Bir Hakeim ! Ce vieux point d’eau désaffecté au milieu du désert de Libye fait aujourd’hui partie de l’Histoire de France, celle de la France libre. Du 27 mai au 11 juin 1942, une poignée de Français libres, ceux qui ont refusé l’invasion allemande et les politiques de Vichy, ont su tenir face aux blindés et avions de l’Afrikakorps du Général Rommel.

Après discussion, Benjamin Massieu réussit à convaincre Paul Leterrier, Normand de 97 ans et soldat de la France Libre, de l’utilité de publier ses mémoires (originellement réservées à sa famille directe) « J’étais fusilier marin à Bir Hakeim – Souvenirs inédits d’un des derniers survivants » (éditions Pierre de Taillac).

Voici l’occasion pour nous de discuter avec lui de son parcours de Français libre du Liban jusqu’en Alsace.

 

 

 

 

Pour quelles raisons avez-vous rejoint la France libre ?

 

 

 

Je n’étais pas anti-allemand mais une occupation de la France ne me plaisait pas du tout. Certains avaient des comportements inadmissibles. A la déclaration de guerre en 1939, je me trouvais à New York à bord du Normandie. Peu après l’équipage fut débarqué (à l’exception du service de sécurité) pour embarquer comme passage à bord du Champlain qui nous emmena à Halifax- en Nouvelle Ecosse (Canada). Nous y restâmes environ 2 mois avant d’être rapatriés en France, en convoi avec de nombreux navires sous la protection de la Home Fleet.

J’avais quitté l’école primaire supérieure (qui n’existe plus aujourd’hui) à la fin de l’année scolaire et ayant appris que la Transat recrutait des jeunes durant les grandes vacances, je me pointai un matin au bureau d’embauche. Dans la minute qui suivait, je fus recruté commeSS_Normandie_130 garçon de sonnerie (autrement dit bell boy en Anglais). « Le Normandie » larguait les amarres à 14H- Il me fallait l’autorisation des parents, m’inscrire à l’Inscription maritime (N°H.7.101) et me pointer à bord avant 14H. Ce qui fut fait à bicyclette.

Une fois à bord, on me donna un uniforme de garçon de sonnerie et on me prêta une paire de chaussures noires. C’est ainsi que je fis mon premier voyage en 1ère classe du Havre à Southampton et New York.

Ayant pris goût à ce genre de navigation, j’ai renoncé à l’EPS et c’est ainsi que j’ai continué jusqu’à la guerre sur « le Paris », « l’Ile de France » puis à nouveau sur « le Normandie ». De retour au Havre, au début de la guerre, je manifestai l’attention de m’engager mais, ayant 17 ans, mon père m’en dissuada. Après quelques mois d’occupation, mon père fut tout à fait d’accord pour que j’essaie de  gagner la zone non-occupée afin de tenter de rejoindre les « Forces Françaises Libres ». Je quittai donc Le Havre avec deux navigateurs et à Mont de Marsan, passâmes avec l’aide d’un passeur la ligne de démarcation et gagnâmes Marseille où la Transat nous mis en subsistance sur un de ses navires « La Ville d’Alger » à la Joliette en attendant un embarquement.

Peu après, nous avons pu embarquer sur un bateau « Le Calédonien » amarré à l’Estaque. J’étais garçon du commandant. Malheureusement, nous restions à quai- quelques temps plus tard, je pus embarquer à bord du « Wyoming » en qualité de garçon d’entrepôt. Ce navire était un cargo qui avait été aménagé afin de pouvoir accueillir des réfugiés d’Europe ainsi que des Espagnols. Nous devions nous rendre en Amérique et étions escortés par un navire de guerre de Vichy. Nous fîmes escale à Oran et après Gibraltar. Nous débarquâmes tous nos passagers à Casablanca et embarquâmes des troupes coloniales ainsi que des chars que nous déposâmes à Dakar. Puis, nous descendîmes jusqu’à Rufisque pour charger des arachides. A bord, il ne fallait surtout pas dire que nous avions des sympathies pour la France Libre. Nous aurions été dénoncés. Comme nous étions assez près de la Gambie anglaise, un bon copain, René Mollard, tenta de la rejoindre. Il ignorait que les noirs du pays avaient une prime lorsqu’ils capturaient un déserteur. Ramené à fond de cale, il put cependant quelques mois plus tard déserter plus tard déserter à Beyrouth avec l’aide d’une femme de chambre. Il devint peu après pilote de chasse.

De retour à Marseille, j’ai eu droit à une permission. J’en profitai pour me rendre avec un camarade dans les Pyrénées. A Lourdes, j’ai demandé à la Sainte Vierge de m’aider à rejoindre les Français libres. Ce qu’elle fit. Dès mon retour à Marseille, mon patron me désigna pour embarquer en qualité de garçon du carré TSF à bord du « Colombie » qui se rendait à Beyrouth afin de rapatrier des troupes de Vichy. A l’aller, nous avions assez peu de passagers et surtout des prêtres. A bord, il y avait aussi quelques officiers supérieurs allemands ainsi que des marins de Vichy. A l’arrivée de Beyrouth, le navire accosta et les passagers se préparèrent à débarquer. L’équipage n’avait pas le droit d’aller à terre. Je jetai un coup d’œil pour voir de quelle façon cela allait se passer puis me rendis à ma cabine. Là, je me mis en civil, pris ma valise avec ce que je désirai garder et m’insérai parmi les passagers. Arrivé à 1m50 de la coupée, juste avant le contrôle par un sous-chef de réception et en face duqel se trouvaient 2 marins de Vichy, je m’adressai à mi-voix aux 2 soldats australiens qui se trouvaient devant la coupée et leur dis : « I belong to the crew and I want to join the Free French Forces ». Aussitôt, ils firent un pas en avant, me saisirent et me déposèrent sur la coupée puis croisèrent leur fusil armé d’une baïonnette. Cela se fit si rapidement que les marins de Vichy ne purent réagir. Descendant la coupée, un officier de l’infanterie de marine de la France Libre m’a félicité et dit à haute voix : « C’est bien mon petit gars ». Au bas de la coupée, sur le quai, 2 fusiliers-marins qui montaient la garde m’ont accueilli gentiment puis, un officier anglais m’a emmené pour m’interroger. On me servit thé, biscuits et cigarettes et on me proposa de me recruter dans la marine de guerre puis dans la marine marchande anglaise. Je déclinai l’offre en disant que je voulais rejoindre les fusiliers-marins de la France Libre. Les Anglais n’insistèrent pas et me remirent entre leurs mains.

 

LETERRIER NAPLES

 

 

Dans cette petite armée de France libre, il y avait quelques métropolitains mais aussi des gens des colonies (de Pondichéry, d’Indochine, de Nouvelle Calédonie, d’Afrique) et des Libanais. Toutes ces origines diverses étaient-elles une complication ou une richesse ?

 

 

 

Heureusement que nous avions ces coloniaux car les métropolitains étaient peu nombreux.

J’ai été un peu bizuté gentiment et même certains me demandaient si j’étais venu pour « la bouffe ». Il n’y a que la vérité qui blesse donc je n’ai pas été offensé.

Dans le régiment de fusiliers marins, il y avait notamment un Libanais, Lénin Ajar. Il s’est tué accidentellement en sautant du camion dans lequel nous étions après avoir monté la garde à proximité d’un pipeline  au Nord de Tripoli. Lénin avait omis de décharger son fusil. Il se trouvait juste à ma gauche.

 

 

 

Vous partez en Egypte et vous arrivez à Bir Hakeim. Vous avez connu les assauts italiens puis le siège des Allemands. Pour quelles raisons, cette petite armée française a réussi face à l’Afrikakorps ?

 

 

 

Nous avions un moral du tonnerre. Nous avions tous le même but, le même idéal. Pendant les attaques des avions ennemis, un gars de notre pièce d’artillerie, Pierre Turbet de l’Ile d’Yeu, criait : « Envoyez plus gros ! ». En mars 1942, avant l’encerclement, j’ai été blessé un Messerschmitt Bf 109 en rase mottes. Commis aux vivres et servant une pièce de DCA, un canon de bofort, nous nous étions arrêtés quelques instants, Jean Robin, Aimé Jourdan et BIR HAKEIMmoi afin de mettre un peu d’ordre dans le camion 3T après la distribution des vivres. Jourdan et moi étions dans le camion, Robin se trouvait près de la route avant gauche lorsque l’avion déclencha ses mitrailleuses et nous largua une bombe de 50 kg à retardement. J’étais en sang et je croyais avoir mon compte. Jourdan en avait plein les fesses, quant à Robin, il fut indemne, protégé par la roue avant gauche. Il s’empressa de nous emmener à l’ambulance chirurgicale légère. J’avais de multiples éclats un peu partout dont un qui, entré dans le poumon gauche en ressortit alors que nous étions embarqués pour faire le débarquement à Cavalaire. C’est le médecin du bord qui me le retira par devant alors qu’il était entré dans le dos 2 ans plus tôt.

Malgré tout, nous avons tenu et Bir Hakeim n’est pas tombé.

 

 

Vous avez atteint ensuite la Tunisie…

 

 

Nous avons quitté la Tripolitaine pour pénétrer en Tunisie par Médénine. Et après les combats, avons défilé avec les troupes alliées à Tunis. Quelques temps plus tard, étant permissionnaires, nous en avons profité un jour avec mon ami Charles Régereau, alors que nous étions cantonnées pas très loin de Carthage pour y aller. Ayant lu « Salommbô » de Gustave Flaubert que m’avait prêté Lady Spears lors de mon hospitalisation à Tobrouk (pour mes premières blessures), j’étais curieux de connaître le domaine de Didon. C’est à cette occasion que nous rencontrâmes, tôt dans la matinée, Winston Churchill qui passait en voiture avec son aide de camp étaient à bord. Charles et moi, nous mîmes au garde à vous et le saluâmes. Il nous répondit d’un V avec le sourire et, bien sûr, le cigare au bec. Nous ne sommes pas restés longtemps en Tunisie qui était toujours sous contrôle pétainiste. Jugés indésirables, nous fûmes refoulés en Libye, à Zouara.

 

 

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Pendant des années, vous aviez perçu les Italiens comme des ennemis puis vous débarquez en Italie. Comment était l’atmosphère ?

 

 

 

Agréable. Nous étions en pays ennemi mais les Italiens nous recevaient très bien. Quant à l’eau des sources, elle était délicieuse. En Libye, nous ne buvions que de l’eau saumâtre et c’est ainsi que j’ai contracté la dysenterie amibienne. L’ambiance était donc différente.

Les Italiennes étaient également fort sympathiques et Pompéi valait la peine d’être visité.

J’ai également des souvenirs de Rome où je suis tombé en panne avec mon scout-car, la vaca del torrero, dans un quartier aristocratique.

Nous en profitâmes pour la visiter à tour de rôle. C’est ainsi que je partis avec René Flandin pour une petite heure. Au bout d’un moment, ma dysenterie m’imposa un arrêt. Il n’y avait aucun commerce, seulement des maisons de maîtres. N’en pouvant plus, je sonnai à la plus proche. Je fus reçu par un membre du personnel auquel j’exposai ma situation. Il me fit entrer et m’emmena à l’endroit ad hoc et c’est ainsi qu’en en ressortant, je fus par la maîtresse de maison qui n’était autre que madame la maréchale Badoglio, épouse du président italien qui remplaçait Mussolini. Avec ses filles, elle tint à nous offrir (Flandin m’avait accompagné) une tasse de thé et nous avons ainsi passé un moment agréable en leur compagnie. Le hasard fait vraiment des choses curieuses.

Bien sûr, la guerre fut plutôt très dure et meurtrière mais nous avions de temps en temps de très bons moments et cela nous changeait du désert de Libye.

 

 

 

Y’a-t-il une certaine émotion à revenir en France métropolitaine lors de votre débarquement à en Provence en août 1944 ?

 

 

 

Oui bien sûr mais nous étions restés avec un moral formidable. Nous étions toujours au contact avec l’ennemi, c’était notre rôle. En principe, le véhicule de pointe aurait dû changer de temps en temps mais notre chef  Constant Colmay s’étant aperçu que j’avais d’excellents réflexes demandait à ce que notre scout-car (n°213) soit toujours en tête. Nous avons ensuite fait un saut jusqu’à Montpellier, Béziers et Narbonne afin de calmer un peu les « résistants » communistes puis nous avons remonté la vallée du Rhône jusqu’à Lyon. Là, Constant Colmay désigna notre scout-car pour accompagner le général Diego Brosset jusqu’à son domicile à Rillieux-la-Pape. C’est lui qui était en tête et nous le suivions. Les Allemands avaient déroché. Et à notre arrivée au château, le général nous offrit le champagne. Quelques mois plus tard, il trouvait la mort accidentellement.

 

 

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Comment avez-vous connu les combats en Alsace durant l’Hiver 1944-1945 ?

 

 

Nous étions à Listrac (Médoc) car nous devions combattre dans la poche de Royan mais mais on nous a rappelés d’urgence en Alsace afin de contrer l’offensive allemande de décembre 1944.

Un soir, alors que j’étais de garde avec un autre entre minuit et 2 heures de matin, un véhicule arrivait doucement vers nous et sans lumière. Nous avons fait les sommations mais il ne s’est pas arrêté. Nous avons tiré deux rafales. Le conducteur a alors protesté. Il était du génie français. Heureusement, il n’a pas été blessé. A deux heures du matin, nous avons été relevés par deux autres dont Guénanten dit « Guégué ». A peine arrivés dans la maison alsacienne qui me servait de foyer, j’ai entendu des tirs de mortier.

Le lendemain matin, n’ayant plu de quinine pour soigner le paludisme, j’ai été trouvé un infirmier pour qu’il me donne quelques comprimés de quinine. Il refusa et me présenta au toubib qui refusa également et m’expédia à l’hôpital contre mon gré. Ils étaient tous deux nouveaux au régiment. On me mit dans une camionnette dans laquelle se trouve le malheureux « Guégué » qui nous avait relevés dans la nuit. Je lui tins la couverture qui le recouvrait car la voiture n’était pas bâchée.

J’ai fini la guerre le 8 mai 1945 dans un hôpital à Sucy en Brie. Avant d’être démobilisé en octobre, j’ai participé au défilé du 14 Juillet aux Champs Elysées.

 

 

Qu’avez-vous fait après la guerre ?

 

 

Ma mère ne tenait pas à ce que je reste dans l’armée. Donc je me suis fait démobiliser et pour ne pas rester inactif, j’ai repris la navigation ayant une priorité d’embarquement en tant que F.N.F.L. J’ai donc navigué pendant six mois à bord de « L’Ile de France » qui rapatriait au Canada les troupes canadiennes. Nous avions aussi parfois des chargements de war brides; ces européennes qui avaient épousé des soldats américains. Tous ces voyages se sont bien déroulés. J’étais garçon d’entrepont c’est-à-dire chargé de faire respecter l’ordre dans son secteur de travail.

Avant de quitter l’armée, j’ai eu un jour un ordre de mission en blanc, ce qui me permettait de mettre la date qui me convenait. Il s’agissait d’une mission de consolation. Lorsqu’il y avait un mort, il était de tradition que le meilleur ami soit envoyé voir la famille du défunt. Mon ami Charles Régereau avait été tué en septembre 1944 à Dracy Saint Loup, près d’Autun. J’ai finalement épousé sa sœur. Je suis toujours en mission.

Avant d’être démobilisé, une circulaire avait été diffusée au sein de la 1ère DFL nous invitant à postuler un emploi éventuel et j’avais répondu favorablement. C’est ainsi que je fus nommé inspecteur stagiaire le 1er avril 1947. Je ne l’ai pas regretté et servis dans le contre-espionnage à Paris, à Alger et au Sahara. Etant donné que ce que je faisais était « secret défense », je n’en parlerai pas mais c’était très spécial, prenant et surtout très utile au Pays.

 

 

« Le hasard a voulu que je sois le dernier

Des Fusiliers-marins présents à Bir Hakeim

J’en remercie le Ciel de m’avoir épargné

Et permis de rester parmi tous ceux que j’aime. »

 

Quatrain de Paul Leterrier

 

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