Noir et blanc, blanc sur noir, noir sur blanc- ces couleurs ont toujours fasciné les artistes et leurs spectateurs. L’art occidental en tant que miroir de la société a bien souvent représenté ceux qui sont noir de peau comme domestiques, esclaves ou personnage exotique. Le noir reste cependant objet de fascination car il offre une multitude de teintes et donne une certaine identité. Il est temps de le mettre le plan au premier plan.

Entretien avec l’historien Naïl Ver-Ndoye qui a écrit le livre « NOIR entre peinture et histoire » avec Grégoire Fauconnier.

 

 

 

A quel moment peut-on dire que le modèle noir devient une figure de premier plan dans la peinture européenne ?

 

 

 

On peut s’interroger : Est-elle un jour de premier plan avant le XXème siècle ? Il m’est arrivé de discuter à propos du tableau « Olympia » de Manet sans que mes interlocuteurs ne voient qu’il y avait une femme noire avec un bouquet sur la droite. Le modèle noir est présent mais n’attire pas le regard. Le premier plan se met en œuvre lorsqu’on recherche quelque chose de magdeburgprécis, lorsqu’on se concentre sur un aspect. Il n’y a pas qu’une seule image dans un tableau.

Concernant les portraits, on retrouve quelques personnages noirs dans l’art médiéval comme le « Saint Maurice » de la cathédrale de Magdebourg (XIIIème siècle).

Durant la Renaissance, le noir pour les artistes est un personnage comme un autre. Il n’est ni folklorique ni exotique. Contrairement au juif qui est dénigré, le noir est représenté de manière tout à fait normale. Il n’y a qu’une seule teinte pour le représenter.

Ce n’est que plus tard, à la fin du XVIIIème siècle, que le noir sera marginalisé dans l’art.

 

 

 

 « Le rapt de la négresse » (1632) a-t-il fait réagir son public contemporain ?

 

 

 

D’après mes recherches, il semble que ce tableau n’a pas eu de véritable retentissement à csm_Couwenberg_Rapt-de-la-negresse1430397607_1d8cebeca7l’époque. Le viol est pourtant rarement présent dans l’art et de plus, « Le rapt de la négresse » est très explicite dans sa représentation. L’artiste a-t-il voulu dénoncer ce qui se passait dans les colonies néerlandaises ? Est-ce celui qui montre du personnage ? Est-il celui qui semble choquer ? Aujourd’hui, l’œuvre choque mais il est difficile de savoir s’il y avait le même regard au XVIIème siècle.

 

 

 

Pourquoi peut-on dire que « Le radeau de la Méduse » (1818) de Géricault est une œuvre phare de la représentation du noir ?

 

 

 

D’après ses écrits, il est clair que Géricault était contre l’esclavage et ses œuvres le confirment. Joseph, modèle noir, est représenté trois fois dans le tableau « Le radeau de la méduse ». Le caractère exceptionnel de Joseph est qu’il a réussi à quitter son île natale, Saint Domingue, et qu’il fait carrière comme modèle professionnel en France métropolitaine. C’était unique pour un noir au XIXème siècle.

 

 

 

Que peut-on dire du « Portrait de Madeleine » (1800) ?

 

 

 

Je le trouve plus intéressant puisqu’il s’agit d’un portrait de femme. Madeleine, esclave de Guadeloupe, a suivi son maître en France métropolitaine. Son statut change Marie-Guillemine_Benoist_-_portrait_d'une_negresseconsidérablement puisque depuis l’édit du 3 Juillet 1315 de Louis X le hutin : « nul n’est esclave en France ». Madeleine est donc juridiquement libre sur ce nouveau territoire. A l’occasion, elle rencontre la famille de son maître et est croquée par une autre femme : la sœur de son maître, Marie-Guillemine Benoist. Fait rare, une femme est représentée par une autre femme, de plus, c’est une femme blanche qui peint une femme noire. Madeleine est ici montrée avec des attraits nobles malgré le fait qu’elle soit légèrement dénudée. Marie-Guillemine Benoist n’a jamais été aux Antilles et semble ne pas voir Madeleine comme une esclave. Dans un souci de réalisme, l’artiste a réellement travaillé sur le pigment de la peau de son modèle.

 

 


Comment évolue cette représentation au cours de l’histoire des colonies ?

 

 

 

Le côté sauvage va être souligné et grossi. Il est présenté pour justifier une volonté de dominer ces peuples vus comme inférieurs. Tout l’imaginaire va être instrumentalisé pour rabaisser ces peuples colonisés : affiches, cartes postales, photos… Face à ce déluge de herviault-andre-1884-1969critiques, un mouvement artistique va se créer : l’Africanisme. Des artistes vont se déplacer en Afrique pour aller au plus près de leurs modèles. Avec leurs tableaux, ils ont le souci d’être le plus proche de la réalité. On dirait même des photographies de zones rurales africaines. Cependant, les africanistes vont avant tout représenter la campagne et non les villes d’Afrique, notamment sur les côtes où elles sont très importantes. Ces aspects ruraux vont finalement nourrir cette image rustique et de pauvreté.

Pour sa série de tableaux « La jungle », le douanier Rousseau ne prend pas l’effort de voyager. Il se rend au zoo de Vincennes pour peindre et dresse lui aussi une image sauvage des populations noires.

 

 

 

Y’a-t-il des retouches de la réalité avec des portraits de métisses tels qu’Alexandre Dumas, ou Pouchkine… ? Les traits de la négritude sont – ils effacées?

 

 

 

Cela varie selon les artistes et leurs modèles.  Le caricaturiste Nadar a reconnu que pour représenter Alexandre Dumas, il a pris le soin de forcer ses traits de négritude.

 

 DUMAS

 

 

Comment la représentation du zouave du chocolat « Banania » a-t-elle profondément modifié l’image des noirs ?

 

 

 

Cette image a en effet fait bien plus de mal que toute représentation des noirs dans la peinture. Le monde de l’art a toujours eu des valeurs et une vraie réflexion au fil des siècles et il n’y avait pas de volonté de nuire à autrui.

La publicité est le symbole du capitalisme : délivrer un message simple et qui parle au plus grand nombre pour pouvoir vendre. Le phénomène du Black face en est un dérivé. Tout n’est pas forcément conscient et il faut savoir sensibiliser. De nombreux stéréotypes sont persistants encore de nos jours et il faut rester ferme face aux clichés et aux caricatures.

 

BANANIA

 

 

La mode même encore aujourd’hui tente d’effacer certains aspects de la négritude. La beauté noire est-elle remodelée ?

 

 

 

Il semble que tous les filtres que l’on retrouve sur les nouveaux téléphones et Instagram ont pour objectif de toujours blanchir la peau. En Haïti, dans certains pays asiatiques et en Afrique subsaharienne, il existe également le phénomène de la dépigmentation qui est très grave pour la santé. Des conséquences peuvent être terribles pour les enfants de parents qui se sont blanchis la peau. Cette influence est un héritage colonial qui continue de nuire de nombreuses sociétés. De nombreuses personnalités se défrisent les cheveux et blanchissent leur peau avec le maquillage. Il manque des modèles noires pour les femmes et pas seulement dans le monde artistique. Je souhaite qu’il y ait plus de modèles dans les domaines scientifiques et politiques.

 

BEYONCE RIRI

 

Pour en savoir plus :

Le Livre « Noir entre peinture et histoire » de Grégoire Fauconnier et Naïl Ver-Ndoye – Editions Omniscience 2018

http://www.omniscience.fr/collections/Hors-collection-4/NOIR–Entre-peinture-et-histoire-79.html

La page Facebook de Naïl Ver-Ndoye :

https://www.facebook.com/nailverndoye/

La Chaîne YouTube de Naïl Ver-Ndoye :

https://www.youtube.com/channel/UCB3Etf8HO13BYjnDzT85VyA

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