153 ans après la fin des hostilités, la Guerre de Sécession ou communément appelée The Civil War (La Guerre civile) ne finit pas d’attiser les débats aux Etats-Unis. Le conflit reste, devant la Seconde Guerre mondiale, le plus meurtrier dans l’histoire américaine et est le reflet d’un antagonisme profond entre le Nord industriel et le Sud resté agraire. 

« Nous ne combattons pas des armées ennemies, mais un peuple ennemi » déclarait le général nordiste Sherman lorsqu’il parlait des Américains du Sud hostiles au gouvernement de Washington. Afin de mieux comprendre les raisons et le déroulement de la Guerre de Sécession, nous avons interrogé Vincent Bernard, historien de formation (Université Montaigne Bordeaux III) et spécialiste de l’histoire américaine qui a écrit deux grandes biographies sur le général sudiste Robert E. Lee et le général nordiste et président des Etats-Unis Ulysses S. Grant. 

 

 

 

Entre la personnalité reconnue de Robert Lee et l’aspect peu remarquable selon Lincoln d’Ulysses Grant, les deux personnages pourtant figures clés de la Guerre de sécession sont diamétralement opposées. Avez-vous une approche différente dans le travail des portraits de ces deux généraux ?

 

 
Non, ma méthode a été la même, à commencer par le choix volontaire de la forme « récit » et d’une progression chronologique simple, et ce d’autant que les deux personnalités sont très mal connues du public français et qu’il y a entre les deux parcours une sorte d’effet miroir. Bien sûr, on est forcément un peu « pollué » par l’image générale préexistante, voire les clichés. Mais au delà de la trame, dans un cas comme dans l’autre, j’ai approché les deux hommes au travers, d’abord et avant tout, de leurs propres écrits afin de m’imprégner autant que possible de leurs pensées intimes – dans la mesure où ils se livrent – de leur biais, de leurs aspirations, de leur environnement familial et de leur perception du monde et des événements. Ce n’est qu’ensuite que j’ai ouvert la perspective avec les sources secondaires et le détail des débats historiographiques modernes, confrontant les diverses analyses avec ma propre perception « brute ».

 

 

Durant la Guerre américano-mexicaine (1846-1848), Robert Lee et Ulysses Grant, sous le même uniforme, se sont rencontrés pour la première fois. Y’a-t-il des exemples d’officiers-amis qui se sont ensuite combattus pendant la Guerre de Sécession ?

 

 
Bien sûr, c’est même fréquent. La guerre de Sécession est à proprement parler une guerre de Westpointers – presque tous les généraux d’armée, de corps d’armée ou de division en sont issus, à quelques exceptions près – et donc entre anciens camarades de la « vieille armée », qui ont souvent combattu au coude à coude au Mexique. L’idée de guerre fratricide, « brother against brother » prend ici un double sens. Grant fait ainsi face ainsi à ses camarades Buckner ou Longstreet, et Lee a depic_giant_092014_SM_Grant-Lee-2s amis mais aussi des cousins et des neveux dans les armées de l’Union. Les rencontres entre camarades sont fréquentes au moment des trêves pour ramasser les victimes entre deux batailles. Un autre exemple célèbre concerne le sénateur Crittenden du Kentucky qui avait un fils général dans chaque camp. Le général confédéré, Lewis Armistead est mortellement blessé à Gettysburg en chargeant les lignes de son meilleur ami Winfield S. Hancock. George Custer (le Custer tué à Little Big Horn en 1876) et Thomas Rosser, sont deux amis-ennemis qui se livrent pendant la guerre à une vraie compétition à la tête de leurs brigades de cavalerie respectives. Stuart, le fameux général de cavalerie sudiste, fait face en 1862 au régiment nordiste de son propre beau-père ; etc. etc. Les exemples, et les anecdotes qui en découlent, souvent tragiques, parfois plus cocasses, sont légion.

 

 

Bien qu’opposé à la Sécession, Robert Lee a finalement rejoint les rangs des confédérés. Comment peut-on comprendre un tel choix ?

 

 
Il ne faut pas oublier que c’est là le choix très majoritaire de la part des officiers originaires du Sud, même hostiles politiquement à la sécession ; tout comme Lee, Armistead, que je citais, explique ainsi à son ami Hancock « tu ne sais pas combien ce choix m’a coûté ». Certains sudistes, et non des moindres, restent fidèle au gouvernement de Washington, mais c’est très souvent au prix d’une rupture familiale et amicale, d’un véritable exil. Rompre avec son État d’origine n’est pas du tout une évidence dans un pays appelé « États-Unis », tout au moins à cette époque où les contours de la nation américaine sont justement encore en gestation. C’est un choix affectif, pas seulement politique, « idéologique » ou moral « pour » ou « contre » l’esclavage. J’ai en tête le contre exemple d’un jeune officier de Georgie qui hésite longtemps à rejoindre la Confédération mais y renonce finalement pour ne pas briser sa carrière naissante, mais avec l’accord discret de sa famille. Concernant Lee, profondément attaché à sa Virginie natale, rien n’était évidemment imposé, son choix n’était pas une « évidence » comme on l’a écrit, mais disons qu’il était logique et cohérent avec sa personnalité.

 

 

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Comment peut-on expliquer qu’un fermier modeste comme Ulysses Grant devint commandant en chef de l’armée de terre américain puis le 18ème président des Etats-Unis ?

 

 
Fermier modeste (employé médiocre et mauvais commerçant), certes, mais l’autre face est celle d’un militaire professionnel formé dans l’une des meilleures écoles militaires du monde et vétéran distingué de la guerre du Mexique. Le redémarrage puis « l’explosion » de sa carrière après une longue traversée du désert est il est vrai assez saisissant; il se trouve que Grant, qui a de nombreuses faiblesses, a aussi exactement les compétences et qualités martiales qu’il faut, et sur le théâtre d’opérations qu’il faut, pour se distinguer au début de la guerre : courage, audace, énergie, ainsi qu’une obstination sans faille à double tranchant mais qui lui vaut des succès retentissants à une époque où l’Union en obtient peu. Dès lors, avec un peu d’appui politique quand même, tout est ouvert, tout au moins dans ce pays et à cette époque : Il est l’homme parfait pour Lincoln, qui a lui-même gravi tous les échelons de la société : un militaire énergique, autonome et fidèle mais effacé, et qui gagnera la guerre sans lui faire d’ombre politique. Par la suite, la mort de Lincoln et la catastrophique présidence Johnson laissent un vide politique énorme et un pays si fracturé que seule l’aura d’autorité d’un général victorieux paraît pouvoir y remédier. Le reste, sa nomination par les Républicains puis son élection, en découlent.

 

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Lee ne voyait en Grant qu’un adversaire digne d’intérêt contrairement à McClellan. Pourtant, le général sudiste a vaincu ce dernier mais pas Grant. Quelle fut l’atmosphère entre les deux hommes durant la reddition d’Appomattox qui mit fit à la guerre ?

 

 
Lee semble avoir eu plus de considération pour les talents de tacticien de McClellan. « Little Mac » est un général « à l’ancienne » qui l’avait tenu en échec en 1862 et qui a bien failli détruire son armée sur l’Antietam. En Grant, Lee voit surtout la tête d’une énorme machine de guerre bénéficiant du poids économique et démographique du Nord contre lesquels il se sent impuissant. C’est évidemment plus compliqué. Quant à la rencontre d’Appomattox, elle Appomattox_Court_House-Hero-Hest d’abord froide et solennelle. Lee, drapé dans sa dignité est intérieurement furieux d’en être arrivé là. Mais la cordialité de l’accueil et la magnanimité de Grant, qui lui accorde de généreuses conditions l’ébranlent, manifestement. Une fois Grant élu président, Lee montrera le plus grand respect, tout au moins dans un cadre public, au point de menacer un professeur de renvoi pour des prises de position trop ouvertement critiques.

 

 

 

Pour quelles raisons, selon vous, Robert Lee n’a jamais condamné le Ku Klux Klan après la guerre alors que son influence restait forte dans le Sud?

 

 
On a dit – et on dit aujourd’hui – beaucoup de bêtises là dessus, y compris que Lee était un parrain discret du premier KKK, l’éphémère « Klan primitif » des années d’après-guerre ; la rumeur a couru qu’il serait même à l’origine de son surnom « d’empire invisible ». C’est totalement invraisemblable, et aucun élément concret n’est jamais venu confirmer ces rumeurs. Si on ne trouve apparemment pas de condamnation formelle du Klan dans les vieux jours de Lee, on ne trouve non plus, à ma connaissance tout au moins, nulle trace d’un quelconque intérêt, y compris dans sa correspondance privée avec d’anciens confédérés. En réalité, le Klan n’est influent que dans le Sud « profond », très peu et très brièvement en Virginie, un État assez « aristocratique » et conservateur peu enclin à entériner le facteur de violence et de désordre qu’il représente. Lee, de son côté, milite pour la réconciliation comme seul moyen de redresser rapidement le Sud. Sa personnalité même est en contradiction totale, non pas avec l’idée de « supériorité blanche » véhiculée par le KKK, mais au moins avec ses méthodes violentes et le facteur de désordre qu’il représente.

 

 

Que peut-on retenir des actions de Ulysses Grant en tant que Président des Etats-Unis ?

 

 
Une volonté sincère de réconciliation nationale et d’ouverture sur le monde, mais à un prix – l’égalité raciale – que le Sud humilié et ruiné n’était pas prêt à payer. Il a lutté activement contre le KKK, a cherché à protéger et intégrer les noirs à la communauté nationale tout en tendant la main au sud blanc à condition qu’il renonce à la violence. Des Sudistes comme Longstreet ou Mosby (le « fantôme gris » de la Confédération) se sont ralliés à lui mais la plupart n’ont eu de cesse de rétablir leur domination sur les nouvelles bases constitutionnelles (ce seront les lois raciales Jim Crow et la logique « égaux » (en théorie) mais séparés). A contrario, son autoritarisme mal placé et son absence de sens politique ont profondément nui à ses eux mandats. Pensant diriger sa majorité comme une armée, il se l’est en grande partie aliénée alors que son soutien à ses proches corrompus et ses idées simplistes sur l’économie lui ôtaient une grande part du soutien populaire. En bref, un président sans doute sincère dans ses intentions mais aussi peu fait pour la diplomatie que pour le commerce.

 

 

 

Les dramatiques événements de la statue du Général Lee à Charlottesville montrent-elles qu’une partie du Sud ne souhaite pas tourner la page du passé ?

 

 
Les plaies ont semblé cicatriser avec le temps mais selon un modus vivendi où les mémoires des deux camps affrontés pouvaient trouver leur place. D’un côté le Nord, victorieux et émancipateur (et à l’époque républicain) ; de l’autre le Sud (originellement démocrate) ayant défendu courageusement sa « cause » avant de plier sous le poids du nombre ; tous unis au sein d’une seule nation. Or, c’était là oublier ou tout au moins marginaliser un « troisième camp » mémoriel, celui des Afro américains, qui pour l’essentiel est passé de la servitude a un siècle de ségrégation avant d’obtenir des droits réels égaux. Pour une frange importante, ce n’est pas encore suffisant. On peut voir la campagne contre les symboles sudistes (confédérés ou non) à la fois comme la marque d’une cicatrice profonde, mais aussi comme une fuite en avant qui ravive de profonds clivages et de vieilles rancunes, à commencer par la ruine durable d’un Sud prospère jusqu’à la guerre. Le fait que l’extrême droite américaine soit la plus virulente pour défendre ces symboles donne du crédit à cette lutte mais masque une réalité plus profonde complexe et partagée dont le plus spectaculaire avatar a sans doute été l’élection de Donald Trump. Pour beaucoup d’Américains, c’est le passé du pays qu’on cherche à effacer et à réécrire jusqu’aux « Pères fondateurs ». Dernier écho en date, c’est Thomas Jefferson (4e président) ou dans un autre registre Christophe Colomb qui sont aujourd’hui sur la sellette, et si la figure tutélaire de George Washington (propriétaire d’esclaves lui-aussi) n’est pas encore touchée, c’est peut-être la prochaine étape.

 

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Pour en savoir plus :

Les deux biographies de Vincent Bernard :

 

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