À l’âge de 105 ans, Marcel Barbary a toujours du plaisir à rencontrer du monde tout vêtu de son uniforme de Français libre. Bordelais depuis toujours, celui qui est devenu le plus vieux porte-drapeau de France est né en Janvier 1914 et est parti en guerre de 1939 à 1945. Son salon regorge de souvenirs : casque français (celui de ses premières années), casque anglais (celui de la France libre). En plus de ses médailles militaires accrochées au mur, il y a encore baïonnettes et ses propres dessins, des portraits de vieux touaregs.

« Monsieur Sourire » comme l’appelait ses amis d’autrefois, Marcel Barbary n’hésite toujours pas à rire avec ses invités. Les blessures de guerre au genou, à l’œil ou encore à l’omoplate sont pourtant toujours là et lui font toujours mal. Portrait d’un Français toujours libre.

Vous avez été mobilisé en 1939. Comment était l’atmosphère de la France suite à cette annonce de début de guerre ?

Jeune, dans les rues de Bordeaux, je voyais beaucoup de blessés et de mutilés de la Grande Guerre. C’était traumatisant. Je m’étais dit que s’il y avait la guerre, je ferais en sorte d’éviter d’aller au combat. Puis finalement, j’ai connu toute la guerre de 1939 à 1945. Je me suis évadé trois fois et j’ai été condamné à mort trois fois.

J’ai passé tout l’hiver de 1939 à attendre les combats. Au Printemps 1940, il a été demandé aux soldats de tester des vieilles grenades de la Première Guerre mondiale. La manœuvre était très dangereuse. On a alors promis que ceux qui étaient volontaires pouvaient ensuite obtenir une permission de dix jours. Je l’ai fait et jeIMG_8906 suis alors parti dans ma famille à Bordeaux. Mais ce fut le moment où les Allemands ont envahi la France. Je suis retourné sur le front en catastrophe. Alors que je tentais de rejoindre mon régiment dans la région de Nancy, il y avait une pagaille indescriptible avec les réfugiés civils qui fuyaient les combats et de l’autre côté, les troupes qui tentaient de rejoindre les lignes. Lorsque j’ai finalement retrouvé mon unité, on nous a ordonné de filer vers le Sud. Nous étions assaillis d’incompréhension. Un matin, dans un campement improvisé, les Allemands nous ont encerclés et nous avons été fait prisonniers. Nous avons dû donner nos armes et empiler nos casques sur le sol. On aurait dit une montagne. Devant nos yeux, un blindé allemand a écrasé nos casques. C’était une façon de nous montrer que nous avions perdu.

On nous a emmenés en Allemagne mais j’ai toujours penser à m’évader. Avec un camarade et un autre, un Espagnol, nous avons tenté plusieurs fois. La troisième était la bonne. Nous avons rejoint la Suisse où, même si nous étions très méfiants, la police locale nous a remis aux autorités alliées. Je voulais continuer de me battre pour la France libre. Alors nous avons traversé la France, les Pyrénées, l’Espagne et enfin le Portugal où nous nous sommes organisés pour rejoindre fin 1942 la Première division française libre, les troupes de De Gaulle au Maroc. Nous avons dû traversé la Méditerranée par le Détroit de Gibraltar ce qui était très dangereux avec tous les navires et sous-marins allemands.

Et vous avez connu les combats en Tunisie.

L’expérience dans le désert fut terrible. Nous n’avions droit qu’à ¼ de litre d’eau par jour et et elle était chaude.

Avant de charger l’ennemi, l’ambiance était extrêmement pesante. Nous étions tous alignés, attendant l’ordre de charger. Tout le monde avait peur mais moi je ne pensais qu’à détendre l’atmosphère en chantant ou en racontant des histoires drôles. Les autres me criaient dessus. Mais en fait, je tremblais plus qu’eux.

Nous affrontions les Allemands à la baïonnette. Lorsque je plantais ma baïonnette, je fermais les yeux. C’était trop dur pour moi. Un de mes camarades a commencé à courir devant moi et m’a crié de tirer pour le couvrir. Je n’y arrivais pas et un Allemand m’a touché au genou. Nous avons eu beaucoup de pertes ce jour-là. Parmi d’autres, j’étais blessé sur le sable dans le désert en pleine nuit attendant les soins. Certains soldats criaient, pleuraient toute la nuit puis certains se taisaient car ils étaient morts de leur blessures. Un médecin tentait de soigner le plus d’hommes possible. On m’a retiré un bout du genou et j’ai rejoint mon unité. Ce fut la première blessure- il y en a eu beaucoup d’autres.

Vous avez continué votre chemin en Italie

J’ai débarqué à Naples en avril 1944 pour participer à la Bataille du Garigliano. Je me souviens aussi de Rome mais nous n’avons fait que passer et nous considérions que nous étions dans un pays ennemi. Les Italiens nous avaient déclaré la guerre.

Le 12 Juin, à 1944-Rome-La-DFL-devant-le-Parlais-Farnese1-740x360Montefiascone dans le Latium, nous nous sommes installés dans un grand pré pour la nuit. Les Allemands nous ont alors attaqués. Comme il s’agissait d’une région réputée pour son vin, ils ont pensé que les soldats seraient ivres et endormis. Les tonneaux mitraillés, le vin coulait des caves dans le ruisseau. Nous avons finalement repoussé l’ennemi mais avec de lourdes pertes. Je suis allé chercher de l’aide mais j’ai retrouvé notre infirmier d’origine libanaise mort, la tête à moitié arrachée. J’ai emmené les blessés à l’hôpital militaire et j’ai continué à leur donner à boire, à ramasser les vêtements souillés et à les entreposer derrière une tente où gisait des soldats morts.

Vous avez effectué votre service militaire entre 1934 et 1936, vous avez été soldat entre 1939 et 1940. Les jeunes soldats de la France libre vous demandaient des conseils ?

Oui beaucoup. Les jeunes venaient me chercher pour me poser des questions. Je les rassurais, les encourageais avant les combats mais je n’étais pourtant pas rassuré non plus.

 

 

Quelles sont vos souvenirs du débarquement de Provence, le 15 août 1944 ?

 

 

J’étais à présent dans le génie et Je devais débarquer à bord d’une barge avec ma jeep à Cavalaire. Je transportais notamment des bidons d’essence. Le bateau touche le fond assez loin de la rive. La porte s’ouvre et j’avais consigne d’accélérer. Au contact de la mer, ma jeep cale. J’avais de l’eau jusqu’à la ceinture et je n’étais pas rassuré car je nageais mal. A mes douze ans, en 1926, mon père avait essayé de m’apprendre à nager dans la Garonne en me mettant la tête sous l’eau. Les personnes autour lui avaient demandé d’arrêter.

De plus, les Allemands commençaient à tirer sur moi. Je paniquais. Un camion sur la plage est venu me secourir avec un treuil. J’ai pu redémarrer et j’ai rejoint le point de ralliement où mon capitaine m’attendait très en colère.

C’était le retour en France et nous avons foncé vers Toulon.

 

débarquement

 

 

La 1ère Division française libre a également eu la mission de passer dans le Sud-Ouest. Pour quelles raisons ?

 

 

Nous avons en effet fait un détour de 48 heures par Nîmes. On nous a dit que les Forces Françaises Intérieur terrorisaient la population et qu’il fallait maintenir l’ordre. Mais nous avions pour consigne de faire seulement acte de présence. En ville, nous n’étions même pas armés. Puis, nous avons remonté la vallée du Rhône pour chasser les Allemands.

 

 

Quel a été votre sentiment au moment où vous avez appris la fin de la guerre, le 8 Mai 1945 ?

 

 

Quand tout s’est terminé, nous avons fait la fête. Après les combats dans les Alpes du Sud, j’étais à Nice. Sur la place Masséna, deux pièces du régiment ont tiré à blanc 101 coups de canon. C’était la victoire. J’ai participé quelques jours plus tard au défilé des Français libres à Paris puis j’ai été démobilisé.

Même si les événements se sont passés il y a 80 ans et 75 ans, j’ai toute ma mémoire. Mais parfois, les souvenirs ont été trop lourds. Après la guerre, chez moi, je me réveillais mais le cauchemar continuait. J’étais revenu dans la guerre. Mon épouse a dû dormir ailleurs car c’était devenu impossible.

Aujourd’hui, j’ai la joie d’avoir une grande famille avec 5 générations. Je suis à présent arrière arrière grand-père et on me demande toujours de « raconter la guerre ».

 

MARCEL 34

Marcel Barbary en 1934 (20 ans)

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