Grande nouvelle : 27 ans après sa sortie, « La Cité des Enfants perdus » (1995) fait peau neuve. Chef d’œuvre français de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, le film va en effet ressortir en version Blu-ray 4K. Une ressortie au cinéma est également prévue.

4 ans après « Delicatessen (1991), le formidable duo de réalisateurs Jeunet/Caro nous plonge dans un nouvel univers: Celui d’un port où les enfants sont traqués par une bande de cyclopes en lien avec un savant de fou incapable de rêver. Dès le départ, « La Cité des Enfants perdus » est un incroyable défi cinématographique. Les costumes sont signés Jean-Paul Gaultier, la musique est composée par Angelo Badalamenti et la photographie est soignée par Darius Khondji. Les personnages sont magnifiquement incarnés par Ron Perlman, Daniel Emilfork, Dominique Pinon, Jean-Claude Dreyfus ou encore par Judith Vittet, âgée à peine de 9 ans. « La Cité des Enfants perdus » méritait toutes les attentions et une discussion avec un des réalisateurs, Jean-Pierre Jeunet. Continuons de rêver.

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« La Cité des Enfants perdus » ressort en Blu-ray 4K. Au même titre que « Delicatessen » (1991) et sa version blu-ray et Netflix, le film retrouve une nouvelle jeunesse.
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Pour « Delicatessen », Darius Khondji, le directeur de la photographie, avait utilisé des procédés spéciaux qui donnaient des résultats magnifiques lors des tirages des copies. Mais ces dernières avaient brûlé sous la chaleur. Nous avons donc opté pour des copies Kodak.

Pour ne pas subir les mêmes soucis avec « La Cité des Enfants perdus », nous choisissons de le réaliser à l’internégatif. J’ai réussi à persuader Darius mais les copies étaient moins belles. En accord avec Sony Classic USA qui a décidé de ressortir cette année « La Cité des Enfants perdus » en Blu-ray 4K, Studio Canal a donc décidé de restaurer le film et c’est magique. Avec le studio L’Image Retrouvée basé à Bologne. Nous avons complètement repris l’étalonnage à partir du négatif original. Ce qui a permis de faire ressortir quantité de détails dans les zones sombres que le spectateur n’avait jamais pu voir. Et évidemment, nettoyé de toutes les poussières, poils et autres pétouilles.

Delicatessen n’est pas encore en 4K. L’avenir nous le dira.

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« La Cité des Enfants perdus » est sorti il y a 27 ans. Un film n’est-il jamais achevé selon vous ?

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Je ne dirais pas cela car je n’ai pas l’envie de refaire un film ou rajouter des scènes. Nous avons voulu juste corriger quelques erreurs. Je me souviens d’un bon exemple dans « Le Bunker de la dernière rafale » (1981) : Un insecte galopait mais nous pouvions apercevoir l’aiguille qui le tenait. Marc Caro en était très insatisfait. Avec la restauration, ce souci a été effacé en quelques secondes. Dans « Delicatessen », nous pouvions voir un tuyau qui était resté dans le champ de la caméra. Nous n’avons pu le voir pendant le tournage car il était dans le brouillard mais il était visible sur la pellicule. Pour Marc, le tuyau avait ruiné le film. Nous avons pu l’effacer 30 ans plus tard.

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Le projet devait être réalisé avant « Delicatessen » mais avait été jugé trop ambitieux. Comment est né l’idée de « La Cité des Enfants perdus » ?

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Nous avions été influencés par une bande dessinée avec un grand type et une petite fille dans un port. Nous avions l’idée mais pas l’histoire. Nous avons alors écrit une histoire d’un méchant qui élevait des monstres marins. Il attirait des enfants pour qu’il lui serve d’appâts. Avec Marc, nous avons trouvé que le concept était trop léger. J’ai alors eu l’idée du vol de rêves.

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Le duo Jeunet-Caro semble fonctionner comme le personnage de la Pieuvre. Chacun complétait l’autre – mais qui faisait quoi ?

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Marc faisait le look du film. Il a imaginé les couleurs rouge et verte, le port et ses canaux. Marc a également travaillé sur les costumes avec Jean-Paul Gaultier et les coiffures. Le début du film avec les cyclopes était très Caro. Quant à moi, je faisais la direction d’acteurs, le découpage et la mise en scène.
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Vous ne pouvez pas réaliser un film sans Dominique Pinon. Dans « La Cité des Enfants perdus », il est même cloné. Est-ce que ce fut un exploit ?

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Ce fut en effet compliqué malgré les répétitions. Je me souviens de la scène où les clones jouent au dé autour de la table. Dominique devait être attentif à la voix de Pitof, le concepteur des effets spéciaux. Il entendait : « et 1, et 2, et 3 regarde, et 5, et 6, et 7 debout ». Dominique devait ensuite jouer les autres clones et être synchro.

Il s’est amusé à jouer pour chacun un trait de caractère. En plus de jouer les clones, Dominique devait interpréter l’Original.

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Quel a été l’accueil du film en 1995 ?

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Nous avons eu le malheur de faire l’ouverture du Festival de Cannes. Daniel Toscan du Plantier nous avait prévenus : « Vous allez vous sentir comme des lapins le jour de l’ouverture de la chasse. » La projection se termine et nous avons eu 30 secondes d’applaudissements. C’était de la politesse ! Toscan du Plantier s’est voulu rassurant en déclarant qu’il n’a entendu aucun strapontin claqué ni de sifflets. Les critiques françaises ont pourtant massacré « La Cité des Enfants perdus ». Nous avons lu que c’était une œuvre qui « sentait la chaussette sale ». Télérama avait certes publié 4 pages sur notre film mais c’était pour mieux nous massacrer…

Je suis ensuite invité aux Etats-Unis et les Américains me disent le plus grand bien du film. J’ai même pu réaliser « Alien la Résurrection » (1997).

En France, il y a toujours une réticence pour le cinéma fantastique. Au fil du temps, « La Cité des Enfants perdus » a été apprécié. De nos jours, il est cité dans les revues anglo-saxonnes comme un des 100 meilleurs films du cinéma. Nous ressortons « La Cité des Enfants perdus » en 4K et il sera projeté dans plusieurs salles de cinéma. C’est une belle revanche.

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Comment est née la conception d’Irvin, le cerveau dans l’aquarium ?


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Je pense que c’est une idée de Caro. Irvin a ensuite été développé par le superviseur Pascal Molina. Nous avons perdu de vue l’aquarium mais lorsque nous avons voulu monter l’exposition « Caro/Jeunet » (2017) à la Halle Saint Pierre, nous avons retrouvé Irvin. Il était détenu par un monsieur qui exhibait des accessoires de cinéma comme dans un freak show. Nous avons restauré Irvin.

Certains accessoires de cinéma se retrouvent dans des catalogues et vendus pour des sommes incroyables.

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Comment s’est passé le travail avec Ron Perlman ?

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Nous avions contacté son agent. Celui-ci nous a répondus que Ron n’était pas intéressé. Nous avons alors fait appel au réalisateur Jean-Jacques Annaud avec qui il avait travaillé dans « La Guerre du feu » (1981)  et « Le Nom de la Rose » (1986). Ron n’avait en fait pas reçu le scénario. Il a accepté le rôle de One et a viré son agent.

Nous avons passé un week-end en Normandie à jouer au billiard. Ron Perlman a appris son texte avec une interprète.

J’ai d’ailleurs écrit à Ron pour l’informer que nous allions restaurer « La Cité des Enfants perdus » et il était ravi.

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Vous retravaillez avec Jean-Claude Dreyfus. Il n’est plus boucher mais dompteur de puces…

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J’ai revu récemment « La Cité des Enfants perdus » et je trouve que Jean-Claude apporte beaucoup d’humanité avec le rôle de Marcello.

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« La Cité des Enfants perdus » est-il une histoire d’amitié ou d’amour ?

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Miette est un peu amoureuse de One mais c’est une relation proche de celle entre Léon (Jean Reno) et Natalie Portman dans le film de Luc Besson (1996).

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« La Cité des Enfants perdus » est un conte avec beaucoup de gamins. Avez-vous gardé contact avec les jeunes acteurs ?

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Oui bien sûr. D’ailleurs, lors du tournage la jeune fille qui faisait la doublure de Miette m’avait posé la question : « A quel âge peut-on se marier ? ». Elle était tombée amoureuse de moi. Des années plus tard, alors que je faisais la promotion de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet » (2013) sur France Inter, une jeune fille est venue me voir. C’était elle mais ne souvenait pas de cette histoire.

Je suis toujours en lien avec Judith Vittet (Miette). Lorsque nous avons visité l’exposition « Jeunet/Caro », nous sommes arrivés devant son costume. Judith a alors mis sa main sous la jupe afin de vérifier s’il y avait une culotte. Par pudeur, elle avait demandé lors du tournage à Jean-Paul Gauthier de lui concevoir une jolie petite culotte.

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Dans vos films, vous vous identifiez souvent aux enfants ?

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Philippe Rouyer du journal Positif avait remarqué que tous mes films ont le même thème (« Alien la Résurrection » inclus) : C’est le petit Poucet. Face à un ogre, l’enfant s’en sort grâce à son imagination. C’est mon histoire de vie : J’ai mes propres monstres et j’arrive à m’en sortir grâce à mon imaginaire. Dans mes films, les monstres ont des aspects différents. Cela peut être un alien, un boucher, la mort, un tigre [pour le projet avorté « L’Odyssée de Pi »] ou un cyborg comme dans « BigBug » (2022). La même histoire revient sans que je m’en rende compte.

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Qu’avez-vous appris de « La Cité des Enfants perdus » ?


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J’ai fait des erreurs. Je n’aime par exemple pas le fait que le spectateur se rend compte si tard dans le film que Zette et Line (la Pieuvre) sont un fait des sœurs siamoises. Il aurait fallu montrer cet aspect dès le début avec un establishment shot.

J’ai également le souvenir de réaliser un film plus lourd que « Delicatessen ». Le budget était plus conséquent mais avec Caro, nous avions peur que Judith Vittet ne finisse pas le film. Sa mère avait des soucis personnels graves et elle nous a prévenus que Judith pouvait quitter le plateau à tout moment. Nous n’étions pas sûr de terminer le tournage ensemble. Daniel Emilfork n’était pas non plus un acteur facile…

J’avais l’impression que j’étais à quatre pattes à ramasser un sac de billes (chaque bille étant un plan). Un rouleau compresseur avançait doucement derrière moi. Si je ne ramassais pas assez les billets, l’engin m’écrasait les pieds.

Mais avec le temps, on se rappelle surtout des bons souvenirs. Les cauchemars et les angoisses que j’ai eus pendant les tournages s’évaporent. J’adore revoir mes films.

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« La Cité des Enfants perdus » est-il un film qui serait possible de réaliser de nos jours ?

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Non au même titre que « Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain » car mes films sont jugés comme décalés. Pendant plus de 4 ans, personne ne voulait produire « BigBug ». Les producteurs français n’arrivaient pas à imaginer des robots dans une comédie. Netflix, ouvert à la diversité, m’a par contre dit oui en 24 heures.

Dans tous les domaines, le marketing a pris le pouvoir. Même dans la mode ou la gastronomie. Des types sortent d’écoles de commerce viennent expliquer à Jean-Paul Gaultier ou à Michel Troisgros comment il faut qu’ils fassent leur métier (!)

Heureusement, certains artistes comme Paolo Sorrentino continuent de faire ce qu’ils leur plaisent mais c’est de plus en plus difficile.

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Pour en savoir plus :

Le site officiel de Jean-Pierre Jeunet : https://www.jpjeunet.com/

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