La Mort, cette grande inconnue, n’a pas fini de faire parler d’elle. Tout au long des siècles et même des millénaires, elle a su intriguer et parfois terrifier par son caractère putride et irréversible : Quoique l’on fasse, la Mort capture impitoyablement et chacun d’entre nous connaîtra tôt ou tard l’expérience où personne ne revient (?).

Avec son blog Le Bizarreum, Juliette vulgarise la Mort depuis le début de l’année 2017 afin de démocratiser le sujet suite à des études en archéologie et anthropologie et des expériences muséales en lien avec l’histoire de la médecine. Discussion à propos de ce monde des morts qui fascine tant les vivants.

 

 

 

L’installation des cimetières hors ou au cœur des villes, la recherche des reliques, la confection des gisants puis des transis,…

Que révèle la Mort de la société des vivants ?

 

 

 

Tout d’abord, l’étude de la mort se fait par le biais de plusieurs sciences, dures ou humaines. C’est un sujet qui permet d’avoir un regard pluridisciplinaire tant à propos des défunts qu’à propos des vivants.  Le sujet est intemporel et c’est cela qui le rend très intéressant. La place du mort est une vraie problématique lorsque l’on se plonge dans l’organisation des espaces de vies dans le passé, l’étude de la place des défunts au sein de la société des vivants. La perception de la mort est également variable selon les époques et les cultures ce qui permet d’étudier les évolutions au fil du temps mais aussi la représentation dans les arts, la littérature, l’architecture et autres. L’étude de la mort donne beaucoup d’indications sur les faits et gestes en lien avec cette dernière de la part des vivants comme lorsque l’on se penche sur les rites funéraires qui sont multiples, complexes et parfois difficiles à interpréter, en particulier pour les époques sans écrits. C’est une autre difficulté, évaluer où commence et où s’arrête le geste lié au rite funéraire de la part du vivant dans le cadre de la fin de vie. L’étude de la mort est aussi un très bon indicateur des sociétés, de leur propre rapport au sujet ou encore au corps humain. D’une habitude de la mort dans des années d’épidémies, de conflits ou encore de mortalité infantile élevée, en opposition à des périodes où une distanciation avec la mort est faite puisqu’elle s’avère être moins présente dans le quotidien de chacun sauf à l’échelle individuelle. Bien sûr, l’étude de ce sujet touche également aux croyances, à la culture, tout ceci ajoute de la complexité mais aussi de la richesse au sujet et ce peu importe dans quelle zone du monde la mort est étudiée.

 

 

 

Le cabinet de curiosités s’apparente-t-il à une volonté de capturer la Mort, de mieux la comprendre ?
A l’origine, le cabinet de curiosité était visible dans le cadre privé chez des personnes ayant la possibilité de voyager et de ramener des objets ou bien de les acheter à des vendeurs. Ces collections se divisaient en plusieurs catégories : Naturalia, artificialia, scientifica et exotica.
En termes de sources écrites, la naissance de ces derniers remonterait au XVIe siècle bien que des chambres de singularités aient également existé au XVe siècle dans les milieux les plus fortunés voire dans les cours royales puisque nombreux objets étaient ramenés des voyages et offerts aux grands de ce monde.
Il n’y a pas une démarche liée à la mort à proprement parler mais bien une démarche en lien avec un ensemble de connaissances, de nouveaux acquis scientifiques, les gens sont alors curieux de tout ce que le Monde peut fournir. Ces ancêtres des musées d’Histoire naturelle avaient, en plus d’une fonction sociale parfois associée au prestige, une vocation éducative poussant aux débats et aux discussions entre visiteurs et détenteurs de ces cabinets. Les plus fournis étaient initialement ceux des botanistes, mais c’est vraiment l’expansion des CABINET2voyages qui va permettre d’ajouter des spécimens aux collections. On retrouve dans cette démarche l’idée de collection, d’avoir toujours plus de nouveautés, toujours plus étonnantes et tout cela a créé un véritable réseau de vente en Europe et même en dehors de celle-ci pour acquérir de nouvelles pièces. Bien sûr, dans ces collections, on a retrouvé des éléments humains, comme des momies, des têtes réduites, des têtes maories pour n’en citer quelques-unes. On cherche à l’époque à comprendre des concepts, des idées à travers les objets qu’ils soient volés ou achetés.
Aujourd’hui on observe un regain du cabinet de curiosité, en tendance décorative ou bien dans une idée de collections. Le marché de curiosité s’avère très lucratif, on y trouve tout et n’importe quoi. Pourtant les collections actuelles s’opposent à plusieurs choses : Les lois tout d’abord. On ne peut plus détenir et acheter des éléments particuliers car protégés et je pense ici aux animaux sur la liste CITES ou même les collections de coraux et d’objets en ivoire. C’est une bonne chose, mais cela n’est pas toujours respecté et fait le bonheur des vendeurs sur le marché noir. Pour ce qui concerne les éléments humains, la majorité des pays interdit le recel de cadavre et la revente. Pourtant on a un réel engouement pour les spécimens de ce type qui peuvent être achetés légalement lors de ventes aux enchères par exemple avec un certificat de provenance. La demande augmentant pour des os humains, cela fait aussi le bonheur des acteurs du marché rouge, le marché noir mais consacré aux éléments issus d’êtres humains, ou encore de pillages de cimetière ou archéologiques. Un ensemble d’éléments qu’on ne peut donc pas vraiment parler de capturer la mort puisque le soucis de la provenance des objets est oubliée au détriment de la pure possession de l’objet ou des restes humains éloignant donc toute réflexion autour de ce dernier. On a aussi l’impact des réseaux sociaux, avant ces derniers, les collectionneurs privés (qui restent majoritairement silencieux par discrétion ou de peur des lois) se mettent parfois à présenter leurs collections. Le néophyte peut souhaiter participer à cette culture de l’image, tant par fierté que par intégration dans un groupe ayant le même style de vie à travers la recherche de curiosités. Les musées sont évidemment les descendants directs de ces chambres de singularité et permettent au plus grand nombre de découvrir et s’enrichir en connaissances ce qui entre dans l’idée d’origine d’existence de ces cabinets.

 

 

 

Quelles sont les particularités de la Danse macabre ?

 

 

 

A l’époque de l’apparition des Danses macabres, la représentation de la Mort est en évolution depuis plusieurs siècles. Si on a l’idée de la grande faucheuse actuellement, cette vision n’a pas toujours été celle-ci pour les populations du passé. Le sujet des danses macabres s’avère extrêmement complexe. En effet, en plus de l’Histoire de l’Art, l’étude de ces dernières demande une très bonne connaissance des croyances, des textes religieux, des contextes historiques. La danse macabre en France par exemple se reconnaît de par la représentation en frise de plusieurs types d’individus reconnaissables par leurs vêtements que leurs attributs accompagnés d’un mort squelettique, parfois habillés d’un linceul, et tous ces personnages se suivent et se déplacent. On a une idée de hiérarchie chez les vivants, ces derniers sont classés selon leur position dans la société et personne n’est oublié : Ecclésiastiques, nobles, civils. Le but de ces œuvres est de démontrer que la mort est inattendue et surtout qu’elle est là pour chacun sans distinction de classe. Au XVe siècle, on est dans une période de trouble, la mort est très présente et en particulier à cause des combats et des épidémies. Pour en savoir plus sur les danses macabres, je recommande l’association des Danses Macabres d’Europe qui apporte beaucoup de connaissances sur le sujet et organise des congrès également. http://www.danses-macabres-europe.org/

 

 

DANSEMACABRE

 

 

 

On retrouve différents types de momifications dans l’ensemble du monde entier. Quelles étaient les raisons de préserver les corps ?

 

 

 

Sur la momification, il est important je pense de distinguer plusieurs catégories. On peut parler de momification naturelle sans intervention humaine ou de momification volontaire. Les raisons de préserver un corps sont multiples, elles peuvent être en lien avec des croyances tant pour le confort du mort que pour celui des vivants. On peut préserver un corps à des fins d’exposition du défunt, comme dans les catacombes de Palerme où les proches des défunts venaient leur rendre visite et leur parler dans une fenêtre sculptée dans le cercueil. On peut conserver un corps pour qu’il devienne relique par exemple. On peut également conserver un corps à des fins médicales comme on peut le voir à travers les grandes avancées du milieu corps de l’anatomie et des techniques de conservation des corps. Les cas de conservation de défunt dans le monde sont si variés et les techniques si différentes de l’idée de la momie égyptienne que tous ces éléments en font un sujet fascinant. On peut en effet entourer un corps de bandelettes suite à un soin plus approfondi comme en Egypte, mais on peut aussi préserver un corps en le fumant comme dans certaines tribus de Papouasie-Nouvelle Guinée. Si on peut les classer dans cette catégorie il y a également les conservations de type «trophées comme ont pu l’être les têtes réduites jivaros, les tsantzas, ou encore les têtes conservées maories, les Mokomokai. Mais à toutes fins utiles et pour casser l’idée que la momification égyptienne est référente en terme de pratique et d’époque, les momies non naturelles les plus anciennes se trouvent au Chili et sont en lien avec le peuple Chinchorro. La culture en question est située entre 7000 et 1500 avant J-C. On a donc un ensemble de techniques, pratiques, raisons qui poussent les populations à conserver des corps ou du moins transformer la fatalité de la décomposition pour garder un corps ou des parties de corps dans un état remarquable. Je recommande le site embaumements.com qui offre des exemples de ces procédés dans le temps et qui est une source fiable francophone sur le sujet.

 

 

 

La tradition des Torajas d’Indonésie de déterrer chaque année les corps de leurs parents est-elle unique au monde ? Y’a-t-il eu de tels exemples en Occident ?
La pratique des Torajas n’est pas unique et est motivée par le culte des ancêtres et a réussi à perdurer malgré l’opposition à l’exhumation des corps dans les religions monothéistes pratiquées en Indonésie. On retrouve une tradition similaire à Madagascar dans certaines régions de l’île, il s’agit du Famadihana entrant dans le cadre de funérailles doubles. On exhume pour inhumer à nouveau toujours en lien avec les croyances. Pour les Torajas, cela se déroule tous les ans, mais il est à noter qu’en archéologie, l’étude de la sépulture permet de savoir si le corps a été déplacé, exhumé, inhumé à nouveau en étudiaMOMIESINDONESIEnt la tombe, l’organisation et les strates. On a donc des études sur les prélèvements d’ossements et les ouvertures de sépultures. Le sujet est complexe, peut faire l’objet d’interprétations rapides. Il s’agit d’un sujet compliqué, minutieux, tant dans la fouille que dans l’interprétation de ce qui est relevé. Nous savons en Occident que des exhumations ont eu lieu à des fins pratiques pour déplacer des corps, les pousser pour ajouter des défunts, c’est quelque chose de très intéressant à propos des datations des corps, de l’organisation des cimetières sur plusieurs époques. Difficile alors d’assimiler des pratiques faites en Europe avec des pratiques observables en Asie ou ailleurs au niveau de la signification des actes. Des études continuent à être faites en Occident pour savoir comment se déroulaient les exhumations au Moyen Age par exemple, tant pour les os, les entrailles ou tout simplement la réduction des corps pour les mener à une sépulture secondaire. Je recommande l’ouvrage de Delphine Boyer-Gardner, Mathieu Vivas :  Déplacer les morts Voyages, funérailles, manipulations, exhumations et réinhumations de corps au Moyen Âge Thanat’Os n° 2 Publications de la Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine.  En Occident en revanche, nous avons dans l’histoire et dans de nombreux pays des exemples d’exhumation pour conserver les ossements comme chez les moines capucins ou encore les moines orthodoxes du Mont Athos !

 

 

 

Nécrotourisme, dark tourism, musées de la torture, selfies dans les mémoriaux,… Doit-on rappeler qu’il y a une éthique du souvenir ?  
La tendance du Dark Tourism fait écho à mon métier dans le domaine du tourisme et ma passion pour le funéraire. J’ai écrit un article sur le sujet pour expliquer la complexité de ce sujet et bien différencier nécrotourisme et dark tourism.  A mon sens, le Dark Tourism étant à la base une pratique touristique plutôt marginale, il tend à se transformer en argument marketing pour voyageurs en manque de sensations. Il y a des choses plus que douteuses qui entrent dans la catégorie du Dark Tourism. Le voyeurisme et la monétisation de la souffrance humaine me dérange. Le Dark Tourism se base sur un système d’échelons de DARKTOURISMsites classés par leur noirceur. Est-il possible de faire de pareilles échelles de valeurs à propos  d’évènements historiques graves ou sur un nombre de morts précis? Je ne pense pas. A contrario, je pratique le nécrotourisme, je vais voir des cimetières, des catacombes parce que cela m’intéresse tant au niveau architectural qu’historique et cela est très différent. La motivation des visiteurs est la clé des dérives en lien avec ce type de tourisme « dark » considéré comme extrême. Ce type d’appellation va pousser à classer tous les voyageurs qui s’intéressent au funéraire dans le monde dans la même catégorie de touristes. Pourtant il y a des photographes, des historiens, des écrivains qui vont sur ces sites pour diffuser de l’information par la suite et ils le font depuis des décennies et de façon respectueuse. L’inquiétude que j’ai par rapport à cette mouvance, c’est que ce type de personnes sans mauvaises intentions soient assimilées avec des voyageurs sans scrupules ou sans éthique car comme partout, il y en a. Sans être l’avocat du Diable, il m’est forcé de constater que le manque d’éthique se trouve dans tous les cas chez de nombreux touristes et on le constate régulièrement sur les sites de mémoire collective avec des comportements inappropriés.

 

 

La cryogénisation (ou cryonie) est-elle le moyen tant attendu de vaincre un jour la Mort ?
Quelle idée effrayante ! Pourtant c’est un sujet intemporel là aussi ! J’ai vraiment des réserves. La cryogénisation des individus est motivée par l’espoir un jour de les ramener à la vie. En attendant de trouver la solution, les entreprises qui proposent ces services amassent un très bon fond de roulement financier… En revanche faire « mourir la mort » est un sujet abordé régulièrement dans la thématique transhumaniste. Ces technologies en cours ou à venir sont confrontées aux lois locales et internationales mais surtout en lien avec la bioéthique. Sujet complexe, fantasme sans fin, après la quête contre le vieillissement, la quête pour vaincre la mort reste un grand sujet de société. Quand on m’évoque ces sujets, je ne peux que penser à Mary Shelley et Frankenstein… L’avenir nous le dira si on est encore là pour le voir. En attendant, le retour à la vie d’un défunt reste un sujet très effrayant pour beaucoup de gens et marque énormément l’imaginaire collectif, ne serait-ce que dans le domaine des arts horrifiques ou de la Science-Fiction.

 

 

La Mort, selon vous, est-elle la fin de toute vie ?
En excluant toute croyance personnelle, je dirai de façon très pragmatique que non. Elle donne vie à un nombre conséquent d’organismes nécessaires au bon fonctionnement de notre environnement. Elle donne vie au souvenir, c’est un élément très important dans l’étude de la mort que de voir la perpétuation du souvenir chez chaque individu et selon les codes des sociétés et selon les époques.  S’intéresser à la Mort, c’est surtout s’intéresser aux vivants et à la vie.

 

LEB

 

 

La chaîne YouTube du Bizarreum : https://www.youtube.com/channel/UCj3ZOi3rawL27HS2Qs3epiA

Le compte Twitter du Bizarreum : https://twitter.com/lebizarreum1

PARTAGER