Il y a quelques figures héroïques qui ne disparaîtront jamais. Icône de toutes les générations, Tintin, infatigable aventurier d’Hergé, continue de faire rêver les lecteurs de bandes dessinées. Fort de son succès, le célèbre reporter a connu deux véritables adaptations cinématographiques : “Tintin et la toison d’or” (1961) et “Tintin et les oranges bleues” (1964). Le jeune belge Jean-Pierre Talbot fut alors choisi parmi des milliers d’autres pour incarner Tintin. 60 ans après les tournages, nous avons rencontré Jean-Pierre Talbot, Tintin pour toujours.

 

 

Vous êtes originaire de Spa. La province de Liège a échappé de peu à la Bataille des Ardennes. Quels sont vos souvenirs d’enfance dans la Belgique d’après-guerre ?
 
 
 
 
Je me souviens très bien de la libération alors que je n’étais âgé que de deux ans. C’est un événement qui m’a beaucoup marqué avec les soldats américains sur leurs tanks et distribuant des chewing-gums à la foule venue les acclamer. J’étais dans les bras de ma grand-mère a un endroit précis. Personne ne m’a raconté ce moment. 
A l’âge de 4 ans, ma famille s’est installé dans la région parisienne. Mon père était devenu responsable d’une usine à Saint Ouen-sur-Seine.
 
 
 
 
Enfant, vous étiez plus Quick & Flupke ou déjà à l’époque Tintin ? 
 
 
 
 
J’ai aimé les deux bandes dessinées. C’est la même ambiance. Quick & Flupke sont le reflet de la jeunesse bruxelloise de l’époque. J’étais moins fan de Spirou.
 
 
 
 
Comment devient-on Tintin ?
 
 
 
 
On ne m’avait jamais dit que je ressemblais à Tintin lorsque j’étais jeune. Le producteur du film « Tintin et la toison d’or », André Barret, avait lancé une offre de casting afin trouver celui qui devait incarner le célèbre reporter à l’écran. Même un petit garçon japonais avait envoyé sa candidature.lll Après des centaines et des centaines, Barret n’était pas satisfait. Tintin ne venait pas à lui donc il fallait venir à Tintin. Barret a alors demandé à des jeunes de sillonner les régions francophones (Belgique, France, Suisse, Québec) pour trouver celui qui devait jouer Tintin. On cherchait partout : sur les marchés, les lieux publics, les mouvements de jeunesse. Quant à moi, à 16 ans, étant sportif et intéressé par l’enseignement, je suis devenu moniteur au club Papa Dauphin sur la plage d’Ostende. Chantal Rivière de l’équipe de « Tintin et la toison d’or » m’a alors repéré et m’a demandé si je connaissais Tintin. J’ai répondu que je connaissais bien entendu la bande dessinée. Chantal Rivière m’a demandé si j’accepterais de le jouer au cinéma car elle trouvait que je lui ressemblais. Je fus alors très surpris. Rivière a pris mon adresse mais lorsque je suis rentré chez ma grand-mère où je logeais, je n’en ai même pas fait  mention. Je ne croyais pas en mes chances.  
Chantal Rivière est finalement venue chez moi et a pris une photo de moi sur la digue. La production à Paris m’a alors demandé par télégramme de venir passer un casting. Lors de ma venue, j’ai été habillé en Tintin. Mais pour moi, cela n’allait pas. Le pantalon était lourd et ressemblait plus à un rideau de cinéma. On m’a fait ensuite une mèche à l’iroquoise mais cela n’allait pas non plus : Ce n’était pas la mèche de Tintin. On m’a ensuite amené aux studios de Boulogne-Billancourt. Je vois une cinquantaine de personnes sous un nid de lumière qui tournait « La Princesse de Clèves » (1961) avec Marina Vlady et Jean Marais. J’étais impressionné pour la première fois de voir un plateau de cinéma. A la fin de la séquence, on m’a poussé devant la caméra afin que je puisse faire un bout d’essai. Je n’avais rien préparé et je n’imaginais pas réciter une fable de La Fontaine ou encore moins Le Cid de Corneille. J’ai pensé à la personnalité de Tintin : C’est un aventurier sportif et sympathique. J’ai alors fait un cumulet, une roue, un flip et des sautillements asymétriques tel un pantin. On m’a ensuite reconduit à la gare. J’ai trouvé l’expérience sympathique et je ne croyais toujours pas en mes chances d’incarner Tintin au cinéma. 15 jours plus tard, la production m’a demandé de revenir à Paris pour un second bout d’essai. Mes remarques sur la tenue de Tintin avaient été prises en compte. Nous étions dans une maison isolée dans la banlieue parisienne. Face à moi, un homme était déguisé en capitaine Haddock. J’ai appris ensuite qu’il s’agissait de l’acteur Georges Wilson, successeur de Jean Vilar au Théâtre National Populaire. On m’a demandé d’imaginer la scène : Avec Milou dans les bras, je devais me cacher car des voleurs étaient à mes trousses. La scène terminée, je pense que c’est Wilson qui a dit à la production que je pouvais incarner Tintin au cinéma.
Je devais incarner le rôle. J’ai alors vécu pendant 6 mois à Paris pour me préparer. Je dois dire que j’étais en opposition à ce qu’on me demandait de faire. J’ai eu des cours de théâtre mais je savais d’emblée que je n’allais jamais devenir acteur. Plus je répétais, plus je me figeais. Par contre, j’observais. Les cours de mime ne m’ont pas plu, non plus. J’ai même convaincu la production. J’ai également pratiqué le judo et en l’espace de 6 mois, j’ai obtenu ma ceinture marron. 
 
J’ai apprécié le contact avec la presse. J’ai été l’invité de l’émission de Guy Lux auprès de stars comme Claude François et Johnny Hallyday. On m’aimait bien car j’incarnais Tintin mais également parce que je ne prenais la place de personne. 
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Vous tournez « Tintin et la toison d’or » en Grèce, en Turquie et en France. Comment avez-vous pu convaincre la production de réaliser vos propres cascades ?
 
 
 
 
 
La plongée sous-marine n’a pas été un souci car, afin de conserver une certaine netteté à l’image, nous ne devions pas tourner très profondément dans l’eau . Les scènes de combat étaient réglées comme un ballet. La descente de la tour à Istanbul fut plus compliquée. Arrivé en haut, je vois deux cascadeurs habillés en Tintin. Les assurances refusaient que je puisse faire la cascade. J’ai refusé d’être doublé et j’ai persuadé l’équipe de me laisser faire la descente. Il y avait trois caméras – une seule prise suffisait. Mais au moment d’enjamber, j’ai réalisé que le sommet de la tour était haut. Sous mon pantalon, j’avais une ceinture et un cordon avec deux mousquetons afin de me soutenir en cas de difficultés. J’ai finalement descendu la tour sans problème.
 
 
La seule cascade que je n’ai pas pu faire c’était de conduire l’hélicoptère dans les airs.  
 
 
 
 

Vous avez joué avec Georges Wilson, Dario Moreno, le clown Georges Loriot ou encore Charles Vanel. Face à ces grands acteurs, vous avez décidé de jouer naturellement. Pour incarner Tintin, il faut être instinctif ?
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Exactement. Avec le dessin d’Hergé, personne ne peut vraiment ressembler à Tintin. J’étais juste une interprétation. Je n’ai jamais essayé d’être le personnage. Je jouais comme si je vivais l’aventure et cela correspondait à Tintin. Je préférais de plus dynamiser plutôt que parler. La critique intellectuelle n’a pas apprécié le film mais l’accueil du public fut si bon que nous avons connu le succès. 
 
 
 
 
 
 
Quelles furent vos relations avec Hergé ?
 
 
 
Dès le début, nous nous sommes fort appréciés. Notre première rencontre s’est faite dans le bureau du producteur. J’avais une grande responsabilité: Ne pas décevoir les enfants.
Hergé m’a fixé du regard pendant plusieurs secondes. J’avais l’impression que cela durait une éternité. Il a ensuite posé la main sur mon épaule et a juste dit: « C’est bien lui! ». Hergé venait de me reconnaître comme Tintin.
Le lendemain, rue Moufetard, nous sommes sortis ensemble dans la rue avecergé un photographe de Paris match. Pour la première fois, je me retrouvai en public habillé en Tintin. Près de 300 personnes m’ont entouré me réclamant des autographes. J’étais gêné car je n’étais pas le dessinateur. Face à ce spectacle, Hergé jubilait. Au début, je signais les autographes avec mon nom Jean-Pierre Talbot. Mais les admirateurs réclamaient la signature Tintin. Je me suis alors tourné vers Hergé et il m’a soufflé : »Oui Jean-Pierre tu dois le faire . » Cependant, j’ai toujours signé Tintin associé à Jean-Pierre Talbot par respect pour Hergé.
Il m’a reconnu une troisième fois en tant que Tintin en m’offrant pour mon mariage une belle aquarelle. Hergé a signé : »À Jean-Pierre et Diana, Monsieur et Madame Tintin ».
Nous avons eu d’autres occasions de nous revoir.
À l’âge de 40 ans, j’ai reçu un compliment merveilleux de la part d’Hergé: « Jean-Pierre, merci. Tu n’as jamais démythifié mon personnage. »
 
Certes je bougeais et je me comportais comme Tintin. Cependant, le personnage a également bouleversé ma vie. Alors que j’étais en finale de judo poids léger contre le champion de Belgique. Il faisait plus de 100 kilos. Le public m’a supporté en m’appelant Tintin. Il restait 40 secondes et mon adversaire m’a écrasé au sol. Il a alors été hué et j’ai été porté en triomphe.
Au tennis, je ne peux pas tricher car Tintin ne le ferait pas. Lorsque je suis battu, mes amis adversaires pendant une partie s’écrient alors : »J’ai envoyé Tintin sur la lune. »
 
 
 
 
Entre un Georges Wilson grandiloquent et un Jean Bouise poétique, quel est votre capitaine Haddock préféré ?

 
 
 
 
J’ai adoré les deux. Par respect pour les deux acteurs, je ne révélerai pas le fond de ma pensée. Même si je m’entendais très bien avec Georges, j’ai dû le mettre au pied du mur. C’était un acteur de théâtre qui prenait beaucoup de place devant la caméra. Je lui ai alors rappelé au bout de trois jours que la vedette du film c’était Tintin et non Haddock.
Jean n’aurait jamais osé tirer la couverture ainsi. Cependant, il manquait de volume physique pour le rôle.

 
 
 
 
Suite au succès du premier film, vous tournez en 1963 « Tintin et les oranges bleues » dans l’Espagne de Franco. Cette fois, Tintin fait équipe avec des enfants pour vaincre l’émir. Était-ce une joie pour vous de retrouver une ambiance de classe?
 
 
 
 
J’ai adoré la scène avec les enfants sur le bateau. J’étais tout à fait dans mon milieu. Le second film a eu moins de succès que le premier car il faisait moins James Bond mais il avait sa propre ambiance.
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Un troisième film était prévu en Inde mais n’a pas été réalisé. Vous aviez eu une idée de l’intrigue?

 
 
 
Il devait y avoir de l’équitation car lors de la préparation du premier film, la production voulait que j’apprenne à faire du cheval sans doute avait-il l’idée de faire un film en Inde avec des chevaux.
Pour « Tintin et la toison d’or  » j’avais 16 ans, alors que pour « Tintin et les oranges bleues », j’avais 20 ans. Je n’étais pas contre le fait de jouer encore dans un nouveau film mais je voulais exercer ma profession d’instituteur. Par conséquent, le tournage devait se faire pendant les vacances scolaires (entre Pâques et septembre). J’imposais mes dates mais les acteurs n’étaient pas disponibles. De plus, le producteur avait déjà dépensé beaucoup d’argent avec les deux premiers films et , en plus, Il avait acheté un petit château dans la Loire.
 
Les années ont passé. Vers l’âge de 35 ans, j’ai craint que l’on fasse un nouveau film sans moi. Je l’aurais très mal vécu. Cela aurait été comme un viol. Je suis fier d’ avoir incarné Tintin en chair et en os.
J’aurais certes pu jouer d’autres rôles mais je ne regrette absolument pas ma carrière d’enseignant. J’ai même été directeur d’un établissement élémentaire de plus de 400 élèves dans ma ville natale, Spa. Même à ma retraite, à 58 ans, j’ai continué d’organiser les classes de neige pour les enfants de 6ème. Il y en a eu 31 en gestion autonome. Les enfants pleuraient car j’ étais exigent , mais ils pleuraient également de joie après.
 
Encore aujourd’hui, pour beaucoup de tintinophiles, je suis Tintin. Je suis ému de voir toujours autant de monde à venir me voir durant les séances de dédicaces. Certains fans ne savent pas comment m’appeler : M. Talbot, Jean-Pierre, Tintin.
 
 
 
 
 
Vous vous êtes lié à des dessinateurs comme Tibet (Ric Hochet) ou encore François Walthéry (Natasha). Tintin est-il responsable de votre goût pour la bande dessinée ?
 
 
 
 
 
 
Je ne suis pas collectionneur mais j’aime beaucoup les dessins liés à Tintin. Jean-Claude Fournier, un des dessinateurs de Spirou, l’a dessiné pour moi avec un pantalon de golf. Walthéry a réalisé un sketch où Natasha embrasse les joues de Tintin.
 
 
 
 
 
 
En 2011, le groupe de musique Feel the noïzz a réalisé un clip où vous jouez un astronaute, Frank White. Était-ce un clin d’œil à l’album « On a marché sur la lune » d’Hergé?
 
 
 
 
 
 
Un ami dessinateur André Thaymans avait le projet de réaliser un long métrage sur son héroïne Caroline Baldwin. Le clip était en fait un bout d’essai. Sur le plateau, j’ai découvert que je devais jouer un astronaute déprimé. Pour la première fois, je devais jouer un personnage très différent de ma personnalité.
 
Le film ne s’est finalement pas fait. Eddy Mitchell était prévu pour y participer.
 
 
 
 
 
Tintin est l’ami des 7 à 77 ans. Vous avez à présent 78 ans. Selon vous, pourquoi le personnage reste aussi puissant malgré le temps qui passe ?
 
 
 
 
 
Tintin incarne la pureté. Le dessin d’Hergé est à la fois très simple et expressif. De plus, ce sont des aventures avec de l’humour, des gags, de l’amitié et la cause des enfants est défendue.
 
J’ai en effet 78 ans mais j’ai obtenu une dérogation officielle sous forme d’un parchemin des éditions Moulinsart pour être autorisé à lire les aventures de Tintin au-delà de 77 ans (rires).
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© Brieuc Cudennec
Pour en savoir plus :

 » J’étais Tintin au cinéma… » de Jean-Pierre Talbot – éditions Jourdan 2007 https://www.leslibraires.fr/livre/494245-j-etais-tintin-au-cinema–jean-pierre-talbot-jourdan-edition

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