L’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, a ravivé un vieux débat en citant le terme d’ancêtre gaulois. Peuples celtes vivant en Gaule, il y a plus de 2 000 ans, réapparaissent parfois dans notre actualité. Qui étaient-ils? Sommes-nous si liés à eux si anciens? Yann Le Bohec, Professeur émérite à l’Université Paris IV- Sorbonne, spécialiste de l’Antiquité romaine, a répondu à nos questions.

 

– D’où vient le terme de Gaulois et que désigne-t-il finalement?

Les Romains ont donné le nom de Galli aux envahisseurs celtes qui ont occupé le nord de l’Italie et un vaste territoire qui correspond à la France actuelle, augmentée de la Belgique, de la Suisse, du Luxembourg et d’une frange de l’Allemagne (la rive gauche du Rhin); par la suite, ils ont aussi peuplé l’île de Bretagne, le nord de la péninsule Ibérique et le centre de l’Anatolie.

Ils appartenaient à la communauté des Indo-Européens; c’est là simplement une constatation des linguistes, qui n’a rien à voir avec le racisme: elle n’implique ni supériorité, ni infériorité; il ne faut pas faire du racisme à rebours.  Tout au plus peut-on dire (humour, je précise pour les imbéciles) que les Bretons sont un peu meilleurs que les autres.

Ces peuples possédaient des caractères communs, la langue, les dieux et la vie quotidienne, empreinte de violence.

 

– Quelles sont les relations entre les Gaulois et Rome avant la Guerre des Gaules en -58 avant JC?

Les relations ont été exécrables dès le départ. Ce sont les Gaulois qui ont envahi l’Italie et qui ont pillé Rome, et pas le contraire. On compte trois raids de pillage en 390, 367 ou 361 et 350. Les Romains n’ont pas oublié Brennus imposant de payer aussi le poids de son glaive, l’humiliation du vae victis, « malheur aux vaincus », ni les oies du capitole, ni la défaite de l’Allia. Pendant la guerre d’Hannibal, plusieurs peuples gaulois ont fait alliance avec le Carthaginois. Le résultat est qu’en 58 les Romains considéraient les Gaulois comme l’ennemi héréditaire.

 

– Qu’est-ce que les Romains ont principalement apporté aux Gaulois? Qu’est-ce que les Gaulois ont apporté aux Romains?

Les Gaulois ont donné des mercenaires, mais en principe les Romains n’embauchaient pas de soldats de ce type, et surtout ces deux peuples ont fait des échanges commerciaux. Des suicide-du-galate-2éléments de civilisation ont traversé les siècles; la langue bretonne est une langue gauloise et donc celtique.

Les Romains ont davantage modifié la vie des Gaulois en leur apportant la romanité: nous parlons une langue latine, notre droit dérive du droit romain, nous vivons au rythme du calendrier julien; l’art et les lettres ont été empruntés aux Grecs par l’intermédiaire des Romains, et cet apport a été revivifié à la Renaissance (qui fut Renaissance de l’Antiquité). Cet apport est encore présent dans la vie des Français; c’est pourquoi la connaissance du grec et du latin est importante. Elle permet de mieux approcher notre héritage.

 

– Qu’est-ce qu’un barbare selon Rome?

Le mot barbare, au départ, était une simple onomatopée pour désigner un homme qu’on ne comprenait pas; il parlait une langue qui n’était pas connue; on entendait « bar-bar-bar-bar ». Dans ces conditions, ce terme ne possédait aucune connotation, ni péjorative, ni laudative. Les Romains, à mon avis, et sauf quelques rares exceptions (Juvénal), ignoraient le racisme; ils ne ressentaient aucune haine ni aucun mépris pour les barbares. Tout a changé au cours du IIIe siècle, quand les raids se sont faits plus cruels et plus nombreux. Le barbare est devenu un personnage haïssable, sauf pour quelques flagorneurs et pour quelques chrétiens qui privilégiaient la religion au détriment du patriotisme.

 

– Y’a-t-il une identité forte chez les peuples gaulois pendant l’occupation romaine? Sont-ils des peuples hostiles durant les siècles d’occupation?

Le terme d’occupation me paraît anachronique.

Les Gaulois n’avaient pas le sentiment d’être Gaulois; c’étaient les Romains qui les voyaient comme tels. Ils étaient comme les Européens de 1914: chacun n’avait pas de pire ennemi que son voisin. Ils ne se connaissaient pas, et il est probable que la plupart des Parisiens, par exemple, n’avaient jamais entendu parler des Allobroges.

 

– Comment sont perçus les druides par les Gaulois? Les Romains?

Pour les Gaulois, les druides étaient des prêtres et des sages-savants. Ils connaissaient la religion, ils savaient tout, et ils possédaient une science totalement orale, qui nous échappe totalement, sauf si nous interrogeons avec finesse les mythes irlandais. Les Romains ont vu en eux des ferments de révolte; ils ont interdit le druidisme en Gaule et, dans l’île de Bretagne, ils ont pourchassé ces personnages.

 

– Peut-on dire que le terme « Nos ancêtres les Gaulois » fasse partie du « roman national » (termes de Nicolas Sarkozy) en se concentrant sur les faits historiques?

Les Gaulois ont été un chaînon dans une longue chaîne; c’est de l’histoire, pas du roman; à l’opposé, il ne faut pas nier ce qui a été.

Avant eux, le pays était peuplé (il l’était depuis le Paléolithique); on considère en général que ces premiers habitants ont été « acculturés » par les Gaulois. Je pense qu’ils ont toutefois influencé la culture gauloise, ce qui explique l’originalité des Celtes de Gaule par rapport aux autres Celtes.167700_350x350

Oublions la polémique actuelle: nous avons des ancêtres celtes, mais pas seulement.

Puis ces Celtes se sont romanisés, plus ou moins: ils ont plus adapté qu’adopté. Ensuite sont venus des Germains dans le nord, surtout les Francs. La suite de l’histoire, vous la connaissez.

Les Gaulois sont de lointains ancêtres des Français; et, pour moi, l’appartenance à la France est appartenance à une culture, pas à une race qui n’existe pas.

 

– Est-il pertinent en Histoire de comparer des époques, des peuples et des faits?

Les comparaisons se font spontanément; mais, comme on dit, comparaison n’est pas raison. Et  là n’est pas le métier de l’historien. À mon sens, il doit essayer de reconstituer le passé, sans porter de jugement de valeur. Il appartient au public d’utiliser ou non le fruit de ce travail, dans le sens qu’il entend.

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