko et Daft Punk mais ils sont arrivés bien plus tard. 

L’équipe de Métal Hurlant avait l’allure d’un groupe de rock. Les vieux dessinateurs avaient l’habitude de s’habiller avec des petits costumes. Quant à nous, nous avions choisi de porter des T-shirts. Druillet avait toujours un blouson de cuir et des bagues de cuir. Moebius était soit habillé en hippie soit habillé avec un style à la Gary Cooper. 

Lors des festivals de BD, on se démarquait. Je m’entendais mieux avec Sid Vicious ou The Stranglers qu’avec les auteurs de BD car nous nous apportions mutuellement autre chose. J’avais une approche musicale dans le sens que j’empilais les bandes dessinées et j’essayais d’orchestrer l’ensemble du journal. Remarquant que l’histoire de Moebius était sombre, celle de Druillet très noire. Par conséquent, je choisissais de réaliser un numéro très dark. Parfois, l’ambiance était plus ludique. Souvent, j’aimais casser l’ambiance : C’était au début du magazine très sérieux puis les histoires devenaient plus intimes voire joyeuses.

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Cinéma de quartier a été l’émission qui a rendu le plus grand hommage au cinéma d’horreur, étrange et bien souvent non-américain. Est-ce que vous vous êtes senti comme un véritable maître du 7ème art ?

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Lorsque je vivais à Livry-Gargan, j’avais l’habitude d’aller au cinéma mais en général les copies sont de très mauvaise qualité. A mon arrivée à la capitale, je réalise qu’il y a des centaines de cinémas de quartier. Je vais à la cinémathèque rue d’Ulm car les places sont à 2 francs. Je me rends au Midi Minuit pour voir un semi-porno et un film d’horreur car c’est le même prix.

Puis j’ai eu un moment déclencheur. Je suis parti avec mon ami Eddy Mitchell et son complice Gérard Jourd’hui à Nashville- Tennessee. Nous y avons croisé des chanteurs comme Johnny Cash et Jerry Lee Lewis. J’ai toujours préféré la soul music et la Country au rock.

Nous venions de louper les concerts de Kris Kristofferson et de Willie Nelson et Eddy me parle de son projet d’émission de télévision – La Dernière séance – véritable hommage au vieux cinéma américain. Je réponds qu’il est dommage de délaisser les films de la Hammer et ceux de Mario Bava. J’avais également une passion pour le western italien et le cinéma espagnol post-franquiste. De plus, je voulais répondre à François Truffaut qui avait déclaré que le cinéma anglais n’existait pas. Hitchcock n’était pas britannique ? William Powell est de plus l’un des plus grands réalisateurs.

En 1984, Pierre Lescure venait de créer la chaîne de télévision Canal +. Même si je ne croyais pas du tout au projet, je lui ai alors parlé de mon idée d’émission – Cinéma de quartier. Lescure me rétorqua que Canal + s’était engagé à être la chaîne du cinéma français et que mon projet ne pouvait se faire que dans 2 ans. J’ai cru qu’il venait de me dire non ! gentiment. 2 ans plus tard, Lescure me rappelle pour me dire que Cinéma de quartier pouvait à présent se faire.

Je vais alors vivre 8 années formidables. Grâce à moi et mes financements, de nombreux films ont pu être restaurés. À la différence des Italiens, les Allemands ont réussi à conserver de très bonnes copies pour un prix très correct. Parfois, ils avaient même des copies avec des fins alternatives.

Certains films ont pu grâce à Cinéma de quartier connaître une nouvelle vie. Mes plus belles audiences ont même eu des diffusions sur TF1 et une nouvelle distribution en vidéo cassette ou en DVD.

Un film comme « Les Tontons Flingueurs » (1963) n’avait jamais été diffusé à la télévision avant Cinéma de quartier.

En 2002, le remplaçant de Pierre Lescure, Dominique Farrugia va pourtant supprimer l’émission. 

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Que pensez-vous du retour de Métal Hurlant ?

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Je fais l’impasse sur le numéro 1. Les Humanoïdes Associés m’ont contacté pour le numéro 2 afin de savoir si je voulais revenir d’une façon ou d’une autre. J’avais eu une expérience similaire malheureuse avec mon retour à L’Écho des Savanes pendant 2 ans. Ce fut une catastrophe. Comme disait le philosophe Arthur Schopenhauer, seuls les voleurs et les gitans ne peuvent revenir là où ils sont déjà allés.

J’ai accepté de revenir chez Métal Hurlant car c’est un trimestriel diffusé dans de nombreux pays. Un numéro sur 2 serait un classique avec des inédits de l’époque. Nicollet a par exemple des histoires qu’il n’a jamais proposées. Je travaille avec des personnes très bien comme Jerry Frissen et Cécile Chabraud.

Je suis revenu en tant qu’ « ange tutélaire ». J’aide la rédaction mais j’espère que celle-ci ne suivra pas tout le temps. Certes, il ne faut pas rogner le Métal Hurlant classique, mais il ne faut pas non plus que la nouvelle formule soit un clone de l’ancienne.

Le numéro 3 qui sort le 2 juin prochain est bien car il y a de nouveaux talents incroyables. C’est un journal qui a l’esprit de Métal Hurlant tout en étant différent. Avec le temps, nous pouvons voir de très beaux résultats. Pour cela, il faut continuer de chercher d’excellents dessinateurs. J’aimerais trouver l’équivalent de la K-Pop en BD. Les Sud-Coréens sont en train de conquérir le monde.

Il faut également provoquer des mariages entre de bons scénaristes et des dessinateurs plein de talents. En BD, un mariage dure maximum 10 ans mais c’est magnifique. Dans le monde de bandes dessinées, il ne faut pas non plus avoir peur des infidélités et être intergénérationnel. Des jeunes peuvent tout à fait travailler avec des vieux qui ont encore des choses à dire.

Je pense également que Métal Hurlant peut tout aussi bien marcher en France, aux États-Unis qu’en Russie. La guerre ne durera pas éternellement et il faudra diffuser à nouveau nos histoires là-bas.

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Pour en savoir plus :

« Mes Moires » de Jean-Pierre Dionnet -Hors Collection 2019 – https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782258098541-mes-moires-jean-pierre-dionnet-christophe-quillien/

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Photo de couverture : © Brieuc CUDENNEC

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