« La Lune blanche Luit dans les bois; De chaque branche Part une voix sous la ramée… Ô bien-aimée. » Paul Verlaine – La bonne chanson (1872).

Seul satellite naturel permanent de la Terre et astre le plus visible, la Lune fascine depuis la nuit des temps. Philosophes, artistes, astronomes, religieux ou encore monarques ont été fascinés par cet objet céleste si proche de nous et pourtant inatteignable. Il faudra attendre le 21 Juillet 1969 pour qu’enfin l’Homme puisse poser un pied sur la lune. 

Historien des sciences, théologien et expert éthique au Centre National des Études Spatiales (CNES), Jacques Arnould a publié aux Editions du Cerf « La Lune m’a dit… » qui traite de notre relation si privilégiée avec cette fameuse Lune. Entretien.

Que sait-on de la naissance de la lune ?

Suite à la mission Apollo, il a été confirmé que la Lune est le fruit d’une collision entre la proto-Terre et un corps étranger massif. La Lune s’en est ensuite échappée. En allant sur la lune, nous avons finalement appris davantage sur notre planète. Nous sommes les conséquences d’une collision mais restons modestes ! Nous ne sommes pas les premiers êtres vivants et nous ne serons pas non plus les derniers. Le vivant est plus fort que nous. Sans la Lune, les conditions de notre planète seraient différentes et nous pouvons même nous demander si la vie aurait pu se développer comme nous la connaissons aujourd’hui. Mais ce satellite particulier s’éloigne inexorablement de la Terre et, à un moment donné, nous n’aurons plus d’éclipse.

Icare, Cyrano de Bergerac, Georges Méliès,… La Lune si près et en même temps inatteignable. Y a-t-il toujours eu une soif de l’atteindre coûte que coûte ?

Entre Icare et Cyrano, il y a un bond gigantesque dans lequel la Lune a son rôle. La Lune était cette frontière infranchissable. Les humains ne pouvaient l’atteindre – il y avait le monde de ces terriens englués dans l’imperfection, la terre et la mort et le monde des êtres célestes vivant sur la Lune et au-delà. Icare a tenté d’atteindre cette frontière et finalement a échoué. Voilà la morale de nos anciens. Puis avec Kepler, Copernic et Galilée, cette vision dualiste du monde est contestée et la Terre est perçue comme une planète parmi d’autres. Quelques décennies plus tard, Cyrano atteint la Lune avec l’imaginaire. Le réalisateur Méliès le rejoindra avec la naissance du cinéma. Il faut ensuite attendre le milieu du XXème siècle pour que nous puissions atteindre réellement la lune.

MELIES

« Pique la lune » était le surnom d’Antoine Saint-Exupéry. La conquête spatiale et Saint-Ex c’est un rendez-vous manqué ?

Nous sommes assez nombreux à regretter que le spatial n’ait pas encore eu son Saint-Ex. L’auteur du « Petit Prince » est le chef de file de ces écrivains-aviateurs qui se sont passionnés pour l’aviation et qui l’ont analysée. Nous sommes tout aussi plongés dans le spatial que dans l’aviation. Et pourtant, 60 ans après Spoutnik, nous dépendons totalement de l’espace comme nous sommes toujours liés à l’aviation 100 ans après sa naissance. Le développement et l’impact sociologique sont semblables mais un esprit de poète comme celui de Saint-Ex ne pourrait que nous faire du bien.

le petit prince

L’Église a-t-elle été hostile à la conquête de la Lune ?

L’Église a été choquée par les découvertes de Galilée mais à cette époque le voyage sur la Lune n’était qu’un projet lointain. En 1610, Kepler n’a fait qu’imaginer les voyages dans l’espace. Il faudra trois siècles et demi pour que tout cela se réalise. Ce laps de temps a permis toutes les Églises de lever l’interdiction aux hommes dePAUL VI voyager dans l’espace. À tel point que dans les années 60 le Vatican a même suivi avec grand intérêt les succès de Gemini, puis d’Apollo. À la lecture des discours des papes, nous pouvons en effet suivre les évolutions de la conquête spatiale. Jean XIII et surtout Paul VI voyaient ces voyages comme des succès de l’esprit humain. La question suivante fut légitime : en quoi notre Terre profite-t-elle de cette conquête de l’extérieur ? Ce qui est amusant c’est qu’à la fin du XVIIIème siècle, un concours organisé par une académie de Lyon avait eu une interrogation similaire : « En quoi la découverte du Nouveau Monde a changé l’Ancien ? »

Il y a eu tout de même des oppositions, quoique sporadiques, à la conquête spatiale soit d’origine religieuse comme avec les mormons, soit de certaines populations qui vénèrent la Lune. Quoique fasciné par l’aspect technique, le philosophe Jean-Paul Sartre a lui aussi été gêné par la fin d’un rêve avec la Lune. Cette amante lointaine a en quelque sorte été violée…

D’autres se sont opposés aux missions Apollo pour des motifs sociaux. Le coût exorbitant de la conquête spatiale a été dénoncé par les minorités noires américaines voyant l’espace réservé uniquement aux blancs. Ces revendications peuvent se comprendre puisqu’entre l’arrivée de Neil Armstrong sur la Lune en 1969 et la nomination de Charles Bolden, un astronaute noir, quarante ans se sont écoulés. Le coût financier de la conquête spatiale se pose toujours de nos jours.

Vous êtes l’unique expert éthique de toute organisation spatiale. La mission est-elle lourde à porter ou lourde de sens ?

Ce poste crée il y a bientôt 20 ans par le CNES a plus que jamais sa place au sein du monde spatial. Les milliers de satellites envoyés autour de la Terre afin de gagner 1/10 de seconde sur les communications terrestres sont-ils nécessaires ? Qu’est-ce que doit être le tourisme spatial ? Devons-nous exploiter des ressources pour des raisons mercantiles sur d’autres planètes ?

Je ne suis pas du tout un opposant à la technique mais nous devons nous interroger sur les raisons même de voyager dans l’espace. Être expert éthique c’est finalement poser des questions. Un jour peut-être un procès sera instruit par exemple contre les pollutions du ciel qui empêchent la science de faire son travail. Ce n’est pas la condamnation qui est intéressante mais l’instruction.

Le 21 Juillet 1969, cette marche sur la Lune a-t-elle fait de Buzz Aldrin et de Neil Armstrong des extraterrestres ou des ambassadeurs terriens ?

Le fait de planter le drapeau américain sur la surface de la Lune doit être interprété comme un geste « sportif ». Aldrin et Armstrong ont clairement été des ambassadeurs. Le droit spatial a même nommé en 1969 les astronautes comme envoyés de l’humanité. Personne auparavant n’avait eu un tel titre. Ce concept est en effet né avec la conquête spatiale.

Ce qui est intéressant ce sont les premiers mots de Buzz Aldrin lorsqu’à son tour il foule le pied sur la Lune. Il parle de « magnifique désolation ». La vision de la Terre armstrongdepuis la Lune est une épreuve certaine de solitude. Sommes-nous seuls dans l’univers ? C’est dans de telles expériences de solitude que l’on s’interroge aussi sur soi-même. En 2016, la NASA a organisé un concours sur Twitter pour rédiger le message qui devait être envoyé à Voyager 1, qui poursuit sa course à 21 milliards de kilomètres de la Terre. Un jeune homme a remporté le concours avec sa phrase : « Vous n’êtes pas seuls ». Depuis, j’ai lu une nouvelle de science-fiction qui traite d’une jeune femme sur une plage qui a la visite d’un OVNI. Le petit appareil lui parle puis s’en va. Tout le monde veut savoir ce qui a été dit et interroge la jeune femme qui refuse de raconter. Enfin, exclue, elle finit par rencontrer un autre rejeté de la société et lui révèle ce que l’OVNI lui a dit : « Il y a plus seul que vous ».

Cette vision de la Terre, isolée sur la voûte céleste, nous pose cette question de la solitude et nous renvoie à notre propre collectivité. En quittant la Terre, l’homme devient extraterrestre. Si nous ne sommes pas seuls dans l’univers, nous sommes pour l’autre des extraterrestres. Alors, demain, de qui serons-nous les extraterrestres ?

L’événement date d’il y a 50 ans et depuis, la conquête spatiale n’a pas connu d’avances aussi immenses. Y a-t-il aussi une hésitation à aller plus loin ?

En 1939, l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke déclare que nous pouvons aller sur la Lune dès à présent. 40 ans plus tard, Clarke finalement dit : « Nous sommes allés un peu vite et un peu loin ». Cette analyse est intéressante car, depuis 1972, il n’y a pas eu d’autre mission sur la surface de la Lune. Les Américains pensent avoir tout fait sur le sol lunaire.

Le projet d’aller sur Mars commence à émerger à la fin des années 60 mais entre la Lune et la planète rouge, le pas est gigantesque. Aujourd’hui, nous ne sommes toujours pas capables techniquement d’aller sur Mars. La mission durerait au minimum 500 jours et le retour de l’équipage est problématique. Techniquement, financièrement, psychologiquement, nous sommes loin de pouvoir réussir une telle mission.

La colonisation de la lune a été longtemps un sujet (avec notamment La Space Exploration Initiative de George Bush – promesse de Donald Trump pour 2024). Aura-t-elle prochainement lieu ?

La mission Apollo a certes coûté environ 200 milliards de dollars mais lorsque je constate que le programme américain de F35, avion de combat, (qui n’est pas un succès majeur) coûte 1 000 milliards de dollars… Lorsqu’il s’agit de s’entretuer, nous trouvons malheureusement des énormes sommes d’argent. Soyons capables de trouver quelques milliards pour la conquête spatiale. Nous aurons toujours des raisons de coloniser la lune ou d’explorer l’espace.

En 2019, la Chine pose un appareil, l’atterrisseur Chang’e-4, sur la face cachée de la Lune. Une première ! La Guerre froide est-elle toujours dans l’espace ?

En allant dans l’espace, il est clair que la Chine prend sa revanche sur des siècles d’absence sur la scène internationale et de dédain des autres nations. Les Américains tentent d’ailleurs d’empêcher ces succès spatiaux comme ils l’ont fait avec les Soviétiques durant la course à la Lune. Tout cela est une question de symboles mais d’une certaine manière, nous apprenons ainsi beaucoup de l’espace. Les Américains ont certes gagné cette course à la Lune mais quelques années plus tard, les Soviétiques ont répondu favorablement au projet Apollo-Soyouz. La station internationale est le symbole d’une coopération qui a su dépasser les conflits terrestres. Il y a toujours une leçon à tirer de ce qui se déroule dans l’espace.

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Avec une Terre ravagée et meurtrie par les aléas écologiques, peut-on espérer que le spatiopithèque sera le nouvel homme ?

Non, car selon moi il faut être raisonnable. Une fois encore, avec nos connaissances actuelles, nous ne pouvons par exemple pas coloniser Mars. Il faudrait des moyens colossaux et la mobilisation de plusieurs milliers de colons. Les nations n’ont pas encore la volonté suffisante pour joindre leurs forces pour un projet commun

Que peut encore nous dire la Lune ?

Le projet officiel est d’utiliser la Lune comme base avancée pour aller ensuite sur Mars. Force est de constater que les Anciens avaient raison : la Lune est une frontière entre le monde terrestre et le reste de l’univers. Cette sphère reste en effet toujours accessible pour nous les humains et la Lune est aussi une zone dont nous devons être particulièrement responsables. Nous devons nous interroger : que sommes-nous en train de faire du ciel ?

mars

 

 

Pour en savoir plus :

« La Lune m’a dit… » de Jacques Arnould – Éditions du Cerf – 2019 https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18650/la-lune-m-a-dit

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