Plus de cent ans après sa conclusion, la Première Guerre mondiale continue de marquer les esprits. La quasi-totalité des communes françaises, l’ensemble des départements et tous les territoires de l’Empire n’ont pas été épargnés par la disparition de soldats. La Bretagne en est un bel exemple. Entre 1914 et 1918, plus d’une centaine de milliers de Bretons ont été tués au combat. Au-delà de ces pertes, la Bretagne fut également un théâtre important de la Grande Guerre. Entretien avec Yann Lagadec, Maître de conférences à l’Université Rennes 2 et Spécialiste de la Première Guerre mondiale.

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Entre 1914 à 1918, 65% des Bretons âgés de 18 à 48 ans sont mobilisés – Taux plus élevé que la moyenne française (56%). Est-ce surtout une volonté de l’état-major d’avoir en réserve des soldats paysans plus aptes à supporter des conditions difficiles ?

 


Le taux de mobilisation des Bretons – mais aussi de quelques autres départements ruraux de l’Ouest de la France par exemple – n’a rien à voir avec une quelconque décision de l’état-major. Ici comme ailleurs, ce sont les structures démographiques de la population qui expliquent ces chiffres. La fécondité est restée élevée plus tardivement dans l’Ouest en général, et en Bretagne en particulier, que dans le reste de la France, par exemple dans le Sud-Ouest. Il nait ici plus d’enfants qu’ailleurs jusque dans les années 1890. Ces enfants nés dans les années 1890, ce sont justement ceux que l’on va mobiliser durant la guerre…

De manière plus positive, ce sont ces mêmes classes pleines qui, dans les années 1920, vont quitter la Bretagne pour aller profiter des opportunités foncières dans un Sud-Ouest où la main d’œuvre manque, pour les mêmes raisons.

 

 

L’image du Breton bien souvent perçu comme un nigaud issu d’un milieu rural précaire (à l’image de Bécassine) a-t-elle changé au cours de la guerre ?

 

 

Il me semble en effet que cette image évolue largement. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans l’ouvrage Petites patries dans la Grande Guerre, que j’ai codirigé avec Michaël Bourlet et Erwan Le Gall (Rennes, PUR, 2013). La presse, la littérature l’illustrent de manière assez poilu bretonévidente. Avant 1914, la Bretagne fait figure de province « arriérée », engoncée dans son archaïsme : le poids qu’y a le catholicisme, dans une République laïque voire laïcarde, y est régulièrement moqué, notamment dans la presse satirique parisienne. Durant la guerre, ce qui était perçu comme de l’archaïsme se mue en « traditions », avec la connotation bien plus positive que cela peut avoir. On le voit notamment avec la photo qui figure à la une de la revue L’Illustration du 3 juillet 1915, celle de deux sonneurs de la musique régimentaire du 73e RIT, le régiment territorial de Guingamp. Cette musique « traditionnelle », devenue une force, est intégrée dans les pratiques militaires, avec l’assentiment de la hiérarchie bien entendu. Et il en va de même de la langue bretonne d’ailleurs, comme j’ai pu le montrer dans un autre article. 

 

 

En quoi la bataille de Maissin (22 août 1914) est-elle importante dans l’histoire des Bretons ?

 

 

Je ne pense pas qu’elle soit une bataille « importante dans l’histoire des Bretons », éventuellement « dans l’histoire de Bretons », en l’occurrence ceux mobilisés au sein du 11e corps d’armée qui viennent du Finistère, du Morbihan, de Loire-Inférieure et de… Vendée. Ce combat est l’un de ceux qui constituent, de manière plus globale, ce que l’on appelle la « bataille des frontières », lorsque les troupes françaises se portent à la rencontre des forces allemandes qui progressent en Belgique dans l’espoir de les prendre de flanc, les 21 et 22 août 1914. Comme tous les combats livrés ce jour-là, celui de Maissin est particulièrement fusiliermeurtrier et peut en cela être comparé à ceux auxquels participe le 10e corps d’armée – celui de Rennes, qui mobilise cependant aussi des combattants venant de la Manche – à proximité de Charleroi par exemple. Mais ces combats sont aussi moins meurtriers que d’autres : à Bertrix, le 17e corps d’armée venu de Toulouse, à Rossignol, le 1er corps d’armée colonial mobilisé à Brest et Lorient mais aussi à Cherbourg, Rochefort etc. subissent des pertes bien plus importantes. Et, dans les semaines et les mois qui suivent, de nombreuses unités bretonnes font face à des combats bien plus terribles encore : le 41e RI, le régiment de Rennes, subit des pertes sans aucun rapport avec celles de Charleroi et de Maissin les 3 et 4 octobre 1914 à Neuville-Vitasse. Mais aujourd’hui, personne ne connait plus le nom de cette bataille…   

La particularité de Maissin tient en fait à la construction d’une mémoire spécifique de cette bataille dans l’entre-deux-guerres, du fait de l’action de quelques anciens combattants de la 22e DI (celle de Vannes) et, plus encore, du 19e RI (le régiment de Brest). L’apothéose de ce mouvement est bien entendu, en 1932, le transfert du calvaire du Tréhou, un calvaire du 15e siècle, classé monument historique, du Finistère en Belgique. C’est cette action des anciens combattants qui permet cette « consolidation mémorielle » de la bataille de Maissin, bien plus que sa dimension militaire intrinsèque.     

 

 

 

Suite à son offensive sur le Chemin des dames en 1917, le général Nivelle aurait dit : « Ce que j’en ai consommé de Bretons! » (Mythe?). L’image du soldat breton en tant que chair à canon a-t-elle eu la dent dure ?

 

 

La « citation » du général Nivelle est apocryphe. Elle « apparaît » tardivement dans les sources, après la Seconde Guerre mondiale, en fait dans des ouvrages militants qui ne donnent – bien entendu – aucune source pour appuyer leurs dires. Le paradoxe, c’est que Nivelle, qui a commandé une division bretonne en 1915, la 61e DI, une unité de réserve, y a acquis la réputation d’un chef économe de la vie de ses hommes. En bon artilleur qu’il est, il développe d’ailleurs la tactique du barrage roulant, ce « mur d’obus » protecteur pour les hommes qui montent à l’assaut, tactique qui sera reprise et développée par la suite.

Surtout, les divisions mobilisées en Bretagne en août 1914 – les 19e, 20e, 21e, 22e, 60e et 61e DI – sont des divisions des plus banales. Ce n’est pas sur elles que le GQG s’appuie dès lors qu’il y a des actions particulières à accomplir, mais sur celles des corps d’armées considérés comme des corps d’armée « d’élite », formés entre autres des combattants à la pointe des tactiques d’infanterie que sont, dans l’immédiat avant-guerre, les chasseurs à pied. C’est le cas notamment du 20e corps, celui de Nancy, que l’on trouve dans tous les coups durs. Et parmi les divisions qui vont acquérir au fil de la guerre la réputation de « divisons d’assaut » – c’est une réputation, pas une dénomination officielle –, on ne trouve pas une seule division bretonne…

En ce domaine comme en de nombreux autres, la mémoire de la Grande Guerre n’a qu’un rapport assez distant avec l’histoire. C’est toute l’importance du travail de fond, dépassionné, des historiens, depuis 2012 entre autres…

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Pendant près d’un siècle, le nombre de Bretons morts pour la France a fait débat. Connaît-on à présent le nombre exact ?

 

 

 

Là encore, le fossé entre histoire et mémoire est considérable. Le nombre de Bretons morts pour la France ne fait pas « débat » en fait. Il est clairement établi, depuis la fin des années 1920 ou le début des années 1930, par toute une série d’enquêtes qui, menées par les autorités préfectorales comme par des chercheurs indépendants, s’accordent sur un chiffre qui tourne autour de 130 à 135 000 morts. Fournir un « nombre exact » serait d’ailleurs illusoire, sans plus de pertinence historique pour la Bretagne que pour le Limousin ou la Bourgogne : faut-il prendre en compte les morts nés en Bretagne ou ceux vivant en Bretagne à la date de leur mobilisation ? Aujourd’hui, la base « Mémoire des hommes », qui recense tous les morts pour la France de la Grande Guerre, permet d’établir un chiffre de l’ordre de 130 000 pour la Bretagne à cinq départements – il s’agit ici des combattants nés en Bretagne, le seul critère incontestable me semble-t-il –, un chiffre cohérent avec ce que disaient déjà les enquêtes des années 1920.  

Encore mis en avant à Sainte-Anne-d’Auray aujourd’hui, le mythe des 240 000 morts – voire 300 000 si l’on en croit le journal nationaliste Breizh Atao dans les années 1930 ! – est forgé de toutes pièces dans les années 1920-1930, avec des arrière-pensées politiciennes évidentes. L’on trouve d’ailleurs, au même moment, le même phénomène en Corse, où les 8 à 10 000 morts se transforment en 40 000 ! Pour l’historien, il est passionnant d’étudier cette distorsion entre l’histoire, établie de manière sûre depuis presque cent ans sur ce point, et la mémoire qui ne tient guère compte de l’histoire…

 

 

Par le débarquement de troupes alliées dans ses ports, l’arrivée de réfugiés venant de toute l’Europe et l’internement des prisonniers allemands, la Bretagne a-t-elle connu sa période la plus internationale entre 1914 et 1918 ?

 

 

La « plus internationale », je ne saurais l’assurer, mais l’une des plus internationales indéniablement. La Bretagne devient en effet une terre d’accueil ou de transit de nombreux étrangers durant cette période. Les plus nombreux sont les soldats des pays alliés qui débarquent ici : les Britanniques à Nantes à l’été 1914, les Portugais et les Russes à Brest en 1916, les Américains surtout à Saint-Nazaire et Brest à compter de l’été 1917. La brestparticularité de ces Américains, c’est qu’ils restent plus longtemps ici, qu’ils essaiment, aussi, bien au-delà des seuls ports : bases aéronavales comme au Pouldu, camps d’entrainement à Meucon ou Coëtquidan (et dans les communes des environs, jusqu’à Redon), lieux de repos comme à Dinard et Saint-Malo, les exemples ne manquent guère. Ils ont donc la possibilité d’entrer largement en contact avec la population bretonne, y compris dans des zones rurales peu habituées à cette présence étrangère.

C’était aussi le cas depuis 1914 avec les réfugiés belges, arrivés par milliers en Bretagne, mais aussi avec les prisonniers de guerre allemands ou les internés civils originaires des puissances de la Triple Alliance regroupés entre autres à Coëtquidan, Dinan, Montfort ou Châteauneuf-d’Ille-et-Vilaine pour les premiers, à  Carnac, Guérande, Saint-Ilan près de Saint-Brieuc ou l’Île-Longue pour les seconds.

Ouverte sur l’Océan, mais aussi en connexion avec le Front, la Bretagne, pourtant réputée être un « finisterre », loin de tout, se révèle ainsi être un véritable carrefour au cœur des grandes circulations internationales.  

 

 

Comment la littérature et l’art de Bretagne ont-ils interprété la Première Guerre mondiale ?

 


Je ne pense pas qu’il y ait de grande différence entre la manière dont les artistes bretons et les autres ont représenté la Grande Guerre. Durant le conflit lui-même, il y a tout d’abord la participation, pour beaucoup, au discours patriotique voire nationaliste ambiant, très « anti-boche » : que l’on pense par exemple aux œuvres de guerre du Lannionais Charles Le mathurinGoffic, futur académicien. Les peintres mobilisés – Méheut, Godet, Lemordant… –, plus près des réalités des combats, sont sans doute moins « va-t-en-guerre ». Comme de nombreux autres artistes, professionnels ou simples amateurs, ils représentent la guerre à hauteur d’hommes, offrant à l’historien des témoignages visuels particulièrement intéressants sur la vie des tranchées mais aussi à l’arrière-front.

C’est après-guerre que les choses évoluent sans doute, dans un tout autre contexte cependant : celui du nationalisme – breton, et non plus français – pour certains, d’ un pacifisme au moins relatif pour d’autres. Le cas de Roger Vercel, dont le fameux roman, Capitaine Conan, date cependant de 1934, est de ce point de vue très révélateur. Mais il en dit sans doute autant sur les années 1930 que sur la période de la guerre…

Reste une particularité bretonne : celle des monuments aux morts, objets de mon prochain livre à paraître à l’automne (Faire son deuil, construire les mémoires. Les monuments aux morts de la Grande Guerre dans les Côtes d’Armor, Pabu, A l’Ombre des mots, 2020). Leur étude montre la volonté récurrente – mais en aucun cas systématique – de les « bretonniser » : cela passe par l’usage de la langue bretonne pour les épitaphes, l’ajout de symboles qui renvoient à la Bretagne (des hermines entre autres), le choix de formes particulières (les mégalithes par exemple) ou la place apparemment plus large faite aux femmes en costume du pays, de Pleurtuit à Penmarc’h, en passant par Saint-Cast, Trévé, Tréguier ou Coray.     

 


Au cours des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’historiographie des Bretons a-t-elle pu s’enrichir de nouvelles connaissances ?

 

 

Le grand apport du centenaire a été, selon moi, la plus grande accessibilité à de nombreuses sources, notamment ce que l’on appelle les ego-documents : les lettres, les carnets, les journaux intimes dont les familles ont facilité la publication parfois, ou permis la numérisation par les services d’archives, et ce dans tous les milieux sociaux, du patron rennais Charles Oberthür au fusilier marin plouhatin Lucien Richomme, en passant par le prisonnier Michel Lec’hvien, qui a laissé un récit en breton de son évasion. 

Ceci a permis aux historiens d’approfondir bien des enquêtes qui avait été engagées avant même le centenaire : je pense notamment ici aux travaux de Didier Guyvarc’h. Parmi les domaines sur lesquels les connaissances ont fait de nets progrès, je retiendrai quatre dossiers principaux. Le premier concerne les combattants bretons et, plus particulièrement, ceux servant dans des unités mobilisées en Bretagne : on en sait beaucoup plus désormais, grâce à des enquêtes parfois très fines sur certains régiments, certaines divisions, le 47e RI de Saint-Malo étudié par Erwan Le Gall, le 24e dragons et le 13e hussards éclairés par Quentin Rohou, le 2e chasseurs à cheval de Pontivy, les fusiliers marins, la 22e DI de Vannes pour mes propres travaux ; ceci a permis d’en finir avec quelques « mythes » à la vie dure. Le second dossier touche à la vie à l’arrière : la place des femmes, celle des enfants, la mobilisation de l’économie sont ainsi mieux connues, même s’il reste beaucoup à faire. Le troisième dossier est celui de la présence américaine en Bretagne : on en sait plus désormais, tant sur les régions nazairiennes et brestoises que sur ce qui se joue ailleurs aussi. La quatrième et dernière thématique est sans doute celle de la mémoire de la Grande Guerre, une mémoire assez largement spécifique en Bretagne : l’histoire de la construction de cette mémoire est mieux cernée elle aussi.  

 


Que peut-on encore apprendre de cette Bretagne de 14-18 ?

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Il reste de nombreux points à éclaircir, et même quelques thématiques à défricher totalement. Il serait vain ici de tous les énumérer. Parmi ceux-ci, retenons la question de l’adaptation du monde rural breton durant la guerre, moins bien connu que l’industrie urbaine, celle de la présence américaine à étudier cette fois à partir des sources américaines, et plus seulement de la documentation française, celle des recompositions sociales à l’œuvre au lendemain de la guerre (quels sont les effets du conflit sur l’aristocratie foncière, encore si présente avant 1914 en Bretagne ?) etc.

Bref, il y a encore largement de quoi occuper historiens et étudiants…

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Pour en savoir plus :

« Les Bretons et la Grande Guerre » de Didier Guyvarc’h et Yann Lagadec – Presses Universitaires de Rennes 2013 http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=3290

« Petites patries dans la Grande Guerre » de Michaël Bourlet, Erwan Le Gall et Yann Lagadec – Presses Universitaires Rennes 2013 https://livre.fnac.com/a6076208/Michael-Bourlet-Petites-patries-dans-la-grande-guerre#st=petites+patries+dans+la+&ct=Rayons&t=p

« Un fusilier marin à Dixmude- Le carnet de Lucien Richomme »  Yann Lagadec – A L’ombre des Mots 2018 https://alombredesmots.wixsite.com/alombredesmots/copie-de-catalogue-des-livres

« War hent ar gêr- Sur la route de la maison- La Grande Guerre banale et exceptionnelle de Michel Lec’hvien » Yann Lagadec et Hervé Le Goff – A l’ombre des Mots 2018 https://alombredesmots.wixsite.com/alombredesmots/copie-de-catalogue-des-livres

« Bourguignottes et pompons rouges- Dixmude – Un chapitre de l’histoire des fusiliers marins » de Charles Le Goffic – Introduction par Yann Lagadec- A l’ombre des Mots 2018 https://alombredesmots.wixsite.com/alombredesmots/copie-de-catalogue-des-livres

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