Assise en plein Océan Atlantique, isolée, séparée par l’immense continent européen, l’Irlande est une île de contrastes et de divisions. Et même si Dublin présente aujourd’hui toutes les caractéristiques d’une capitale moderne d’Europe, la majorité des Irlandais détient toujours une connexion avec un passé regorgeant de mythes, de légendes souvent accompagnés par le doux son d’une musique celtique traditionnelle. Celle-ci devient même un moteur face aux obstacles, un moment de pause.

L’harmonie a en effet accompagné tout irlandais dans le monde entier dans les interminables rues de New York, dans les villes industrielles d’Angleterre ou dans le bush australien, dans son esprit et même parfois dans son barda.

 

L’engagement de soldats irlandais du sud de l’île (majoritairement catholiques et nationalistes) lors de la Première Guerre mondiale aux côtés des Alliés n’est absolument pas une exception. Quels bataillons, régiments et même divisions (10ème et 16ème) n’avaient pas son joueur de cornemuse, de flûte, de clairon, de tambour afin de mener leNWS_2014-05-10_UNC_016_31524574_I1s hommes vers l’objectif?

Sur les terribles champs de bataille que furent la Somme, la Serbie ou bien les Flandres, où les Irlandais s’étaient souvent engagés volontairement afin de défendre les faibles nations comme ‘la petite Belgique’ catholique, ce son harmonieux et original résonna parmi les bombardements sans interruption, les cris et les coups de feu assourdissants. Le lieu avait radicalement changé, il n’était plus vert de collines et de prés, mais fut tout de même parcouru par cette musique celtique.

 

Alors que nous nous apprêtons à célébrer le centenaire de l’Armistice qui mit fin à la Grande Guerre le 11 novembre 1918, mieux cerner la musique des Irish Tommies [Selon l’expression du général Sir Lawrence Parsons de la 16ème] lors de leur périple est aussi une manière de connaître le son qui les accompagnait…

 

La chanson qui a longtemps été apparentée aux soldats britanniques lors de la Première Guerre mondiale fut incontestablement It’s a long way to Tipperary. Ce fut en effet les Irlandais des Connaught Rangers qui ont popularisé cet accompagnement de music-hall de 1913 lors de leur arrivée à Boulogne sur Mer, le 13 août 1914. [reporté par le correspondant George Curnock du Daily Mail]

Cette chanson narre la lettre à sa mère (Molly O’) d’un jeune irlandais partit à Londres, émerveillé et jurant que la capitale anglaise est bien différente de son pauvre petit Tipperary natal. Ce thème du départ de l’Irlande fut donc repris par les Irlandais tout le long du chemin du Nord de la France vers les premiers combats de 1914.

 

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Les civils français leur criaient ‘Vive les Anglais’ mais furent vite corrigés par les Irlandais en Français et avec le sourire: ‘Nous ne sommes pas Anglais, nous sommes Irlandais.’ [Soldat John Lucy- There’s a devil in the drum]. En 1964, le général Charles de Gaulle inspecta un contingent britannique durant une cérémonie de commémoration. Il était presque indiférent jusqu’à ce que les soldats paradent en chantant It’s a long way to Tipperary. On vut alors un sourire sur le visâge du général.

Cette chanson devint donc la connexion, le langage entre les soldats irlandais et leurs camarades français. C’est en effet It’s a long way to Tipperary qui est chantée par les soldats français pour accueillir les Irlandais sur le front de la Somme. Le soldat Walker témoigne que ce fut ‘une version originale qui nous permirent de beaucoup nous divertir, et nous rappela l’époque où nous avions un bon feu et un lit confortable’.  La musique fut l’élément indispensable pour ces Boys corner et Slum birds [qualifiés ainsi par le général Sir Lawrence Parsons] tentant de canaliser leur peur et leur mal du pays et exprimant leurs sentiments sans qu’ils s’expriment par eux-mêmes. C’est au son grave d’un joueur de cornemuse jouant A Sprig of Shillelagh, chant patriotique que la 16ème Division irlandaise quitta les eaux de Southampton pour la guerre en décembre 1915:

 

‘Bless the country, say I, that gave Patrick his birth!
Bless the land of the oak and its neighbouring earth,
Where grow the shillelagh and shamrock so green!
May the sons of the Thames of the Tweed and the Shannon
Drub foes who dare plant on our confines a cannon;
United and happy at loyalty’s shrine,
May the rose and the thistle long flourish and twine
Round a sprig of shillelagh and shamrock so green.’

 

‘Bénies le pays, dis-je, que Patrick a donné naissance!

Bénies la terre du chêne et sa voisine la terre,

Où pousse le shillelagh et le Shamrock si vert!

Que les fils de la Tamise, du Tweed et du Shannon

Anéantir les ennemies qui osent s’installer dans nos confinements un canon;

Unis et heureux dans la loyauté du sanctuaire,

Que la rose et le chardon fleurissent et

Enveloppez une brindille de Shillelagh et de Shamrock si vert’

 

Chaque chanson, chaque musique devinrent un rythme, un accompagnement dans les tranchées. Les joueurs de cornemuse en sont devenus le symbole. Ce sont bien eux qui, indexdescendant les grandes collines d’Irlande en file indienne avec leurs Uileann Pipes, impressionnèrent tant le jeune soldat Staniforth lors des entraînements en 1914. Alors que les costumes traditionnaux furent interdits pour les soldats irlandais et pas pour les Ecossais, ils purent tout de même avoir leurs musiciens. La fonction de joueur en pleine bataille fut une tâche extrêmement dangereuse à tel point qu’en 1915, les autorités militaires demandèrent l’interdiction de jouer pendant les assauts mais les Irlandais (tout comme les Ecossais) n’en tenir pas compte.

Quelques jours après l’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, des soldats allemands, face à la 16ème Division, avaient installé un drapeau vert au-dessus de leurs tranchées mal fait et des pancartes mal écrites. Un était: ‘Irlandais! De terribles nouvelles en Irlande. Les canons anglais tirent sur vos femmes et enfants. 1 mai 1916.’  Par provocation, la réponse des Irish Tommies fut en musique.

Selon Staniforth, quelques airs bien irlandais furent joués à l’accordéon. Garryowen, Come back to Erin ou Saint Patrick’s Day permettaient l’évasion, la communion alors que Brian Boru, véritable son monotone de tous les peuples celtes, n’était joué que durant les grands ou tragiques moments. Ce sont en effet les soldats irlandais qui connurent la plus grosse attaque allemande au gaz de la guerre près d’Hulluch en avril 1916, qui capturèrent dans un combat sanglant Guillemont-Ginchy où le député nationaliste Willie Redmond et le poète Tom Kettle furent parmi les nombreux tués, et qui essuyèrent la gigantesque offensive allemande de mars 1918.  C’est en chantant  avec nostalgie celte le Tara-Usna Line que le Tyneside Irish Brigade partit à l’attaque contre les positions ennemies le 1er juillet 1916, le premier jour de la Bataille de la Somme et le pire de toute l’histoire de l’armée britannique.

Les propagandistes britanniques ont remarqué la sensibilité du peuple irlandais pour la musique, son passé mythique et l’utilisèrent afin de recruter. Et puis n’est-ce pas la harpe qui est l’emblème de l’Irlande depuis le XIIIème siècle?

On l’a retrouve sur cette affiche de l’armée britannique, Will you answer the call?- Now it is nowtime, montrant une femme ayant les traits caractéristiques d’une Irlandaise. Il s’agit de la reine mythologique du Connaught, Maeve. Sa main droite est levée en signe de bénédiction, et sa main gauche est posée sur la harpe et semble l’écouter. L’instrument de musique joue le rôle de fenêtre ou de porte vers un autre monde. Un sergent-major de l’armée britannique joue la ‘Charge’ avec son clairon. Derrière lui, c’est un paysage de guerre, avec deux soldats qui tirent avec une pièce d’artillerie. Le paysage de l’Irlande, représenté à la fois par la reine et par les couleurs des collines, semble en paix et un lieu que l’on doit préserver.

 

The call to arms utilise ironiquement les symboles irlandais. Elle montre un joueur de cornemuse irlandais vêtu d’un uniforme vert kaki et avec d’un bonnet lui aussi vert jouant le Uileann Pipes. A ses côtés, un grand lévrier irlandais (Mascotte de la 16ème Division- le plus grand des chiens et autrefois utilisé pour la chasse au loup – l’Allemand?) et derrière lui un régiment irlandais marchant sur un chemin de campagne avec un joueur de tambour et un grand drapeau avec la harpe. Une nouvelle fois avec ses deux exemples, la musique est un lié à l’engagement de l’Irlande, à l’appel du rassemblement dans le combat de 1914-1918.

 

Même des années après la guerre, la musique irlandaise traita du passé dans les tranchées facilitant le débat sur les nationalistes qui choisirent de rejoindre l’armée britannique afin d’accéder à leurs libertés.

 

Le chanteur et compositeur australien d’origine écossaise, Eric Bogle, se rendit un jour dans un cimetière militaire en France et aurait été frappé par une tombe parmi d’autres, celle de William McBride mort à 21 ans. Il se mit à écrire en 1976 No man’s land, en transformant une vieille chanson populaire écoissaise, Oh Waly, Waly en une dramatique fictitious conversation et s’adresse au jeune soldat mort. Ce fut surtout le groupe The Fureys et Davey Arthur qui rendit célèbre cette conversation dans les années 80 avec The green fields of France. De nombreuses fois, la chanson fut reprise par des groupes comme The Dubliners ou Dropkick Murphys. The Fureys écrivèrent aussi Gallipoli où ils chantent les paroles d’un père à son fils mort sur ce champ de bataille de Turquie.

La musique a donc toujours accompagné les soldats irlandais de la Première Guerre mondiale parlant et témoignant pour eux. Les photos en noir et blanc et quelques films muets sont dans nos mémoires afin d’illustrer nos pensées sur la guerre 1914-1918. Mais alors que le monde va commémorer le 90ème anniversaire de la fin du conflit mondial, nous devons aussi nous remémorer qu’il existait bel et bien un son, une musique sur le champ de bataille aux côtés des soldats irlandais et qui leur fait toujours écho.

 

join

 

 

 

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