« Dans un trou vivait un hobbit… » ainsi commence la première œuvre, « Le hobbit ». Héros malgré lui, Bilbo fait en partie d’une multitude de personnages qui peuplent la Terre du Milieu, univers gigantesque imaginé par l’écrivain britannique J.R.R. Tolkien.

Aujourd’hui, les termes de hobbits, d’orques ou encore de nazgûls ne sont pas étrangers aux lecteurs et passionnés de fantasy. Le monde riche du « Seigneur des anneaux » ou du « Silmarillion » reste cependant toujours aussi complexe car il contient une multitude de récits, de références, de peuples et de langues qui lui sont propres.

Pour nous éclairer, l’association Tolkiendil a répondu à nos questions

 

 

 

En quoi l’ensemble de l’œuvre de J.R.R. Tolkien a-t-elle révolutionné le genre littéraire de la fantasy?

 

 

 

À cette question, Terry Pratchett a répondu : « Tolkien se place dans l’univers de la fantasy de la même manière que le Mont Fuji apparaît dans les antiques estampes japonaises. Parfois minuscule, au loin, parfois énorme et proche, et quelques fois pas là du tout, mais c’est parce qu’alors l’artiste se tient sur le Mont Fuji. […] La plus grande chose qu’il a faite fut d’ouvrir le marché de la fantasy. »

 

Comme votre question le suggère, le genre de la fantasy existait bien avant Tolkien ; mais il n’avait sans doute jamais fait l’objet d’un ensemble romanesque aussi vaste, construit et travaillé que le Seigneur des Anneaux. Pour cette raison déjà, le Seigneur des Anneaux a contribué à hisser la fantasy sur un plan littéraire nouveau ; paradoxalement, c’est ce qui a pu contribuer par la suite à la marginaliser, en favorisant la publication de séries souvent incroyablement volumineuses, optant souvent pour la forme d’un triptyque trilogique, à la semblance du modèle tolkienien. Mais l’importance de l’œuvre de Tolkien pour le genre de la fantasy et les littératures de l’imaginaire ne s’arrête évidemment pas là.

 

Là où Tolkien est véritablement un précurseur (peut-être inégalé d’ailleurs), c’est dans l’incroyable degré d’aboutissement et de cohérence de son univers fictionnel. Il est véritablement le premier à avoir porté ce qu’on appelle le « world-building » (l’élaboration d’un monde) à un niveau de sophistication et d’attention au détail qu’aucune œuvre n’avait effleuré jusque-là. Si le Seigneur des Anneaux le laissait soupçonner, cela n’est devenu ulmo-by-john-howe_featuredapparent qu’avec la publication posthume de ses écrits inachevés, le Silmarillion en tête ou encore les Contes et légendes inachevés, entre autres. Comme Tolkien le disait lui-même dans ses Lettres, il n’est pas un élément du Seigneur des Anneaux qui ne se trouve pas ailleurs élucidé, explicité, approfondi (à deux exceptions notables, nous dit-il : les chats de la reine Beruthiel, auxquels il consacrera finalement une courte note, et Tom Bombadil). Dans le Seigneur des Anneaux, tout a été travaillé avec minutie : l’échelle des cartes correspond aux temps de trajet, les toponymes y apparaissant s’appuient sur une étymologie cohérente avec les langues fictionnelles de l’univers, lesquelles ont elles-mêmes été travaillées avec une ardeur et une fébrilité dont n’a sans doute bénéficié aucune langue fictionnelle depuis lors, la chronologie des événements est claire, spécifiée, et le cadre de fond des événements s’appuie sur un certain nombre de chroniques ou encore sur des textes antérieurs dont certains se sont trouvés insérés dans le Silmarillion. On ne sera guère surpris dès lors d’apprendre que Tolkien est aussi l’auteur du concept de sub-création, par lequel l’auteur se fait lui-même démiurge de son monde, ainsi qu’il l’explique dans son célèbre essai Du conte de fées.

 

Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que cette profondeur n’ait guère été reproduite : la rédaction du Seigneur des Anneaux a commencé en 1938, pour une publication finalement seize ans plus tard ; mais l’univers fictionnel, lui, a été élaboré depuis 1914 et les premiers poèmes sur Earendel, qui deviendra le père d’Elrond. Le temps de gestation de l’œuvre recouvre donc presque quarante ans ; probablement, peu d’œuvres de la fantasy actuelle bénéficient d’un tel temps de maturation, et il n’en fallait certainement pas moins pour poser un nouveau jalon dans l’histoire de la fantasy, et marquer vraiment l’éclosion du genre (comme le montre l’apparition, subséquente au succès du Seigneur des Anneaux, de collections éditoriales spécialement dédiées au genre).

 

Là où Tolkien marque le début d’une tendance nouvelle, c’est aussi dans l’élaboration des différentes créatures de son univers. Les Elfes, les Orques, les Nains, et dans une moindre {2CCA69FD-FE09-4C2C-8C91-84D55F4AA425}Img400mesure les Semi-hommes, sont devenus, après Tolkien, les peuples stéréotypés du genre de la fantasy . Si on doit à Tolkien l’invention des Orques, et la mise en avant des Nains, les Elfes étaient des figures assez communes de la fantasy antérieure. Cependant, le traitement que Tolkien en a donné a modifié la perception que l’on pouvait en avoir de manière profonde et irréversible ; et c’était sans doute la première fois que les Elfes apparaissaient comme un peuple avec sa diversité, son histoire, ses langues, sa culture, etc. Jusqu’alors, il s’agissait seulement de « créatures magiques », vivant le plus souvent dans un royaume féerique (le « Royaume périlleux » décrit dans Du conte de fées) où le héros venait vivre des aventures extraordinaires, qui servaient surtout à apporter une touche de merveilleux au récit mais ne présentaient pas de densité ou de relief en eux-mêmes. Ce succès des Elfes, des Orques et des Nains est peut-être un peu mystérieux, et on pourrait se demander pourquoi ni les Balrogs, ni les Ents, n’ont bénéficié de la même postérité. Une partie de la réponse se trouve peut-être dans le jeu de rôle Donjons et Dragons, qui, en permettant aux joueurs d’incarner Elfes, Orques, Nains ou Semi-hommes, a entériné ces différentes « races » comme une donnée incontournable de la fantasy.

 

On pourrait encore mentionner l’idée d’une quête dont dépend le destin du monde, et dont l’achèvement marque la défaite brutale, définitive et immédiate du mal ; ou encore, l’émergence d’un héroïsme plus humble, presque systématiquement repris par la suite, et qui contraste avec l’héroïsme plus chevaleresque et guerrier qui prévalait jusqu’alors (quoiqu’on pourrait rappeler ici nombre de contes dont le protagoniste est un simple paysan ou un orphelin malheureux). Mais tous ces éléments, qui se retrouvent dans la fantasy ultérieure, ne sont sans doute devenus autant de tropes incontournables du genre, que parce que le légendaire tolkienien atteignait précisément un degré de détail, dans la description de son univers, qui tranchait avec tout ce qui avait pu être écrit auparavant. Ainsi, ses motifs, ses personnages, ses créatures, ont pu se retrouver par la suite de manière plus ou moins systématique ; mais ce n’était sans doute le fait que d’un mimétisme de surface, pour tenter de renouer, mais sans toujours trop de succès, avec ce qui fait la suprématie de l’œuvre tolkienienne, à savoir sa profondeur.

 

 

 

 

Quels événements de la vie de Tolkien transparaissent dans ses écrits ?

 

 


 

C’est une question assez difficile finalement, car la vie de Tolkien n’a pas été particulièrement palpitante. Son œuvre s’inspire moins de sa propre vie que des œuvres qu’il a lues ou qu’il aurait aimé lire. Parmi les évènements de sa vie qui ont eu un impact évident, il y a notamment son engagement dans la Première Guerre mondiale, de juin à novembre 1916, où il fut envoyé combattre les Allemands près de Thiepval le Front de la Somme. Le spectacle traumatique de cette guerre lui aura notamment inspiré des scènes particulièrement importantes de son œuvre. Ainsi, son premier texte prenant véritablement corps en Terre du Milieu, la Chute de Gondolin, écrit juste après sa démobilisation début 1917, alors qu’il était en convalescence offre une vision des chars d’assaut transformés en dragons de métal transportant des troupes d’orques en leur sein, pour attaquer la cité elfique de Gondolin :

« Et maintenant les Monstres traversèrent la vallée et les tours blanches de Gondolin rougirent à leur approche ; mais les plus courageux d’entre eux furent terrifiés à la vue de ces dragons de feu et ces serpents de bronze et de fer qui déjà entourent la cité  […] Puis les engins et les catapultes du roi déversèrent des flèches et des rochers et des métaux fondus sur ces bêtes sans pitié, et leurs corps creux rendirent un fracas métallique sous les coups, pourtant cela fut fait en pure perte car ils ne purent être brisés, et les feux s’écoulèrent sur leur corps sans les arrêter. Alors ceux du haut s’ouvrirent en leur milieu, et une armée innombrable d’Orcs, les goblins de la haine, s’en déversa dans la faille… » (Le Livre des Contes Perdus, La Chute de Gondolin)
Son expérience des tranchées, avec des corps laissés à l’abandon sur le champ de bataille, sans sépulture, lui reviendra en mémoire lors de l’écriture du Seigneur des Anneaux près de 40 ans plus tard et lui inspirera la vision des Marais Morts, que Frodo, Sam et Gollum traversent en direction du Mordor :
« En avant et de chaque côté se trouvaient à présent de vastes bourbiers et marécages que l’on voyait s’étendre au sud et à l’est dans le faible demi-jour. Des brumes fumaient et tourbillonnaient au-dessus des mares, sombres et répugnantes. Leurs relents suffocants planaient dans l’air immobile. Au loin, presque droit au sud à présent, se dressaient les murailles montagneuses du Mordor, tel un banc de nuages noirs aux contours déchiquetés, flottant sur une mer traîtresse, nappée de brouillard. »

[…]

« Oui, oui, dit Gollum. Tous morts, tous pourris. Elfes, Hommes et Orques. Les Marais Morts. Il y a eu une grande bataille il y a longtemps, c’est ce qu’on lui a dit, quand Sméagol était jeune, quand j’étais jeune, avant la venue du Trésor. Une grande bataille c’était. Des grands Hommes avec des longues épées, et des Elfes terribles, et des Orques qui hurlaient. Ils se sont battus sur la plaine pendant des jours et des mois, devant les Portes Noires. Mais les Marais se sont étendus depuis ce temps, ils ont englouti les tombes ; toujours, toujours ils s’étendent. » (Les Deux Tours, chap. 2 – Le passage des marais)

 

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Durant la même période, un autre évènement, plus joyeux cette fois, lui inspirera l’un des trois grands contes du Silmarillion. En effet, lors d’une promenade en compagnie de sa femme Edith, le couple s’était arrêté dans une clairière en forêt et Edith se mit à danser pour Tolkien. Cette danse, il la récrira pour un couple d’importance dans l’histoire des Elfes et des Hommes de Terre du Milieu : Beren et Lúthien, puisque Beren rencontra l’elfe Lúthien et tomba amoureux d’elle alors qu’elle dansait dans une clairière. Par la suite, le couple ira jusqu’à récupérer l’un des trois Silmarils, les joyaux volés aux Elfes par le Sombre Seigneur Morgoth qui donnent leur nom au Silmarillion. Cette histoire vient d’ailleurs d’être publiée aux éditions Bourgois sous le titre Beren et Lúthien.

 

 

 

Peut-on dire que le travail de Tolkien en tant que traducteur et analyste du poème épique « Beowulf » est un des préludes à la création de l’univers de la Terre du Milieu?

 

 

 

 

 

On ne peut pas véritablement dire que Beowulf soit un des préludes à la création de son légendaire, non. Tolkien a découvert le poème Beowulf a l’université, puis l’a surtout enseigné à partir des années 1920, lorsqu’il était à Leeds, période à laquelle il compose ses propres traductions : une partielle en vers, encore inédite, et une complète en prose, récemment publiée par son fils (Beowulf, traduction et commentaire). Il continue l’enseignement de Beowulf tout au long de sa carrière, lorsqu’il revient enseigner l’anglo-saxon à Oxford. Sa carrière sur l’étude et l’enseignement de Beowulf a bien entendu trouvé son apogée dans l’essai sans précédent de 1936, « Beowulf, les monstres et les critiques » (disponible en français dans Les Monstres et les critiques). Mais quand il commence à enseigner sur le poème, vers 1920, l’univers qu’il a créé est déjà bien en place, même si Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’ont pas encore été écrits et publiés. Les grandes lignes de son légendaire sont déjà écrites, avec les trois grands contes du Silmarillion que sont le conte de Beren et Lúthien, dont on vient de parler, le conte de Tuor et la chute de Gondolin, et le conte de Túrin Turambar. Dans l’ensemble, il y a assez peu de référence à Beowulf dans ces textes.

Cela change en 1937, alors qu’il publie Le Hobbit. On y voit Bilbo Bessac entrer subrepticement dans l’antre du dragon Smaug et voler une coupe dans le trésor de la bête pour la ramener aux Nains qui l’attendent en sécurité. Le vol de la coupe est découvert par Smaug, qui entre en rage et se met à tout détruire. Cet épisode est directement inspiré d’un épisode similaire de Beowulf et c’est cet évènement qui conduira Beowulf, alors dans ses dernières années de vie, à reprendre les armes pour combattre le dragon qui détruit son royaume, ce qui conduira à sa mort. Beowulf a également inspiré toute la culture des hommes du Rohan dans le second tome du Seigneur des Anneaux. Ainsi l’arrivée d’Aragorn, Gandalf, Legolas et Gimli à Edoras, aux portes du palais de Meduseld, où ils sont pris à partie par le gardien des portes, fait écho à l’arrivée de Beowulf et de ses hommes sur les côtes danoises, où une sentinelle les prend également à partie. Le palais de Meduseld lui-même est un écho de la halle de Heorot, le palais de Hrothgar, le roi qui recherche l’aide de Beowulf. Enfin, Gríma Langue-de-Serpent, ce personnage qui corrompt le roi Théoden du Rohan est le pendant du personnage d’Unferth dans Beowulf.

 

 

 

Quels sont les inspirations de Tolkien dans sa création des langues de la Terre du Milieu comme le valarin, le khuzdul ou encore les langues elfiques?

 

 

 

 

Tolkien était philologue de formation, spécialiste des langues germaniques anciennes. Néanmoins, son expertise linguistique s’étendait à bien d’autres langues. En la matière, ses sources d’inspiration étaient très éclectiques et reflétaient ses goûts personnels avant tout. Tolkien aimait particulièrement expérimenter et retravailler ses langues. Ses conceptions pouvaient ainsi fluctuer dans une large mesure. Les liens de dépendances entre ses langues inventées et leurs sources d’inspiration ont donc significativement varié. Tolkien cherchait souvent la juste distance entre les formes linguistiques qui lui plaisaient et le désir d’éviter les calques trop évidents aux yeux du linguiste qu’il était. Pour plus de simplicité, nous ne parlerons ici que des dernières conceptions attestées chez Tolkien.

Le sindarin, la langue des Elfes Gris, s’inspire de la morphologie du gallois, dont elle possède codeles alternances vocaliques et les mutations consonantiques. En revanche, le quenya, la langue des Hauts Elfes, possède des traits agglutinants, des déclinaisons nominales et une grammaire synthétique. Elle tire principalement son inspiration du latin, du finnois et du grec ancien. Concernant l’eldarin commun, langue dont le sindarin et le quenya sont supposés dériver, Tolkien n’a pas donné ses sources d’inspiration, mais sa grammaire et sa phonologie se rapprochent sur plusieurs points de l’indo-européen commun. Tolkien a esquissé plusieurs langues elfiques, mais elles sont très peu attestées et ne jouent pour ainsi dire aucun rôle dans ses récits.

Les autres langues inventées par Tolkien sont moins bien attestées ; leur phonologie et leur grammaire sont plus difficiles à reconstituer. Toutefois, le khuzdul possède une morphologie clairement sémitique. Tolkien s’est probablement inspiré de l’hébreu pour cette langue. Les langues des Edain, telles que l’adûnaïque et l’occidentalien, sont fictivement supposées s’inspirer du khuzdul et de certaines langues elfiques orientales. Il n’est donc pas surprenant que ces langues reprennent certains traits sémitiques. Il convient en revanche de ne pas confondre ces langues humaines et leur représentation par les langues germaniques dans le Seigneur des Anneaux : en effet, Tolkien explique dans l’Appendice F qu’il a choisi d’y représenter le parler commun par l’anglais et le rohanais par le vieil anglais. Ainsi le « vrai » nom de Meriadoc Brandibouc est-il Kalimac Brandagamba en dialecte hobbitique, tandis que le roi Théoden se nomme en fait Tūrac dans sa langue.

Quant aux langues créées par les Ainur, elles sont encore moins bien documentées : pour le parler noir, Tolkien indique simplement que le nom nazg « anneau », aurait pu être une réminiscence gaélique inconsciente. La grammaire de cette langue reste toutefois assez… obscure. Le valarin, langue parlées par les Valar dans les Terres Immortelles, n’est guère mieux connu. L’absence totale de phrase complète et l’extrême rareté du vocabulaire fourni par Tolkien (qui précise que les transcriptions en question sont d’ailleurs défectueuses !) interdit d’identifier une source d’inspiration précise.

 

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Le chant, la musique et la poésie sont des éléments que l’on retrouve dans les nombreux écrits de Tolkien. Donnent-ils un rythme au récit?

 

 

 

 

L’importance donnée aux chants en Terre du Milieu est visible rien qu’en feuilletant le Hobbit et le Seigneur des Anneaux : ces deux histoires comptent en moyenne un poème par chapitre ! Ce n’est pas le cas du Silmarillion, mais les Jours Anciens ne sont pas avares de vers pour autant : les Lais du Beleriand présentent deux des grands contes (celui de Túrin Turambar et celui de Beren et Lúthien) en quelques milliers de rimes… Et il ne faut pas seulement s’arrêter aux seuls vers, car le narrateur indique de nombreuses fois que les personnages chantent, sans pour autant donner le texte de la chanson.

Cet usage de la poésie est une caractéristique de Tolkien. Il ne faut pas oublier qu’il a commencé à écrire des vers avant de rédiger ses contes ; sa carrière littéraire aurait pu être celle d’un poète. Son goût pour les langues se voit dans des textes anciens qui sont, pour ceux qu’il a particulièrement aimés et étudiés, en vers : Beowulf en tête. Tolkien est à l’aise oldmanwillowen poésie, rédigeant aussi bien de la poésie rythmique, que de la poésie allitérative, des lais épiques (et de leurs pastiches) aux chansons plus légères, en passant par des méditations plus mélancoliques.

Bien évidemment la poésie n’est pas complétement gratuite en Terre du Milieu. Rappelons que d’après le mythe fondateur de l’Ainulindalë, le monde est créé par une musique chantée par les Ainur (les Anges). C’est dire si la musique est substantielle à la création. Dans le récit, pour revenir plus concrètement à la question posée, les poèmes vont souvent bien au-delà d’une simple récréation. La poésie est ainsi un moyen d’entrer dans l’intériorité du personnage sans avoir à décrire davantage son état d’esprit, le sentiment étant bien davantage mis en avant par la forme poétique : ainsi de la détresse de Sam à Cirith Ungol, ou de la langueur de Legolas pour la Mer par exemple. Une autre fonction parmi les plus importantes est d’élargir l’univers, dans le temps et dans l’espace. Il suffit qu’Aragorn chante un lai sur Beren et Lúthien, ou Bilbo sur Earendil, pour donner au lecteur la profondeur des âges disparus ; tandis que les chants allitératifs des cavaliers du Rohan ou les strophes métriques des Nains nous donnent une idée plus précise de leur culture et de leur pays. Ainsi le recours aux chansons a un réel effet d’immersion pour le lecteur : la Moria n’est que plus noire et plus angoissante après que Gimli a célébré la gloire passée du royaume des Nains dans sa chanson, et les vers jetés par Éomer dans la bataille des champs du Pelennor nous font participer étroitement à sa rage furieuse.

D’autres éléments pourraient être évoqués, comme les liens entre la magie et le chant, ou la poésie fantaisiste des hobbits. Retenons que non contente de servir le rythme du récit, la place originelle et originale de la poésie et de la chanson chez Tolkien nous invite à considérer la matière même de la Terre du Milieu comme poétique.

 

 

 

Tolkien voyait ses récits comme une « romance héroïque », la notion de héros (avec ses forces et ses faiblesses) est-elle capitale dans l’univers de la Terre du Milieu?

 

 

 

 

La notion de « romance », qui renvoie en anglais aux œuvres romanesques ainsi qu’aux romans de chevalerie, est employée par Tolkien avec l’adjectif « heroic » pour qualifier son œuvre, mais toujours avec des guillemets, comme si l’appellation n’était pas suffisante et ne la recouvrait pas totalement.

Ainsi, le concept de l’héroïsme semble avoir eu deux phases chez Tolkien. Dans les récits du Silmarillion se trouvent des héros très chevaleresques et auteurs de hauts-faits éclatants, comme Tuor et Turin, Beren et Lúthien. Avec le Hobbit, on découvre des personnages dont les traits physiques et moraux conviennent davantage à ceux de « anti-héros », et dans le Seigneur des Anneaux Tolkien déconstruit finalement la figure du héros en attribuant ses caractéristiques à plusieurs protagonistes : Aragorn, le héros arthurien qui n’est qu’un acteur secondaire de l’objectif principal ; Frodo, à qui la quête est dévolue mais qui échoue ; et Sam, le héros inattendu du récit. La notion de héros se trouve alors dépassée pour aborder le récit. L’« héroïsme » de ces personnages est en fait surtout concrétisé par une sorte de dépassement d’eux-mêmes vis-à-vis des épreuves qu’ils ont à traverser, ce qui peut très bien aboutir à un échec, comme dans le cas de Frodo ou de Boromir. Ils sont donc en évolution perpétuelle, au cours d’une histoire qui les met aux prises avec le sort de la Terre du Milieu mais aussi avec une quête initiatique personnelle. Même Aragorn, qui est pourtant vieux et a traversé bien des guerres, ressort grandi de l’aventure, comme les Hobbits. Les hauts faits qu’ils réalisent et dont rêve Pippin ne sont alors plus que les épiphénomènes, alors que la pitié et la sagesse (comme celle de Frodo envers Gollum et Saruman) sont des signes plus évidents de leur accomplissement et de leur noblesse spirituelle. En ce sens, on peut dire que Tolkien a participé à redéfinir la vieille notion de l’héroïsme.

 

 

 

Le temps passe au sein de la Terre du Milieu avec Bilbo qui devient un vieillard dans le Seigneur des Anneaux alors que d’autres comme Gandalf ou Gollum ne changent plus. Y’a-t-il d’autres évolutions entre les différents récits ?

 

 

 

La question du temps qui passe est capitale dans les récits de Tolkien. Ce dernier affirmait même que le vrai thème du Seigneur des Anneaux concernait la question de la mort et de l’immortalité, et non la lutte du bien contre le mal. Dans un univers où se côtoient des peuples mortels et immortels, la temporalité est vécue très différemment. Hommes et Elfes ne partagent pas la même expérience du temps qui passe, puisque certains Elfes ont vu la totalité de l’histoire d’Arda et finissent par éprouver une impassibilité certaine à l’égard de ses changements successifs (c’est également le cas des Ents) ; ils ne vivent que peu de nouvelles expériences qui les changent véritablement. La jalousie des Hommes envers ce statut est d’ailleurs ce qui mène Númenor à sa chute.

Entre le Hobbit et le Seigneur des Anneaux, Bilbo est donc celui qui a été le plus affecté par le temps (à partir du moment où il abandonne l’Unique), moralement et physiquement. Chez les Hommes, Beorn et Bard ne réapparaissent pas, mais on apprend incidemment qu’ils sont décédés et que leurs descendants ont pris leur succession. Le fils de Beorn est déjà surnommé « le Vieux », tandis que c’est le petit-fils de Bard qui règne désormais au Val d’Erebor. Des Nains du Hobbit, on ne rencontre que Gloin, qui a certes vieilli, mais au rythme de son peuple, c’est-à-dire plus lentement que les humains. Comme pour Bilbo, il a passé le relais à la nouvelle génération, en l’occurrence son fils Gimli. Gandalf vieillit notablement de par ses soucis croissants, et son physique laisse apparaître sa fatigue. Comme les autres Istari, les Valar ont voulu qu’il soit sujet à la lassitude physique et morale, au contraire des Elfes, moins sensibles. Le fait que Gandalf possède une nature à part transparaît néanmoins dans sa transformation après son combat contre le Balrog. Il y a plus de différences entre Gandalf le Blanc et Gandalf le Gris qu’entre le Gandalf du Hobbit et celui du début du Seigneur des Anneaux.

À l’inverse, Gollum a possédé l’Anneau si longtemps qu’il vieillit de manière insensible : il reste le dangereux prédateur qui rôde dans l’ombre pour se jeter sur sa proie au moment où elle riddles in the dark alan leene s’y attend pas. Ce n’est que dans les derniers passages du livre que la déchéance physique de Gollum paraît au grand jour, quand celui-ci est épuisé par la traversée des territoires désertiques du Mordor qui entourent le volcan Orodruin. Enfin, chez les Elfes, reste le même personnage sans âge que dans le Hobbit. Le désir de conserver les choses, propre aux Elfes, les a conduits à donner ce pouvoir à leurs Trois Anneaux. Galadriel utilise Nenya pour faire de la Lórien une place qui n’est pas affectée par les vicissitudes du monde et qui échappe à la temporalité, ce dont les membres de la Fraternité s’aperçoivent quand ils quittent sa forêt et se rendent compte que le temps a passé plus rapidement qu’ils ne le pensaient. De même, le temps passe à Imladris de manière insensible, comme le souligne Bilbo.

La conservation des belles choses et de la paix ne doit néanmoins pas mener à vouloir un destin différent du sien : Aragorn se soucie de la pérennité de son royaume au-delà de sa personne, et accepte donc la mort avec sagesse. En revanche, les Nazgûl utilisent les anneaux de Sauron pour tricher avec la vie et survivre au-delà du raisonnable, ce qui les mène finalement à leur perte lorsque l’Anneau Unique est détruit.

La lecture du Silmarillion et des Contes et légendes inachevés montre encore d’autres différences. Si les Elfes semblent presque insensibles au temps à l’échelle humaine, on découvre dans le Silmarillion que les Elfes demeurant en Terre du Milieu sont bien plus soumis au changement que ceux qui sont restés dans les Terres Immortelles des Valar. De même, les Númenóréens bénéficient d’un surcroît de longévité tant qu’ils vivent en accord avec les principes édictés par les Valar. Lorsqu’ils en viennent à jalouser les Elfes, puis à se révolter, leur espérance de vie décroît et les maladies viennent à nouveau les tourmenter. Le dernier roi de Númenor se laisse convaincre par Sauron que c’est la géographie des Terres Immortelles qui donne une vie éternelle à ses habitants. Il se lance alors dans une expédition militaire qui tourne naturellement au désastre et provoque l’engloutissement de Númenor. Les rares survivants retournent en Terre du Milieu, où ils se mêlent progressivement à d’autres hommes, et leur espérance de vie décroît lentement à mesure qu’ils oublient leur origine et leurs sciences.

 

 

 

La figure d’Aragorn fut inspirée par le poète-aventurier Roy Campbell qui prit au combat contre les Républicains pendant la Guerre d’Espagne. Y’a-t-il eu d’autres personnalités qui auraient pu inspirer Tolkien ?

 

 

 

Cette inspiration est extrêmement capillotractée. C’est une rumeur qui vient de Campbell lui-même, qui prétend qu’en 1944, quand il rencontra Tolkien, il était lui-même une sorte d’étranger dans le pub habituel de Tolkien, C.S. Lewis et leur amis, et qu’il ne put s’empêcher d’écouter leur discussion, comme Aragorn le ferait plus tard au Poney Fringant avec les quatre hobbits. Le problème de cette anecdote, même si elle est avérée, c’est qu’elle ne peut avoir inspiré l’épisode du Seigneur des Anneaux qui existait sous forme de brouillons dès 1938. Aragorn est plus vraisemblablement une figure arthurienne, chevaleresque, également inspirée des rois thaumaturges.

 

 

 

 

 

Le nom de « Beren » est inscrit sur la pierre tombale de Tolkien, sous le nom de l’auteur. Qui est ce personnage et que représente-il ?

 

 

 

 

Comme on l’a abordé un peu plus haut, Beren est l’un des héros les plus importants du Silmarillion. Pour résumer, il s’agit du représentant d’une des trois grandes lignées des Hommes, la Maison de Bëor. Devenu hors-la-loi, il errait en Terre du Milieu, jusqu’à entrer dans le royaume elfique de la forêt de Doriath, gouverné par Thingol. Alors que Beren traversait la forêt, il aperçut la fille de Thingol, la princesse elfe Lúthien, qui dansait dans une clairière et en tomba instantanément amoureux. Lúthien tomba bientôt également amoureuse de l’homme et l’amena devant Thingol. Là Beren ose demander la main de Lúthien au roi. En échange de la main de sa fille, Thingol mit Beren au défi de rapporter l’un des trois Silmarils sertis sur la couronne du Seigneur Noir Morgoth. Avec l’aide de Lúthien et après de multiples péripéties, Beren réussit à récupérer un Silmaril qu’il ramena à Thingol, mais il fut mortellement blessé avant d’avoir pu épouser Lúthien. Celle-ci alla alors danser devant Mandos, le « dieu » des morts, qui accepta de renvoyer Beren pour un temps, moyennant que Lúthien abandonne son immortalité et devienne mortelle. Le couple devint le premier mariage Elfe-Homme et parmi ses descendants se trouvent notamment Aragorn et Arwen. Comme je le disais précédemment, l’histoire est inspirée de la danse d’Edith pour Tolkien et si le nom Beren apparaît sur la tombe, c’est parce que Tolkien fit inscrire le nom de Lúthien sur celle de sa femme et que leurs enfants firent inscrire celui de Beren sur la sienne. Pourtant, Tolkien ne s’est semble-t-il jamais identifié lui-même vraiment à Beren. Dans l’une des ses lettres, Tolkien dit que si un seul personnage devait le représenter ce serait plutôt Faramir, le capitaine de la garde de Gondor et frère de Boromir.

 

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Que peut-on penser de la prochaine adaptation de l’univers de la Terre du Milieu en série télévisée ? L’univers de Tolkien est-il infini ?

 

 

 

L’annonce de la série Amazon a surpris tout le monde. Personne ne s’attendait pas à voir poindre une nouvelle adaptation si rapidement, trois ans seulement après la fin du Hobbit. Ce fut d’autant plus surprenant que le communiqué indique que la famille Tolkien, au travers des deux entités du Tolkien Estate et Tolkien Trust, est associée au projet, ce qui n’était pas le cas pour les films de Peter Jackson. Les avis sont évidemment partagés sur cette annonce. Les plus optimistes se sont réjouis, les plus perplexes attendent d’en apprendre plus sur le contenu, notamment parce qu’à l’heure actuelle, il serait question d’histoires (et spin-offs) précédant immédiatement le Seigneur des Anneaux, ce qui laisse de côté les histoires du Silmarillion. Or pour la période temporelle qui précède l’histoire de l’anneau, disons sur les 60 ans entre Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux et qui est essentiellement décrite dans les Appendices du Seigneur des Anneaux, il y a assez peu de matière immédiatement adaptable. On n’y retrouve pas beaucoup d’actions, ni de descriptions. Il y aurait probablement assez de matière pour une seule saison, mais pas pour une série entière… à moins bien sûr que les scénaristes n’inventent beaucoup sur le peu qui existe.

Cela pose effectivement la question de savoir si l’univers de Tolkien est infini. La réponse la plus évidente serait : non. Le monde de Tolkien est essentiellement un monde clos, à l’origine spécifiée, et dont les événements principaux amorcés depuis le Silmarillion trouvent une conclusion globale avec le départ d’Elrond et de Galadriel, à la toute fin du Seigneur des Anneaux. Certes, on pourrait s’intéresser au destin des Avari, s’aventurer dans le Quatrième Âge, ou même suivre les deux mages bleus dans leur périple ; mais tous ces événements n’auraient que peu affaire, finalement, avec la grande dynamique extrêmement cohérente qui agite l’Ouest de la Terre du Milieu depuis le retour des Noldor. En ce sens, l’univers du légendaire tolkienien se termine bien à la fin du Troisième Âge, et se concentre sur une région géographique restreinte.

Cependant, si l’univers de Tolkien n’est pas infini dans son étendue, il peut l’être d’une autre manière, à la manière par exemple des géométries fractales : si le récit couvre une aire géographique restreinte et une chronologie limitée, il n’en permet pas moins, par sa densité et sa cohérence, de poursuivre toujours plus loin dans les détails, de s’intéresser à chaque nom, chaque lieu, et d’y trouver quelque chose qui suggère qu’on pourrait aller un peu plus avant. Ainsi qu’on peut le voir dans les textes épars des Contes et légendes inachevés, ou dans les très nombreuses notes étymologiques qui n’ont d’ailleurs pas toutes fait l’objet d’une publication, ou encore enfin dans le conte toujours plus étoffé de Túrin Turambar, Tolkien lui-même procédait ainsi, en décrivant toujours plus profondément, toujours plus attentivement, les détails innombrables de son univers. Et en ce sens on peut bien dire que l’univers de Tolkien est infini.

 

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Pour en savoir plus : http://www.tolkiendil.com/bienvenue

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