Siège de Waco (1993), attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par le groupe Aum (1995), vague de suicides au sein du Temple solaire,… Á la veille de l’an 2000, les sectes ont provoqué un flot de tragédies. Histoires d’argent, de disparition, de scandales sexuels et de familles détruites, les sectes s’adaptent à notre temps et continuent leurs funestes manœuvres. Le combat contre les dérives sectaires doit perdurer. Entretien avec Daniel Vaillant, ancien Ministre de l’Intérieur (2000-2002) et ancien Maire du 18ème arrondissement de Paris (2003-2014).

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Quelle est la situation de la lutte contre les sectes au moment de votre arrivée au ministère de l’Intérieur ?

 

 

 

 

C’est un combat qui mérite toujours d’être ravivé parce que la France n’a jamais eu l’habitude de traiter le sujet. Nous avons trop longtemps pensé que les sectes étaient un mouvement que l’on retrouvait avant tout aux États-Unis. Devenant Ministre de l’Intérieur, j’ai voulu prendre le taureau par les cornes car j’étais assez porté à la lutte anti-sectes. Il fallait non seulement combattre les dérives mais aussi le fonctionnement même de ces mouvements. La scientologie était évidemment un point central avec son installation à l’époque dans le 12ème arrondissement de Paris. J’ai même manifesté avec entre autres Jean-Luc Mélenchon contre cette arrivée dans la capitale. Sur fond de traitement psychologique, des psychiatres de renom et des psychothérapeutes s’engageaient dans des dérives qui avoisinaient des modes de fonctionnement sectaires. Ce sont surtout des exploiteurs de la misère humaine. Avant d’être Ministre de l’Intérieur, j’avais obtenu de la part du Directeur des Renseignements généraux, Yves Bertrand, un rapport sur des sectes comme le Temple solaire ou l’Aumisme. Leurs actions étaient peu médiatisées et pourtanttemple elles engendraient beaucoup d’abus. Certaines personnes manœuvraient pour obtenir le plus d’argent possible et pour contrôler les esprits les plus fragiles. En tant que Socialiste et humaniste, je ne pouvais rester insensible à tant d’injustices. J’ai moi-même eu connaissance de personnes totalement ruinées après avoir été en contact avec des mouvements sectaires. Des familles entières ont été touchées. Même si j’ai été assez critique envers certains médias, d’autres ont su informer sur ce danger. Et lorsque je suis arrivé au Ministère de l’Intérieur à la fin du mois d’août 2000, j’ai annoncé que la lutte contre les sectes était une de mes priorités. Nous avons lancé la Miviludes (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) qui a été un succès. Ce fut un combat qui a évité le clivage gauche-droite traditionnel. L’ancien magistrat Georges Fenech s’est pleinement engagé puisque lui-même avait été témoin de l’influence de la Scientologie chez certains de ses confrères dans le Sud de la France et a participé à la création de la Miviludes (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires). Même la loi Abou-Picard en 2001 que j’avais soutenue a été freinée par l’influence catholique qui n’aimait pas l’idée que l’on puisse peser sur la liberté de croire et de conscience. En tant que Ministre des cultes, j’ai tenu à rassurer : en aucun cas je n’ai été partisan de l’idée qui consiste à affirmer que les grandes religions sont finalement des sectes qui ont réussi. Avec la loi Abou-Picard, seuls les mouvements sectaires devaient être sanctionnés. Par conséquent, et d’une certaine manière, les Églises devaient soutenir une telle initiative. De nombreuses sectes sont nées suite à une rupture avec une Église. Nous sommes toujours victimes de ces extrémistes.

 

Même du côté du Quai d’Orsay, il y avait des réserves par peur des répercussions vis-à-vis de l’Allemagne ou des États-Unis.

 

 

 

 

La loi Abou-Picard peut-elle être améliorée ?

 

 

 

 

Il faut considérer qu’avec la rapidité des évolutions, nous n’adoptons pas aujourd’hui les meilleurs moyens pour lutter contre les mouvements sectaires. La technologie et la communication ont évolué et il faut s’adapter à ces changements. Cela nous conduit à faire des précisions, des révisions et quelquefois des ruptures. Nous avons baissé la garde face aux milisectes. C’est un sujet qui est beaucoup moins traité et cela ne veut pourtant pas dire qu’elles n’existent plus. Dans les années 90, Une association Nouvelle Acropole France s’était installée rue Daguerre dans le 14ème arrondissement de Paris et avait noué des relations avec des magistrats. Elle fut rapidement dénoncée comme une secte « néo fasciste » et avait provoqué la contestation des riverains. Une association, « Daguerre aux sectes », fut même crée afin de contrer ce mouvement. De nos jours, il existe des faits similaires et nous sommes malheureusement moins mobilisés. La disparition progressive de la Milivudes est un très mauvais signal. Lorsque l’on supprime un tel outil c’est que l’on pense que la lutte contre les sectes n’est plus utile. Quelle erreur ! Nous devons continuer le combat contre les sectes efficaces et bien organisées.

 

 

 

 

En tant que Maire du 18ème arrondissement de Paris, vous vous êtes opposé à une vente de locaux à des témoins de Jéhovah. Comment peut-on se protéger face à l’installation de groupes sectaires dans les communes ?

 

 

 

 

 

En matière d’urbanisation et de préemption, un maire d’arrondissement et de grande ville a en effet les moyens de mettre à terme à l’implication de mouvements sectaires et extrémistes. Ce n’est pas le cas des maires de plus petites communes. Nous devons être beaucoup vigilants. Il y a un certain enlisement dans les campagnes qui profite à des gourous de toute nature, des médecins guérisseurs ou des soi-disant prophètes. La Milivudes faisait ce travail de veille.

 

 

 

 

Qu’avez-vous pensé des rencontres de Tom Cruise, porte-parole de la scientologie, avec le Ministre de l’économie Nicolas Sarkozy en 2004 puis du Président Emmanuel Macron en 2018 ?

 

 

 

 

Ce fut une faute intentionnelle ou médiatique. Beaucoup d’hommes politiques tombent trop sous le charme de la médiatisation. L’accueil de Tom Cruise par les institutions fut une réelle erreur car il ne faut jamais laisser de place aux sectes et aux mouvements sectaires. Lorsque Nicolas Sarkozy est arrivé Place Beauvau, une de ses premières actions fut d’aller au Congrès de Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) avec les femmes d’un côté et les hommes de l’autre. Je n’aurais jamais accepté de telles conditions. Je me suis rendu à chaque réunion de préparation du CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) et nous sommes parvenus à un accord le 2 juillet 2001 pour l’élection du Recteur. Toutes nos discussions se sont terminées avec l’élection présidentielle de 2002. Certains craignaient que les accords ne conviennent finalement pas. Nicolas Sarkozy a repris le dossier mais, malgré nos précédents travaux, ce qui a été conclu n’a clairement pas été à la hauteur.

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Les groupuscules d’extrême gauche et d’extrême droite fonctionnent-ils comme les mouvements sectaires ?

 

 

 

 

J’ai toujours combattu l’extrémisme. Dieudonné se représentait au Théâtre de la main d’or au début des années 2000 et pas une seule fois, je n’ai hésité à m’opposer à lui. C’est, selon moi, un individu d’extrême droite, qui est en quête de notoriété et d’argent. Presque tous les dimanches, des membres de la scientologie étaient présents sur le marché de Château Rouge avec l’objectif de convertir des victimes de la drogue. Certains allaient jusqu’à agresser des militants politiques qui tractaient. J’ai alors donné de la voix au Préfet de Police afin de m’opposer à la présence de scientologues. Il faut une vigilance de proximité car ce genre d’actions continue. L’humain est le meilleur détecteur contre les dérives. Nous avons plus que besoin du renseignement dans les quartiers où des individus mettent le grappin sur des esprits en difficulté.

 

 

 

 

Pour quelles raisons les structures qui luttent contre les sectes doivent continuer leur combat ?

 

 

 

 

 

Les outils doivent perdurer, se moderniser et s’adapter. Les sectaires s’habituent aux nouvelles technologies et continuent de muter. Les services de l’État sont malheureusement pris en défaut car trop statiques et pas assez courageux. De plus, moins nous communiquons, plus nous sommes efficaces. Je me méfie de la communication y compris de celle des ministres de l’Intérieur. Nous devons servir et pas à se servir de drames. On m’a reproché d’avoir été un ministre discret. Je n’ai aucun regret. L’incendie de la synagogue de Trappes en 2000 est un bon exemple. Le Grand Rabbin Joseph Sitruk m’a pressé de faire une déclaration pour condamner cet acte antisémite. Avec la moindre preuve, je l’aurais fait immédiatement mais j’ai préféré attendre les conclusions de l’enquête pour éviter toute fausse communication. Jean-Marie Le Pen aurait sauté sur l’occasion. Deux jours plus tard, l’enquête a découvert qu’il s’agissait d’une erreur du gardien de la synagogue. J’ai eu raison d’avoir été discret.

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Le site de la Miviludes : https://www.derives-sectes.gouv.fr/

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