Il y a 75 ans, les pays européens se délivraient peu à peu du joug nazi. Le temps du chaos prenait peu à peu fin laissant la place à celui de la reconstruction et de la réalisation de ce que le Conseil National de la Résistance avait appelé avec espoir « les jours heureux ». Plus de 5 ans de conflit mondial, de souffrance sous l’Occupation et déjà les auteurs écrivent sur les joies et tragédies alors que l’Allemagne et le Japon n’ont toujours pas capitulé. 

Il y a 75 ans, c’est aussi le moment de la parution du livre « La bête est morte » du dessinateur Edmond-François Calvo et des scénaristes Victor Dancette et Jacques Zimmermann. Le projet est gigantesque : Il s’agit de « La Guerre Mondiale chez les animaux ». Cette bande dessinée en 2 tomes est en effet un incroyable témoignage à chaud de la Seconde Guerre mondiale. Entretien avec Tal Bruttmann, historien spécialiste de l’antisémitisme et de la Shoah sur un ouvrage scandaleusement peu connu.

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Que sait-on de la genèse de « la Bête est morte ! » ?

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Ce qui est très intéressant c’est qu’on ne sait quasiment rien de cette œuvre.

Certes les multiples éditions sont la preuve du succès de « La bête est morte !La bete» dès sa publication. En 1944-1945, avec les deux fascicules « Quand la bête est déchaînée » et « Quand la bête est terrassée » puis en 1946, réédité par Futurpolis en 1977. A cette époque, le monde de la bande dessinée n’est plus perçu comme réservé uniquement aux enfants et « La bête est morte » attire une nouvelle fois l’attention. Mais tous les auteurs, le dessinateur Edmond-François Calvo, les scénaristes Victor Dancette et Jacques Zimmermann, sont déjà morts. La fille de Calvo a alors été retrouvée pour parler de la génèse du livre. Elle déclare que son père transportait clandestinement les planches de « La bête est morte ! » dans le métro pendant l’Occupation. Le premier volume paraît en octobre 1944. Il est en effet difficilement pensable que l’œuvre ait été écrite en quelques mois après la Libération.

A part cela, nous ne savons rien du travail sur « La bête est morte ! ».  Calvo était connu pour son travail de dessinateur pour enfants, Dancette a travaillé à un moment pour un journal pro-vichyiste et nous ne savons rien sur Zimmermann.

 

Peut-on dire que le travail de Calvo est plus inspiré par Disney que par le Roman de Renart  ou La Fontaine ?

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Il est difficile de parler d’inspiration. Calvo est un contemporain de Walt Disney et ils ont commencé le dessin au même moment mais le style de Calvo s’inscrit dans une tradition française avec l’influence de Benjamin Rabier. Il s’inspire surtout de ce qu’il connaît en France.

Le recours au bestiaire n’est pas l’apanage de Disney- cela existait également en France.

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C’est au départ un grand-père écureuil qui raconte à ses petits-enfants comment il a perdu sa sa patte. Est-ce une façon de donner le ton de l’histoire avec à la fois un dessin rond, réservé à un jeune public et en même temps une histoire finalement violente. L’animalisation remplace-t-il l’humanisation ?

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Il y a un malentendu sur « La bête est morte ! ». Calvo est un dessinateur pour enfants et Dancette écrit lui aussi pour les enfants. Cependant, l’histoire de cette bande dessinée raconte la guerre de façon crue. Selon moi, « La bête est morte ! » n’est pas seulement réservé aux enfants. Il s’agit surtout d’un témoignage à chaud de trois auteurs à propos de la Seconde Guerre mondiale dans sa globalité et qui reste inachevée. La victoire des Alliés n’est pas encore définitivement acquise à la fin de l’année 1944.Libération

Nous sommes dans la France de Vichy et le Paris occupé. Les auteurs reçoivent des informations au compte-goûte avec la presse tolérée par l’occupant. Ont-ils eu accès à la presse clandestine de la Résistance et à la BBC ? C’est une hypothèse mais pas une certitude. Le premier volume, « Quand la bête est déchaînée », comporte seulement 24 planches. Elles sont le résultat d’un choix très restreint et jugulé. Les auteurs ont pourtant réussi l’exploit de résumer parfaitement les débuts de la Seconde Guerre mondiale en quelques planches. Des événements qui sont appelés à devenir emblématiques figurent parmi les choix,  comme la Bataille de Bir Hakeim – épisode de la guerre pourtant frandement ignoré à l’époque et pourtant c’est un moment fondateur de la France Libre. Les auteurs ont donc  eu une lucidité et une perspicacité remarquable de leur époque. Peu d’événements racontés dans les livres sont considérés comme peu importants. Il s’agit de raconter « la guerre mondiale ». La vision reste très gaulliste mais tous les événements sont racontés que ce soit ceux en Europe, en Asie, en Afrique ou dans le Pacifique.

De plus, avec comme narrateur ce vieil écureuil, ancien combattant, on se projette dans l’avenir tout en traitant du présent.  Le titre « La bête est morte ! » est le reflet d’une espérance à un meilleur avenir.

 Ecureuil

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Le peu d’illustrations de la Shoah, les créatures de Vichy (rats, crapauds), l’héroïsation des Français… N’est-ce pas  une œuvre qui reflète surtout la pensée française de 1944-1945 concernant la Seconde Guerre mondiale (Les loups et les autres) ?

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Oui et non. Les auteurs peuvent être perçus comme des Gaullistes avant l’heure. Ils traitent de la guerre en s’attachant aux figures principales. Vichy est presque absent de l’histoire. 

Par contre, on retrouve la Shoah sur une planche ayant pour thème les atrocités allemandes.

 

 « La bête est morte » est aussi l’une des premières bandes dessinées qui traite de la Shoah. Comment interpréter ces deux vignettes ?

 

 

« La bête est morte ! » est la première mention de la Shoah dans la bande dessinée. Aux Etats-Unis, elle sera traitée uniquement dans les années 50. Il faudra attendre les années 80 pour retrouver le sujet dans le monde de la BD franco-belge.

Les cinq cases représentent des instants majeurs : la première fait référence aux tortures faites par la Gestapo ; la deuxième et la troisième montrent la déportation et la vie des prisonniers de guerre français dans les stalags. Les deux dernières traitent du sort des Juifs. En 1944 et 1945, le terme de déportation concerne aussi bien les prisonniers de guerre, les jeunes envoyés au Service du Travail Obligatoire (STO) ou les Juifs. Hors, les auteurs de « La bête est morte ! » avec deux vignettes soulignent que le sort de la population juive est particulier.

shoah

De plus, on peut remarquer que Calvo représente les Juifs de la même manière que les Français : des lapins et des écureuils. Il s’agit du même peuple. Seule marque différente : l’étoile de David que l’on retrouve sur un homme dans le wagon ou sur le mur des fusillés. Le récit est très codé culturellement avec notamment la référence au tableau d’Eugène Delacroix « La Liberté guidant le peuple ». Quant à la vignette de la fusillade des Juifs, elle est, selon moi, une réminiscence de l’Affiche rouge. Les auteurs de « La bête est morte » sont parisiens et ont forcément vu l’Affiche rouge placardée sur les murs représentant le Groupe Manouchian prisonnier des Allemands.

Après la guerre, l’image du Juif qui a été déporté et tué sans opposer de résistance face aux Nazis a été véhiculée. Cette vignette montre le contraire. Calvo met en valeur ici la résistance juive.

Le loup passe d’une case à l’autre. Calvo montre ainsi que les deux aspects sont liés et font partie d’une même histoire.

Ce qui est  également remarquable c’est que l’on traite du sort des Juifs alors qu’à l’époque il n’y a pratiquement aucune information à ce sujet. Fin 1944, l’horreur des camps de concentration n’a toujours pas été mise à jour pas plus que l’ampleur de la « solution finale », enfantet la seule référence à l’époque de la déportation des Juifs c’est le wagon. Le dessin montre une mère, son enfant et au fond un vieillard. Cette image est celle qui a choqué la population française. Les Allemands ont osé déporter ceux que d’habitude on épargne. La séparation des enfants et des parents est également représenté. Les auteurs ont-ils été témoins des déportations dans les gares parisiennes ? Ont-ils entendu des témoignages ? En tout cas, le wagon illustre ce que l’on a pu voir en France.

Les auteurs formulent également ’idée qu’il s’agit d’un génocide en parlant de « plan d’anéantissement total et plan de destruction », ceci alors que le terme de génocide n’existe pas encore…

« La bête est morte ! » a longtemps été ignorée car la bande dessinée n’était pas considérée  comme sérieuse et plutôt réservée aux enfants. Ce n’est que dans les années 80 que l’historien Henry Rousso écrit sur « La bête est morte ! » mais ce fut quasiment ignoré.

Ce n’est seulement que dans les années 2000 qu’il y a eu plus d’attention. « La bête est morte ! » a été republiée chez Flammarion et Calvo a enfin été reconnu comme un grand dessinateur.

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Est-ce un livre critique contre ceux qui ont ignoré la montée des fascismes et du nazisme ? Un livre nostalgique des années 30 (guinguettes, congés payés…) ?

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Après la guerre, les Français étaient nostalgiques de la paix et donc d’une certaine manière des années 30.  

« La bête est morte ! » reste une œuvre très gaulliste dans le sens où ce qui est décrit se retrouvera dans le récit gaulliste qui s’est imposé dans les années 50-60. « La bête est morte ! » parle de la grande cigogne qui est le général de Gaulle. Mais les auteurs apprécient surtout le général de la France libre qui a su rassembler autour de lui avec la constituante d’Alger. Mais que connaissent-ils de la politique de De Gaulle ?

La fin

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Pour en savoir plus :

« La bête est morte : La guerre mondiale chez les animaux » Calvo, Dancette, Zimmermann – 1944-1945

https://www.bedetheque.com/serie-2444-BD-Bete-est-morte-La-Guerre-Mondiale-chez-les-animaux.html

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