« Je suis citoyen franc, mais romain quand je porte les armes. » Retrouvée à Aquicum (Actuelle Budapest), cette inscription latine du IVème siècle de notre ère illustre toute l’ambiguïté des populations qui vivaient dans le monde romain. Qui est finalement ce cher barbare ? Est-il à l’extérieur ou fait-il partie intégrante de l’Empire ? Est-ce finalement toujours l’autre, cet ennemi perpétuel ou y’a-t-il tout de même une partie de nous chez lui ?

Entretien avec Bruno Dumézil, Professeur d’histoire médiévale à Sorbonne Université et Maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, pour en savoir plus sur le barbare, celui qui fait peur mais qui surtout continue de nous fasciner.

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Le barbare a-t-il toujours été celui qui craint voire méprisé ou y’a-t-il tout de même pour lui une certaine fascination ?

 

 

Dès l’époque grecque, il y a un regard ambivalent sur le barbare. Prononcé au départ comme une onomatopée, le terme est inventé par les Grecs au VIème siècle avant notre ère. Les premiers textes décrivent les barbares comme ceux qui ne parlent pas ou parlent mal le Grec mais il n’y a pas ici d’hostilité envers le barbare. Dès le Vème siècle avant Jésus-Christ, on retrouve même l’idée de la sagesse barbare : Celui qui est resté proche de cernunnosla nature aurait gardé une certaine pureté. Le barbare est loin de l’argent et des excès. Par conséquent, il n’est pas corrompu. Pour Jules César, le peuple le plus brave ce sont les Belges car ceux-ci ne commercent pas avec les Romains.

Le terme de barbare est repris par l’historien romain Tacite qui présente le peuple germain comme celui de la pureté. Le texte est repris au XVème siècle et devient un des plus grands succès du début de l’imprimerie. Immédiatement des intellectuels comme Montaigne reprennent l’idée et déclarent que l’autre serait peut-être meilleur. Même si celui qui écrit ne l’a probablement jamais rencontré mais le barbare s’impose comme celui qui a des qualités que le civilisé n’a pas.

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Rome a adopté l’idée de syncrétisme en particulier religieux pour ceux qu’ils envahissaient ou fréquentaient. Y’a-t-il eu une volonté d’intégrer le barbare ou au moins de l’associer ?
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Alors que les Grecs ne distribuaient pas leur citoyenneté, les Romains le font immédiatement. Avec l’archéologie, nous pouvons aisément trouver en Germanie du matériel romain ou des traces de consommation de vin. Les produits méditerranéens deviennent populaires et les élites locales se romanisent. Ceux que nous appelons barbares sont en fait déjà ancrés dans la romanité. Vercingétorix a par exemple été formé à l’école de légion romaine. Arminius, seul Germain à avoir obtenu une victoire sur les Romains à Teutobourg est en fait de citoyenneté romaine.

 

 

La xénophobie existait-elle ?

 

 

Le racisme non mais la xénophobie oui. Dans beaucoup de civilisations, on considère que l’autre est toujours un imbécile. Les cités se détestent réciproquement au sein d’un même empire. Cependant, il existe un portrait du barbare qui se diffuse : Il est cruel, trop violent, excessif (il a soit trop de courage ou soit trop de lâcheté), il est trop blanc ou trop noir,… Les barbares impressionnent également par leur taille. Sans doute y a-t-il des raisons plus alimentaires que génétiques. Le régime méditerranéen ne convient pas pour la petite enfance. Les Germains se nourrissent avec des laitages ce qui leur permet de devenir grands.

Même si des intellectuels comme Suétone et Juvénal sont hostiles aux orientaux, le métissage des élites romaines ne pose pas de problème majeur. La société est capable d’accepter un grand nombre de traits nouveaux à l’exception du sacrifice humain et plus tard du manichéisme, religion perse jugée incompatible à la romanité. Dans les années 390, Rome interdit également le port de tenues barbares à l’intérieur de la ville. Ce qui est paradoxal c’est que celui qui prend cette décision est Stilicon, un général fils de vandales…

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Le mur d’Hadrien érigé au Ier siècle après Jésus Christ est-il surtout un marqueur symbolique plus qu’un rempart contre le barbare de Calédonie ?
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Le mur a une hauteur d’environ de moins de 7 mètres mais est protégé par des garnisons. Cependant, les populations au nord du mur ne sont pas très nombreuses. Nous pouvons nous interroger sur l’importance de la construction d’une telle fortification. Il y a aussi pour Rome une capacité à mobiliser ses ressources fiscales. On justifie l’impôt par l’édification d’un mur, protection contre les menaces extérieures.

 

 

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Les invasions dites barbares sont généralement regroupées entre les années 375 avec l’arrivée des Huns et 568-577 avec l’invasion des Slaves. Comment arrive-t-on à étudier une période de près de deux siècles ?
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Rome change fortement au IIIème siècle. Des raids barbares enfoncent à plusieurs reprises le limes, la ligne de fortifications romaines. L’archéologie nous prouve qu’il y a eu des changements. Le costume militaire se modernise : les soldats ne portent plus la toge mais SACle pantalon. Il y a à présent un glaive à la ceinture.

En 410, le sac de Rome est un traumatisme. Pourtant, la ville n’est plus la capitale de l’Empire romain – à présent installée à Ravenne. De plus, Alaric, celui qui attaque Rome, est en fait un général de l’armée romaine. Il a des origines gothiques, et donc la population y voit une invasion barbare. Depuis 390 avant Jésus-Christ, Rome avait été à l’abri des attaques étrangères. L’année 410 marque le début d’une époque difficile pour les Romains. En 455, un nouveau sac arrive avec les Vandales. Rome ne se relèvera pas.

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Ces hordes affluant sur l’Empire romain sont-elles finalement des réfugiés fuyant l’arrivée des Huns ?
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La vérité est sûrement plus complexe. L’Empire est fragilisé par une baisse de la population et des troubles intérieurs. Rome a également amener les barbares à se structurer. Au IIIème siècle, les Francs et les Alamans s’unissent ce qui est une nouveauté. Certaines populations circulent dans l’Empire et se proposent parfois comme alliées de Rome et parfois elles sont des hordes de pilleurs le long des frontières.

 

 

Connaît-on les véritables origines d’Attila le Hun ?

 

 

Les Huns possèdent un empire de steppes immense mais très fractionné : Les Ostrogoths, les Alains et même des Romains s’installent dans ce territoire. Le secrétaire personnel d’Attila est un certain Oreste, futur père du dernier empereur de Rome, Romulus Augustule. Mais à la différence de d’autres chefs barbares, Attila n’aura jamais l’envie de s’intégrer dans le monde romain.

 

 

Il est considéré comme un héros en Hongrie…

 

 

À partir du XIIème siècle, les Hongrois vont en effet récupérer l’héritage des Huns et vont présenter Attila comme leur héros national, en le présentant comme leur ancêtre.

 

 

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À la fin du VIème siècle, les Lombards entrent dans la Plaine du Pô et s’imposent dans la région que nous appelons aujourd’hui la Lombardie. Est-ce un exemple d’installation barbare réussie ?
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Grâce à l’historien Paul Diacre, il y a en effet cette vision que le royaume des Lombards lombardétait parfait. Cependant, Charlemagne abat les Lombards en 774 et leur royaume disparaît. Les Wisigoths d’Espagne, quant à eux, seront chassés par les Arabes au VIIIème siècle. Les royaumes les plus connus ne sont finalement pas ceux qui vont laisser le plus de traces. Par contre, les Mérovingiens, bien souvent décriés et moqués, vont réaliser un royaume qui va perdurer pendant trois siècles. Il faut rappeler que, pour des raisons mystérieuses, c’est Clovis qui décide de s’installer à Paris.

 

 

Cheveux longs, barbes, seigneurs des anneaux, chefs montés sur des boucliers,… Est-ce que le Romain du IV-Vème siècles est avant tout un barbare ?
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Les sociologues parlent ici d’ethos. Proches de l’Église, cavaliers, propriétaires de terres, l’élite romaine tardive et l’élite barbare fonctionnent de la même façon. Très rapidement, des inter-mariages s’organisent et vers 600, il est à présent très difficile de distinguer un Romain d’un Franc. Dans leurs sociétés, un riche est un riche, un pauvre est un pauvre. C’est sans doute un critère plus important que l’ethnicité.
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« Le monde germanique fut peut-être la plus brillante et la plus durable création du génie politique et militaire de Rome. » écrit l’historien Patrick Geary. L’âge d’or de Rome est-il finalement barbare ?

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Depuis deux générations, l’Antiquité tardive fascine car il est l’époque de la chute de l’Empire romain d’Occident. Les derniers siècles de Rome depuis le IIIème siècle connaissent une inventivité extraordinaire. Le Christianisme y joue une grande part avec notamment les écrits (la pensée de Saint Augustin). Les royaumes du Vème siècle innovent et perdurent plus longtemps même que l’Empire romain.

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Ces nouveaux royaumes vont-ils critiquer l’Empire romain ?

 

 

La fascination pour Rome perdure. Dès que les Francs s’installent, ils inventent une légende de leurs propres origines. Comme les Romains, ils viendraient de la cité de Troie. Au VIIème siècle, les Francs se font même appelés Enée ou Anténor pensant que cette légende est véritable. L’idée d’Empire romain ne disparaît pas non plus : Les rois frappent des monnaies au nom des empereurs de Constantinople.

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Est-ce les invasions arabes qui finalement mettent fin à l’Empire romain ?
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Il y a une transformation au VIIème siècle mais elle n’est pas seulement liée aux invasions arabes. Les équilibres se brisent dès la fin du VIème siècle. La peste justinienne s’abat sur tout l’Occident et tue près de la moitié de la population de Constantinople. Les échanges avec la Méditerranée deviennent difficiles et par conséquent le lien avec Constantinople s’atténue fortement. Peu à peu, les rois barbares prennent également une indépendance certaine.

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Avec la réalisation de séries telles que « Game of Thrones » ou « Barbares », le barbare reste populaire. Que dit-il de nous ?
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Nous avons besoin de le voir. Le Viking est également partout avec la série ou la sortie prochaine du jeu vidéo « Assassin’s Creed : Valhalla ». Le barbare est certes violent mais il est plus jeune, plus pur, ne participant pas à la corruption. Cette idée est un héritage de la pensée grecque. Un philosophe grec pourrait très bien apprécier une série comme « Game of Thrones ». L’image des sauvageons au-delà du mur est la même que l’historien grec Hérodote a construit sur les barbares. Cependant, nous n’avons aucune envie de rencontrer le barbare. Seule l’image nous plaît. Personne ne s’est jamais défini juridiquement comme « barbare »… à l’exception des Burgondes qui avaient compris que seuls les barbares étaient exempts de l’impôt romain !

 

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Pour en savoir plus :

 

« Les barbares » de Bruno Dumézil – Presses Universitaires de France 2016 https://www.puf.com/content/Les_barbares

« Les barbares expliqués à mon fils » de Bruno Dumézil – Editions du Seuil 2010 https://www.seuil.com/ouvrage/les-barbares-expliques-a-mon-fils-bruno-dumezil/9782021009828

 

 

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