Du XVème au XVIIIème siècle, des milliers d’hommes et de femmes furent rassemblés et massacrés pour avoir été accusés d’être des parias durant les chasses aux sorcières d’Europe. Ces dernières prirent surtout place en Allemagne, en France, en Italie du Nord, en Ecosse, en Suisse ou encore en Amérique. Les croyances à la sorcellerie durent depuis des millénaires mais durant cette période, ces persécutions devinrent coutumières.

Julian Goodare, Professeur d’Histoire à l’Université d’Edimbourg, nous en dit plus sur ces chasses aux sorcières.

 

 

 

Au début de l’époque moderne, la sorcellerie pouvait également être l‘affaire d‘hommes [Environ une sur cinq personnes exécutées pour sorcellerie était un homme]. Pourquoi, à travers les siècles, les femmes sont devenues les principales coupables ?

 

 

Les élites craignaient une conspiration de sorciers qui vendaient leurs âmes au Diable. Elles pensaient souvent que les sorcières avaient des relations sexuelles avec le Diable. Ce dernier était perçu comme masculin. Il était donc plus aisé d’imaginer que les sorciers étaient en majorité des femmes. Très peu de personnes mentionnaient l’idée d’homosexualité.

Le paysan redoutait les sorcières en conflit avec leurs voisins et qui leur jetaient des sorts. Bien souvent il s’agissait de malédictions et on imaginait plus facilement les femmes maudire, car les hommes n’auraient pas hésités à agresser physiquement leurs ennemis plutôt que de leur jeter un sort avec de la magie. On pensait que beaucoup d‘envoûtements étaient transmis par la nourriture ou la boisson. La préparation de repas et de breuvages était alors la tâche des femmes. Il y avait aussi des contes populaires avec des sorcières imaginaires. Elles n’étaient pas toujours humaines mais toujours féminines.

Il y avait des hommes sorciers pour deux principales raisons. Les suspicions à propos des femmes étaient plus monnaie courante mais ce n’était pas la règle. Les hommes étaient beaucoup moins perçus comme sorciers pourtant cela pouvait arriver. Certains étaient en fait jugés lors de réactions en chaîne. Des sorciers confessaient et donnaient des noms. Lorsqu’on demandait beaucoup de noms, cela pouvait toucher aussi bien des hommes que des femmes. Certains hommes étaient associés à une sorcière, et lorsque la chasse aux sorcières devenait intense, ce type de dénonciations était assez commun.

 

 

 

Pourquoi les historiens pensent que les chasses aux sorcières devraient être analysées comme un phénomène qui concernait toute l’Europe et pas seulement des régions précises comme en Allemagne ou la chasse aux sorcières fut très importante ?

 

 

L’intensité de la chasse aux sorcières variait considérablement. Beaucoup de grandes poursuites judiciaires étaient menées dans la région du Rhin, en particulier dans la partie image-294779-860_poster_16x9-kgzo-294779germanophone. Même si la partie francophone comme la Lorraine fut également assez concernée.

Le reste de la France fut très peu touchée.

Cependant, toute l’Europe a connu des chasses aux sorcières à l’exception des Balkans contrôlés par l’Empire Ottoman. Les Musulmans ne croyaient pas au concept chrétien de sorciers.

Dans tous les royaumes chrétiens, petits et grands, il y a eu des exécutions pour sorcellerie. Tout le monde en Europe devait se faire à l’idée d’être victime de sorcellerie ou être poursuivi pour sorcellerie.

 

 

 

Par quels aspects l’Ecosse est un bon exemple de chasse aux sorcières ?

 

 

Car c’est un pays où les chasses furent importantes. La chronologie de la chasse aux sorcières en Ecosse est proche des autres pays européens. La question du genre et du profil est également similaire (En Europe, 80% des accusés étaient des femmes, 85% en Ecosse).

Les modes d’identifications étaient les mêmes. Les conceptions sur les démons en Ecosse étaient typiques d’un pays protestant d’Europe du Nord. Il y a un accent porté sur le Diable, mais les sabbats des sorciers écossais n’étaient pas plus élaborés que ceux attrapés dans les pays catholiques lors des grandes chasses.

 

 

Peux-ton dire que ces persécutions étaient une grande bataille contre l’autonomie des femmes ?

 

 

Personne à cette époque ne pensait qu’il y avait une bataille contre l’autonomie des femmes. Les écrivains sur la sorcellerie, tout comme les autres écrivains, voyaient la femme comme une subordonnée mais cela ne relevait pas d’un argument solide pour eux.

Les processus sociaux et culturels qui gardaient les femmes comme des subordonnées n’étaient en fait pas vraiment intentionnels. Nous retrouvons cela encore aujourd’hui; les femmes sont encore bien discriminées mais ce n’est pas toujours volontaire de la part des hommes.

Les femmes ont probablement vécu la chasse aux sorcières comme une mesure répressive. Tout cela donnait des messages qui disaient que les femmes ne devraient pas être superstitieuses et sexuellement actives. Certaines d’entre elles accusaient d’autres femmes de sorcellerie et en faisant cela, confirmaient (même si cela n’était pas forcément volontaire) le statut social de la femme. Les sorcières étaient des femmes non-conformistes mais elles n’incarnaient pas un rôle positif pour les femmes de cette époque.

 

 

 

Comment peut-on expliquer la vague d’hystérie qui s’est répandue dans le village de Salem dans le Massachussetts en 1692 ?

 

 

 

La colonie du Massachusetts avait une tradition de recherche intense de dévotion. C’était également un milieu hostile où on pouvait côtoyer de dangereux indiens.

Il y avait des antécédents et des causes qui ont précipité cette panique en 1692. Le village était divisé entre ceux qui soutenait le pasteur Samuel Parris et d’autres qui s’y opposaient. La faction pro-Parris s’auto-identifiait comme celle du côté de Dieu et ce ne fut pas alors surprenant que les autres étaient perçus comme des sorciers. Les cours de justice furent à un moment hors de contrôle à cause de ce climat politique de la colonie. Une cour spéciale ignorait même le processus habituel des cours de justice.

 

 

 

Durant les procès, peut-on remarquer une fascination pour les fantaisies sexuelles et le Diable de la part des juges ?

 

 

 

Beaucoup des procès encourageaient la discussion sur les questions de sexualité.

Lorsqu’elles étaient interrogées, les femmes suspectées de sorcellerie étaient souvent obligées de dire qu’elles avaient eu des rapports sexuels avec le Diable. Parfois, il y avait peu de détails mais dans certains cas, il y en avait.

D’autres méthodes d’investigation cherchaient des aspects sexuels. On disait que certains suspects avaient sur leur corps la marque du Diable. Cela voulait dire qu’un spécialiste, un homme, inspectait le corps des femmes dans le but de trouver un bouton, signe qu‘une épingle y avait été insérée sans douleur. Certains suspects avaient également les cheveux tondus, une procédure qui permettait de savoir si des amulettes ou des sorts avaient été cachés sous le cheveu.

Les écrits traitaient également de sexualité. La plupart des traités sur la démonologie prétendait que les sorcières avaient des rapports sexuels avec le Diable, certains donnaient des détails. Il était dit que c’était parfois douloureux de faire l’amour avec lui. D’autres écrits prétendaient que le sexe avec le Diable était plus agréable pour les sorcières que pour les autres. Dans tous les cas, les femmes étaient condamnées pour leur sexualité.

 

 

Y’avait-il des sorciers chrétiens et pour quelles raisons on les persécutait ?

 

 

Tous les sorciers étaient chrétiens. Ils étaient persécutés parce qu’ils étaient accusés d’ensorceler leurs voisins par des malédictions ou qu’ils étaient suspectés d’avoir fait un pacte avec le Diable, voire les deux. Le Diable est un concept chrétien.

 

 

 

Pour beaucoup de sociétés en Asie, en Afrique et même encore en Europe, la sorcellerie existe toujours. Disparaîtra-t-elle un jour ?

 

 

 

Beaucoup de sociétés croient toujours à la sorcellerie, dans la conception que certaines personnes peuvent utiliser leur pouvoir magique pour faire du mal à leurs voisins.

Cependant, toutes les sociétés ne l’ont pas cru. Certaines d’entre elles, par exemple, ont expliqué la malchance par l’action d’esprits malins ou en colère, plutôt que par des sorciers et des sorcières. La sorcellerie n’est pas toujours évidente.

Les grands procès dans l’Europe du début de l’époque moderne étaient essentiellement nourris par une idée différente de sorcellerie : le pacte avec le Diable. Cet aspect est historiquement rare. Il est né en Europe au XVème siècle et a disparu au XVIIIème siècle. Il a à peine existé à l’extérieur de l’Europe.

Je suis historien et je ne peux pas prédire le futur. Cependant, en tant qu’historien, j’observe que les croyances et les pratiques changent souvent. Il n’y a pas de fatalité concernant la sorcellerie. Nous pouvons toujours apprendre à faire mieux.

Cette idée peut être appliquée aux autres persécutions. La chasse aux sorcières est un exemple parmi d’autres. Nous devrions essayer de mieux comprendre les personnes que nous voyons comme des ennemis. Ainsi, nous pourrions remarquer que nos ennemis ne sont pas entièrement mauvais, et que nous nous-mêmes ne sommes pas entièrement bons. Si jamais nous croyons que nos ennemis sont entièrement mauvais, cela peut nous faire croire que nous avons le droit de traiter nos ennemis sans compassion Les organisateurs des chasses aux sorcières agissaient sans aucune compassion. Nous devons comprendre pourquoi ils faisaient cela mais nous devons également essayer d’apprendre les erreurs du passé.

 

Hexensabbat

 

Pour en savoir plus :

‘The European witch-hunt’ by Julian Goodare- Paperback 2016
‘Scottish Witches and witch-hunters’- Palgrave Historical Studies in Witchraft and Magic- 2013

From the 15th to 18th centuries, thousands of men and women were rounded up and slaughtered for being outcasts in some of European society’s witch hunts. These occurred largely in Germany, France, Northern Italy, Scotland, Switzerland but also in America. Witchcraft beliefs have been around for thousands of years but during those times, it became part of everyday life.

Dr Julian Goodare, Julian Goodare, Professor of History at the University of Edinburgh, tells us more about these large witch-hunts.

 

 

In early modern times, witches could be also men [about one out of five people executed for witchcraft were men]. Why, throughout the centuries, did women become the main culprits?

 

 

 

The elites tended to fear a conspiracy of witches who sold their souls to the Devil. They often imagined that witches also had sex with the Devil. The Devil was understood to be male, so it was easier to imagine the witches as being female. Hardly anyone mentioned the possibility of homosexuality.

The common people tended to fear individual witches who quarrelled with their neighbours and harmed them by magic. Magical harm sometimes came from curses. Cursing was easier to imagine as something done by women, because men were assumed to assault their enemies physically rather than cursing them magically. Many bewitchments were thought to operate via food or drink; preparing food and drink were women’s tasks. There were also folktales of imagined witches, who were not always human but who were always female.

There were some male witches, for two main reasons. The assumptions about women were tendencies, rather than absolute rules; men were less likely to be witches, but it was still possible to have male witches. And some witches were prosecuted in chain-reaction hunts, when confessing witches were made to name other names; when large numbers of names were demanded, these tended to draw in some men as well as women. Some of these men were associated with a previous female witch, but occasionally witch-hunting became so intense that it was almost random.

 

 

 

Why do historians think the witch-hunt should be treated as a phenomenon of the whole of Europe and not only in parts such as Germany where witch-hunting was intense?

 

 

 

Intensity of witch-hunting varied widely. Many of the most intense prosecutions took place in the Rhineland area, which was mostly German-speaking – though the French-speaking parts image-294779-860_poster_16x9-kgzo-294779of this area, like Lorraine, also had intense prosecutions. At the other extreme, Spain and Italy had very few prosecutions; indeed most of France also had very few prosecutions.

But there was nowhere in Europe that had no prosecutions at all – except the Balkans and other south-eastern regions controlled by the Ottoman Empire. The Ottomans, because they were Muslims, did not believe in the Christian concept of witches. In all Christian countries of any size, there were at least a few executions of witches. So, everywhere in Europe, people had to think about the possibility of witchcraft and of prosecutions for witchcraft.

 

 

In which aspects was Scotland a good example of witch-hunting?

 

 

Scotland is a good example of a country that had intense witch-hunts. The chronology of Scottish witch-hunting was similar to that of most of Europe. The gender balance and social profiles of witches were similar (Europe 80% women, Scotland 85% women). Community processes of identifying witches were typical in Scotland. Demonological ideas in Scotland were typical of Protestant northern Europe; there was emphasis on the Devil, but Scottish witches‘ sabbats were not said to display the elaborate rituals sometimes found in Catholic countries that prosecuted witches intensely.

 

 

Can it be said that in their persecution a grand battle was played out against the autonomy of women?

 

 

Nobody at the time thought that there was a battle against the autonomy of women. Writers on witchcraft, like writers on other subjects, thought that women should be subordinate, but this was not an important argument to them. The social and cultural processes that kept women subordinate were mostly not deliberate. We find similar processes today; women are sometimes discriminated against, but not necessarily because men carry out such discrimination with deliberate intent.

Women probably experienced witch-hunting as a coercive process. Witch-hunting tended to transmit messages saying that women should not be superstitious or sexually-transgressive. Some women accused other women of witchcraft, and by doing so they were partly (though probably not deliberately) endorsing women’s normal social roles. Witches were transgressive women, but they were not positive role-models for early modern women.

 

 

How can we explain the wave of hysteria that spread through Salem Village, Massachusetts, in 1692?

 

 

 

The colony of Massachusetts had a tradition of seeking intense godliness. It was also on the frontier of relationships with often hostile Native Americans. These were background factors. There were also more immediate precipitating causes of the panic in 1692. The village was divided into factions supporting and opposing the minister, Samuel Parris. The pro-Parris faction was self-identified as the godly faction, and was not surprised to find that some of its enemies appeared to be witches. The courts were out of control because of the temporary lapse of the colony’s charter, and so a special court was established that disregarded normal legal processes.

 

 

During the trials, could we notice any fascination about sexual fantasies and the Devil on the part of the judges? Were taboos suddenly lifted?

 

 

Many of the trials encouraged discussion of sexual matters. Suspected female witches, when they were interrogated, were often encouraged to confess to having had sex with the Devil. Usually few details were given of this, but in some cases there were more details.

Other methods of investigation of witches also had sexual aspects. Some witchcraft suspects were pricked for the Devil’s mark. This meant that a specialist ‚pricker‘, who would be male, would prick women’s bodies in the attempt to find a spot where a pin could be inserted with no pain. Some witchcraft suspects also had their body hair shaved, a procedure that was supposed to ensure that they had not hidden any spells or amulets in their body hair.

Demonological writings, too, sometimes discussed sexual matters. Most treatises about demonology said that female witches had sex with the Devil, and a few of them discussed this in detail. There were sometimes fantasies about how sex with the Devil was painful. Other demonological writings said that sex with the Devil was more pleasurable for female witches than sex with ordinary men. Either way, women were being condemned for their sexuality.

 

 

Were there any Christian witches and what were the reasons why the witch hunters persecuted them?

 

 

 

All the witches were Christians. They were prosecuted because they were thought to have bewitched their neighbours by harmful magic, or because they were thought to have made a pact with the Devil, or both. The Devil is a Christian concept.

 

 

 

 To many societies in Asia, in Africa or even in some parts in Europe, witchcraft still exists. Will it ever disappear?

 

 

 

Most historical societies have believed in witchcraft in the sense of harmful magic – the idea that some people have the power to harm their neighbours by magic. However, not all historical societies have believed this; some of them, for instance, have explained misfortune by attributing it to evil spirits or angry spirits, not to witches. There is no necessity for witchcraft.

The intense prosecutions that occurred in early modern Europe were partly fuelled by a different idea of witchcraft: witchcraft as a pact with the Devil. This idea of witchcraft is historically rare. It arose in Europe in the fifteenth century and died away in the eighteenth century, and has hardly ever existed outside Europe.

I am a historian, and I cannot predict the future. However, as a historian, I observe that beliefs and practices often change. There is no inevitability about witchcraft or anything else. We can learn to do better.

This idea can even be applied to other persecutions. Witch-hunting is an example of persecution. We should try to understand people who we think are our enemies. We should realise that our enemies are not wholly evil, and that we are not wholly good. If we believe that our enemies are wholly evil, and that we are wholly good, then this can make us believe that we are entitled to treat our enemies inhumanely. That is how the witch-hunters behaved. We should try to understand why they did it, but we should also try to learn better.

 

Hexensabbat

 

Further readings :

‘The European witch-hunt’ by Julian Goodare- Paperback 2016
‘Scottish Witches and witch-hunters’- Palgrave Historical Studies in Witchraft and Magic- 2013
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